«J’ai été agressé par un danger public»
Frappé par un sans-papiers dans la rue, un Vaudois raconte son agression

Un entrepreneur vaudois de 62 ans raconte la violente agression dont il a été victime à Lausanne, en juin 2025. Frappé au visage par un multirécidiviste en situation irrégulière sur le territoire, il interroge l’effectivité des mesures d’expulsion et leur contrôle.
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Le 25 juin 2025 devant la bouche de métro de la station Vigie, Robert* a été violemment agressé.
Photo: DR
Antoine Hürlimann - Responsable de l'actualité L'illustré
Antoine Hürlimann
L'Illustré

Attablé face à nous dans le cabinet feutré de son avocate, Me Doris Vazgec, Robert* cherche ses mots. Par moments, sa voix se brise. Comme si, en racontant son histoire, il en revivait chaque seconde. Ce jour-là, rien ne laissait présager le basculement. Une fin de journée banale, un début d’été lumineux. Et puis, en quelques minutes, la violence à l’état brut.

Nous sommes le 25 juin 2025. Il est un peu plus de 18h20. A Lausanne, le soleil s’attarde encore haut dans le ciel. Robert, 62 ans, dirigeant d’entreprise, sort du travail. Il a rendez-vous chez lui, avec sa famille, une heure plus tard. En chemin, il appelle un collègue pour discuter d’un dossier en cours. Un geste machinal. Une routine bien huilée, presque rassurante.

Arrivé près de sa moto, il remarque brièvement un homme agité quittant le Flon, un quartier célèbre pour ses boîtes de nuit et autres établissements branchés. Une silhouette parmi d’autres. Il n’y prête pas vraiment attention. Il ouvre son coffre, s’apprête à en sortir son casque. Il se trouve devant la bouche de métro de la station Vigie.

Déchaînement de violence

Soudain, une gifle surgit par-derrière. Le choc est immédiat. Réflexe de survie! Robert bondit, se retourne, cherche à comprendre. Face à lui, le même homme aperçu quelques secondes plus tôt. Le regard dur, le corps tendu. «Il était comme en attaque, presque animal», se souvient-il. En une fraction de seconde, la scène prend une tournure irréelle. L’agresseur met la main sur les clés du deux-roues. «J’ai ta moto», lance-t-il. Vient ensuite l’exigence: un échange. Une transaction absurde imposée sous la menace, en plein centre-ville, à une heure où les terrasses se remplissent et où la vie continue autour sans rien voir. «Si tu veux la récupérer, tu dois me donner quelque chose d’autre», intimide le voyou.

Robert tente de garder la tête froide. Il recule, mesure la distance, évalue les issues. Ne pas provoquer. Ne pas céder non plus. Il cherche du regard une présence, une aide, un refuge. Quelques mètres plus loin, une entrée, celle de la caserne de pompiers. Fermée. Aucun uniforme à l’horizon.

Deux jeunes hommes apparaissent sans crier gare. Ils semblent connaître l’agresseur. Les salutations fusent, presque légères. La tension redescend. Robert y voit une ouverture mais déchante quasi immédiatement. En un éclair, tout repart. L’individu revient vers lui. Avec une rapidité déconcertante, il lui arrache du cou sa chaîne en or reçue à l’occasion de ses 30 ans. Et, sans prévenir, le frappe lourdement au visage. Un coup. Puis deux autres. Robert ne sent presque rien. «Le premier m’a directement mis KO.» Il s’effondre avec fracas sur le bitume, «comme une planche de bois». Sa tête heurte le sol. La scène, d’une brutalité terrifiante, est captée par un témoin resté dans sa voiture. Intrigué par l’étrangeté de la situation, il avait enclenché la caméra de sa Tesla.

Traumatisme psychologique

Au sol, Robert saigne. Autour de lui, des passants s’approchent. L’un appelle la police, un autre tente de le maintenir conscient. Les secours arrivent rapidement. Trop tard pour empêcher le choc, mais à temps pour éviter le pire. Le diagnostic est sérieux: fractures multiples au visage, nez brisé, sinus touchés, mâchoire supérieure fracturée à plusieurs endroits. Une opération s’impose. Plaques, vis... Les chirurgiens découvrent des lésions plus étendues que prévu. «Au quotidien, je sens tout ce métal autour de ma bouche, glisse Robert. Quand il fait froid, c’est encore plus douloureux. Je dois bientôt repasser sur le billard pour améliorer mon confort.»

