C'est sous escorte policière, le visage caché sous un pull et menotté aux chevilles comme aux mains, que Claude D. est arrivé au Tribunal criminel d'arrondissement de la Broye et du Nord vaudois, à Yverdon, ce mercredi 25 mars. Pour l'assassin de deux femmes en 1998 et en 2013, qui fait le tour des prisons suisses depuis plus de dix ans, cette nouvelle audience a débuté à 9h est s'est terminée à 16h30 sur la décision... de rendre un verdict ce jeudi après-midi.
Objectif? Examiner la libération conditionnelle de sa peine privative de liberté, avant la mise en œuvre éventuelle d’une mesure d’internement. En somme, étudier si le plus connu des récidivistes vaudois, actuellement âgé de 50 ans et interné en régime ordinaire à Bochuz – aux Etablissements de la plaine de l'Orbe (EPO) – pourra un jour sortir et, si oui, sous quel régime de sécurité et de soins psychiatriques.
«J'aspire un jour à retrouver la liberté»
Dans la salle d'audience, avec son polo bleu, son training, ses cheveux courts et sa barbe de trois jours couleur poivre et sel, Claude D. ressemble au quinquagénaire que l'on croiserait un matin à la boulangerie. Son visage ne semble pas marqué par deux décennies de détention. La famille de Marie, sa seconde victime, n'était pas présente.
Pour le défendre, l'avocat genevois Guglielmo Palumbo fait face au Procureur général vaudois Eric Kaltenrieder, habitué des affaires très médiatisées. C'est donc en présence d'une dizaine de journalistes, que les intervenants et les questions se sont succédés. D'abord deux experts en présence de toute l'assemblée, puis les parents de Claude D. à huis-clos. Enfin, le condamné puis la plaidoirie des deux hommes de loi.
«Comme tout condamné, j'aspire un jour à retrouver la liberté. Mon but, c'est d'être soigné et d'aller à Curabilis, comme le préconise le Dr. Raggenbass», répond le condamné – ou plutôt «l'expertisé» comme il est nommé ce jour au tribunal – à la première question du président Gabriel Hersch. Curabilis, c'est l'établissement pénitentiaire genevois dédié au suivi thérapeutique pour des troubles psychiatrique graves.
Le Tribunal criminel ne doit pas se prononcer sur une sortie «sèche» de prison du condamné, mais sur «un changement de sanction», a relevé son avocat, Guglielmo Palumbo. Selon lui, la peine de prison à vie et l'internement prononcés à l'encontre de Claude D. n'offrent pas «le cadre juridique» pour permettre des soins appropriés. Raison pour laquelle il a demandé «la suspension» de la peine de prison au profit d'une mesure thérapeutique en institution, qui présente selon lui «zéro risque».
Des experts en contredisent d'autres
Au fil de la journée, il a surtout été question d'expertises psychiatriques, permettant de déterminer si oui ou non un avenir en dehors d'une prison est envisageable pour l'auteur de deux féminicides, qui a fait sa deuxième victime lors de sa première sortie sous bracelet électronique, après quinze années de détention.
Le Dr. René Raggenbass et le psychologue Pierre Clivaz ont été longuement entendus. Car leur rapport psychiatrique de fin 2023 nuance le tableau dressé jusque là. Les deux experts lui diagnostiquent des «troubles mixtes de la personnalité, avec des traits immatures, narcissiques et paranoïaques structurels». Mais tous deux estiment que les «traits psycopathiques, voire pervers» établis dans les expertises précédentes n'étaient «pas, ou plus, au premier plan» au moment de leur analyse.
Sur cette base, ils entrevoient pour Claude D. la possiblité d'une amélioration par le traitement psychiatrique, et ce malgré sa tendance à manipuler ses interlocuteurs. Le Dr. Raggenbass estime que les risques de récidive «ne sont élevés à l'extérieur que dans le cadre d'une 'relation affective' avec une femme, dont il serait arraché». Ainsi, ce ne serait pas le cas dans un établissement fermé comme Curabilis.
Une demande et des incohérences
Leur expertise recommande un séjour de six à huit mois à Curabilis, dans le cadre d’une «cothérapie» avec un homme et une femme, afin d’évaluer son fonctionnement dans un contexte relationnel plus large. C'est sur cet élément que s'appuie la défense de Claude D. pour demander depuis 2023 que sa peine privative de liberté devienne une mesure d'internement à Genève.
Au fil de ses audience et de son temps passé en prison, Claude D. assure lui-même que jusqu'en 2023, il était «réticent à aller à Curabilis», mentionnant une peur de la médication et du lieu. Il se dit désormais plus ouvert aux soins psychiatriques. Pour autant, il n'a pas demandé l'aide du Service de médecine et psychiatrie pénitentiaires (SMPP) depuis qu'il est incarcéré à Orbe.
«J'ai pris conscience que j'avais besoin de soins et qu'ils ne pouvaient être mis en oeuvre qu'à Curabilis. Des soins qui doivent être intensifs», a assuré le condamné, ce mercredi à Yverdon. Dans sa plaidoirie, le Procureur général pointe des incohérences dans le discours de l'assassin. Il considère que cette récente expertise ne doit pas faire oublier les expertises et les jugements passés, dont celle de l'internement à vie prononcée en 2016 avant d'être désavouée en 2018.
Pour Eric Kaltenrieder, Claude D. n'est de toute façon pas éligible à un changement de sanction, ce que conteste Me Palumbo. En faisant appel à l'art. 3 de la Convention européenne des droits de l'homme (CEDH), l'avocat genevois «ne demande rien d'autre que l'aplication du droit, pour que la sanction de Claude D. ait un sens» et qu'il conserve le «droit à l'espoir». Les juges et le président du tribunal auront la nuit pour y réflechir. Verdict ce jeudi à 15h.