Nouvelle polémique sur le thème du racisme. Le 23 février, Samson Yemane, vice-président de la Commission fédérale contre le racisme (CFR), a tweeté sur le réseau social X que «le racisme anti-blanc n'existe pas, et encore moins de manière structurelle».
Le tweet ajoute que «le racisme est un système de domination hérité de l'histoire, qui a construit la blanchité comme norme et comme position de pouvoir, jamais comme une position subordonnée».
Il n'en fallait pas plus pour provoquer Jean-Luc Addor. Le conseiller national UDC a déposé une question le 4 mars au Conseil national, avec pour titre: «La Commission fédérale contre le racisme nie-t-elle l'existence d'un racisme anti-blanc?» Puis il cite le tweet et demande si Samson Yemane «a encore sa place dans cette commission».
«Jean-Luc Addor confond 'discrimination' et 'racisme'», répond Samson Yemane, qui estime que le Valaisan et d’autres élus d’extrême-droite «persistent à entretenir des confusions conceptuelles, plutôt que de reconnaître les mécanismes sociologiques et historiques du racisme structurel».
Cette posture, regrette-t-il, «tend à fragiliser les efforts visant à lutter efficacement contre le racisme. En tant qu’élu fédéral, j'invite au contraire Jean-Luc Addor à dialoguer avec les minorités concernées, afin de mieux appréhender les réalités vécues par les personnes racisées et discriminées dans notre pays».
Rapports de domination
Le défenseur des droits humains, lui-même d'origine érythréenne, explique que le racisme «renvoie à un phénomène historiquement et socialement situé, lié à des rapports de domination fondés sur la construction de catégories raciales».
A travers le processus de racialisation, poursuit-il, certaines minorités – comme les personnes noires, musulmanes, juives etc. – «sont assignées à des identités et à des positions sociales spécifiques et inférieures», détaille Samson Yemane, qui est par ailleurs conseiller communal PS à Lausanne.
Dans cette perspective, explique-t-il, «le racisme structurel se manifeste à travers des mécanismes qui ont produit – et continuent de produire – des inégalités systémiques au détriment des personnes racisées».
Racisme versus discrimination
L'élu communal de gauche estime que dans le contexte suisse, «les personnes blanches, qui constituent la majorité démographique et occupent largement les positions dominantes, ne sont généralement pas exposées à ce type de racisme structurel».
Il cite des études montrant qu’une personne portant un nom de famille perçu comme non européen rencontre statistiquement davantage de difficultés pour accéder à un emploi ou à un logement qu’une personne dont le nom est associé à une origine suisse.
Contacté par Blick, Jean-Luc Addor développe son point de vue: «Samson Yemane est un sophiste. Sa définition du racisme, que je conteste, nie l’existence d’une forme de racisme qui existe bel et bien. La question que je soulève est est liée au mandat de la CFR: combattre ou prévenir le racisme. L’un de ses vice-présidents peut-il prétendre, sans compromettre la crédibilité de cette commission, exclure une forme existante de racisme du champ de ses compétences?»
Pour Jean-Luc Addor, un blanc peut être victime de racisme. Il déplore l'acquittement, en février 2025, d'une brasserie qui avait stoppé le concert d'un groupe de reggae blanc parce qu'une partie de l'auditoire se sentait mal à l'aise «face à une prétendue 'appropriation culturelle'.» Dans une interpellation déposée il y a un an, il demandait si «une personne de race blanche peut être victime de discrimination ou d'incitation à la haine au sens de l'article 261bis du code pénal?»
Discrimination aussi couverte par 261bis
Samson Yemane répond à cette question. Il souligne que les personnes blanches peuvent bien sûr subir des discriminations, qui «peuvent survenir en raison de l’origine, de la religion, de l’appartenance sociale ou d’autres facteurs». Il évoque de nombreux témoignages qui attestent «de situations d’hostilité ou d’exclusion qui doivent être prises au sérieux et dénoncées avec la même fermeté, car toute discrimination constitue une atteinte aux principes fondamentaux d’égalité et de dignité», tient-il à préciser.
Il précise que l’article de 261bis du code pénal, connu comme étant la norme antiraciste, protège aussi contre la discrimination. «Il protège aussi une personne blanche qui pourrait vivre une discrimination liée à son origine.» Samson Yemane plaide d'ailleurs pour un renforcement de l’arsenal juridique afin de mieux protéger l’ensemble des personnes victimes de racisme et de discrimination.
Interrogé sur sa place et sa légitimité au sein de la CFR, Samson Yemane répond: «Je trouve pour le moins singulier qu’une personne qui ne reconnaît pas l’existence du racisme structurel et qui n’est pas directement confrontée aux réalités qu’il recouvre s’autorise à remettre en question mes compétences reconnues par plusieurs institutions.»
Notion de racisme instrumentalisée?
De son côté, Jean-Luc Addor nous transmet une motion de 2018 de son collègue UDC Lorenzo Quadri, alors rejetée par le Conseil fédéral, dans laquelle il contestait l'existence même d'une Commission fédérale contre le racisme: «Un pays comme la Suisse, écrivait Lorenzo Quadri, qui compte 25% d'étrangers et dont la moitié de la population est issue de la migration, ne peut être raciste. Il est également évident qu'un pays raciste ne serait pas exposé aux flux migratoires auxquels la Suisse doit faire face. On observerait plutôt une fuite des étrangers.»
Il estimait aussi que la CFR ne «fait rien contre le racisme d'importation, propagé en Suisse par des immigrés 'd'autres cultures' racistes, antisémites et christianophobes.» Il accusait enfin la CFR d'être «une fautrice de discrimination à l'encontre de ceux qui ne se plient pas à l'idéologie des frontières grandes ouvertes.»
Samson Yemane se dit préoccupé par une tendance croissante, dans certains milieux d’extrême-droite, «à instrumentaliser la notion de 'racisme' afin d’alimenter une posture victimaire face à ce qu’ils qualifient de 'tyrannie des minorités'.» Il note que cette rhétorique s’accompagne parfois de propositions telles que la «remigration», «concept qui vise, de manière plus ou moins explicite, à remettre en cause la citoyenneté de personnes d’origine étrangère et à promouvoir leur renvoi vers un supposé 'pays d’origine'».
Mi-février, Samson Yemane déposait une dénonciation pénale pour haine raciale contre les influenceurs d'extrême-droite Colin Walks et Mila, et déplorait dans les colonnes de Blick la forte banalisation du racisme sur les réseaux sociaux.