Mais les blessures ne sont pas seulement physiques. Depuis, Robert dort mal. De retour sur les lieux de l’agression en notre compagnie, les muscles se crispent, les images reviennent, intactes. «Je tourne la tête sans arrêt, comme un oiseau traqué par un chat», confie-t-il. L’hypervigilance s’est installée. Les séances chez le psychologue rythment désormais ses semaines. Des médicaments l’aident parfois à dormir ou à affronter des situations anxiogènes, notamment le passage au tribunal.

Car il y a eu un procès. L’enquête révèle que l’agresseur, d’origine roumaine, n’en était pas à son coup d’essai ce jour-là. Plus tôt dans l’après-midi, différentes personnes avaient déjà été prises à partie dans le quartier du Flon. Plus généralement, il s’agit d’un individu multirécidiviste, en situation irrégulière, déjà sous le coup d’une mesure d’expulsion du territoire suisse au moment des faits.

La justice n’est pas respectée

C’est là que l’affaire dépasse le simple fait divers. Jugé pour brigandage, celui qui s’est illustré par un comportement exécrable tout au long de la procédure est condamné à 14 mois de prison, peine qu’il effectue en ce moment. Le tribunal prononce également une expulsion du territoire suisse pour dix ans. Une décision ferme sur le papier. Mais qui, pour Robert, ouvre une faille incompréhensible. «Avant cette nouvelle peine, il avait déjà fait de la prison, avait été expulsé et était revenu dans l’illégalité, insiste-t-il. Comment a-t-il pu se retrouver là ce jour-là? J’ai été agressé par un danger public d’ores et déjà identifié comme tel!»

«
On obtient gain de cause, mais pas forcément réparation
Robert*, 62 ans, victime d’une agression
»

Une question devient le cœur d’une polémique plus large. Quid de l’effectivité des mesures d’expulsion et de leur contrôle? Dans son témoignage, Robert ne cherche pas à stigmatiser une origine. Il le répète: il est attaché à «la diversité» ainsi qu’à «la cohabitation». Mais il refuse ce qu’il considère comme une défaillance institutionnelle. «Ce n’est pas une question de nationalité, c’est une question de règles, appuie-t-il. Quand une décision est prise, elle doit être appliquée.»

Son récit dépasse désormais son propre cas. Il touche à la sécurité dans l’espace public, mais aussi à la capacité des autorités à faire exécuter leurs décisions. Car au-delà du verdict, il y a l’après. Les démarches judiciaires, d’abord. Déposer plainte, constituer un dossier, suivre la procédure. «C’est un combat», résume le Vaudois d’origine alémanique. Un chemin de croix administratif, financier, psychologique. Par ailleurs, malgré la condamnation, l’indemnisation reste incertaine, l’agresseur étant insolvable. «On obtient gain de cause, mais pas forcément réparation», souffle Robert qui avoue avoir voté en réaction pour la première fois de sa vie en faveur de l’Union démocratique du centre (UDC) lors des dernières élections.

Dans son entourage, le choc a été collectif. Famille, collègues, collaborateurs... tous ont été confrontés à une violence jugée impensable dans ce contexte. «Beaucoup m’ont dit qu’ils n’auraient jamais imaginé ça ici, en Suisse, à Lausanne.» Aujourd’hui, l’entrepreneur reprend le fil de sa vie. Il travaille, se soigne, avance. Mais quelque chose s’est fissuré. Une prudence permanente. Une méfiance nouvelle. Et cette interrogation, toujours, en arrière-plan: comment, en quelques minutes, une vie ordinaire peut-elle basculer dans une telle violence et que fait-on, collectivement, pour éviter que cela ne se reproduise?

* Nom connu de la rédaction.

Un article de «L'illustré» n°20

Cet article a été publié initialement dans le n°20 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 mai 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°20 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 mai 2026.

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