En bref
- Thomas Zimmermann, Valaisan de 25 ans, a surmonté une peur de manger en public qui le hantait depuis l'enfance. Il témoigne de son parcours pour Blick.
- Après des années de thérapie et des exercices progressifs, il se dit aujourd'hui «guéri» et partage son expérience sur les réseaux sociaux.
- Cette incapacité est un symptôme souvent observé chez les personnes atteintes de troubles du comportement alimentaire (TCA), soulève une psychologue spécialisée du CHUV.
Vous est-il déjà arrivé d’être gêné de manger devant vos collègues, vos amis, voire votre famille? Longtemps, le jeune Valaisan Thomas Zimmermann a souffert d’un stade avancé de cette peur sociale méconnue, qui touche pourtant bon nombre de personnes atteintes de troubles du comportement alimentaire (TCA), et donc surtout des jeunes femmes.
«J’ai été incapable de manger en public depuis que je suis tout petit, aussi loin que je me rappelle, témoigne le Sierrois de 25 ans pour Blick. Même si j’avais faim, au moment où je dois manger avec d’autres, j’avais la gorge qui se nouait. Je me suis toujours senti assez seul là-dedans.» Mais ça, c’était avant.
Depuis une année, Thomas s’estime «guéri» de cette galère qu’il n’a jamais vraiment su nommer et qu’il ne s’est jamais fait diagnostiquer par un médecin – parfois nommée déipnophobie, une étiquette qu'évitent les spécialistes (voir encadré ci-dessous). Dans une vidéo publiée sur son compte Instagram, il raconte sans détour le premier Paléo durant lequel il a pu se lâcher aux stands de nourriture.
«J’ai jamais su ce que ça fait de faire un bon resto entre potes, ou de prendre du plaisir à manger dehors, alors quoi de mieux que le Paléo pour ça», commente celui qui apprécie partager sa vie sur les réseaux sociaux sans pour autant se décrire comme influenceur.
Fracture sociale aux repas
Ingénieur en informatique de formation, Thomas Zimmermann explique avoir vécu les premières manifestations de son incapacité en allant manger chez des amis de ses parents: «J’arrivais à table, mais je ne touchais pas à mon assiette, ou très peu. Assez vite, j’ai ressenti une honte par rapport à cela. Je me sentais mal de ne pas finir…»
Dès les premiers repas trop loin de la maison pour revenir à midi, la pression s’accentue. «Pendant mes études, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas manger avec les autres. Ça m’a un peu coupé socialement.» Longtemps, Thomas a inventé des excuses plutôt que d’en parler: «Je parquais ma voiture pas très loin de l’école, sur des places où je devais tourner le disque bleu à midi. De cette manière, j’évitais les questions sur pourquoi je ne mangeais pas avec les autres.»
Oser en parler
Avant 18 ans, le Valaisan avait eu plusieurs rendez-vous psy pour travailler sur cette peur. Il se tourne finalement vers une nouvelle thérapeute «qui n’était pas une psychologue», sur les conseils de son meilleur ami – l’un des rares, au-delà de la famille à être au courant de ce symptôme.
A force de discussions, Thomas s’est rendu compte qu’il pouvait décomposer son incapacité en «une grosse peur du regard et du jugement des gens et un gros stress qui lui coupait l’appétit». Il continue: «C’était un méga cercle vicieux: je savais que j’allais avoir la peine à manger puisque c’était comme ça depuis tout petit et ça me stressait d’avoir des remarques, donc je n’avais pas faim.»
Par des expositions progressives à sa peur, il a pu passer l’épaule. «On a commencé par des plats adaptés, des poulet-frites dans des 'box', qui ne permettaient pas aux autres de ce qu’il restait à l’intérieur.» De quoi se confronter étape par étape au fait de manger en public. «Petit à petit, j’ai pu de plus en plus finir mes assiettes, même si je mangeais tout le temps la même chose», rigole l’informaticien.
La raclette n’a jamais posé problème
Aujourd’hui, Thomas s’estime guéri. Il conseille aux autres jeunes dans une situation similaire à la sienne d’oser en parler au maximum. «Mes amis, cela m’a fait du bien qu’ils verbalisent le fait qu’ils n’allaient pas m’abandonner parce que je ne finissais pas mon assiette.»
Par ailleurs, un seul plat n’a jamais posé de problème au Valaisan: la raclette. «C’était un plat un peu sécurisant pour moi, parce qu’on se sert une raclette après l’autre et qu’il est difficile de tenir le compte du nombre d’assiettes que je pouvais manger.»
Selon l’Office fédéral de la santé publique, environ 3,5% des personnes domiciliées en Suisse «souffrent d’un trouble alimentaire au cours de leur existence». Que ce soit pour l’anorexie mentale, la boulimie mentale ou l’hyperphagie boulimique, ces troubles sont bien plus présents chez les femmes que chez les hommes. L’anorexie touche six fois plus les femmes que les hommes, c’est trois fois plus pour la boulimie.
Face au témoignage de Thomas, Blick a cherché à en savoir plus sur cette incapacité à manger en public. Pour trouver un regard scientifique, nous nous sommes tournés vers le CHUV et Mélanie Lanz, psychologue adjointe et psychothérapeute à l’unité ABC. Même si le terme «déipnophobie» est parfois utilisé, elle explique qu'«en thérapie, on se garde de mettre une étiquette trop vite».
«Le fait de ne pas pouvoir manger en public est plutôt un symptôme qu’un trouble en soi. Par ailleurs, c’est bien souvent lié à une anxiété sociale, une phobie de se montrer aux autres en train de manger… ou de ne pas manger», explique la psychologue spécialiste des troubles du comportement alimentaire (TCA), tout en précisant qu’elle «ne peut pas juger de son vécu sans l’avoir rencontré».
Mélanie Lanz assure que «la peur de manger en public est présente chez beaucoup de patients vivant une anorexie mentale de type restrictive». Elle continue: « C'est généralement moins le cas chez des personnes vivant avec une anorexie purgative, qui implique des vomissements souvent provoqués après les repas.» Thomas, lui, n'a jamais reçu de diagnostic de TCA.
Plusieurs critères pour parler de TCA
«Pour qu’on puisse vraiment parler d’un TCA, il y a plusieurs critères, définit la psychologue. Pour les femmes, il doit y avoir une aménorrhée, soit une absence de règles. Il faut aussi qu’il y ait, chez les femmes et chez les hommes, une préoccupation majeure pour l’image du corps et l’envie de perdre du poids. Il y a aussi des ruminations souvent invalidantes autour de la prise alimentaire.» La peur devient incapacité, car une habitude se crée.
«Cette peur sociale peut se muer en TOC, détaille Mélanie Lanz. Plus elle est ancrée, plus elle dure longtemps, plus il sera difficile d’en sortir. Cela passe souvent par étapes, avec des objectifs d’abord très réalistes comme le simple fait de regarder une photo d’un plat.» Une thérapie passe aussi par le fait de «mettre du sens sur cette phobie, d’en trouver les raisons profondes»: «Parfois, cela peut être un traumatisme lié à la nourriture. Pour cette raison, il ne faut pas minimiser son vécu et s’autoriser à le raconter dans les détails.»
Comment arriver à la guérison?
Thomas a raison lorsqu'il parle de l'importance de trouver des personnes à qui parler de ce phénomène: «Comme pour tous les TCA et les phobies, il est important d’oser en parler avec ses proches, et de consulter si nécessaire, confirme la sécialiste du CHUV. On ne trouve pas forcément tout de suite le bon psy ou le bon thérapeute, c’est normal. Il est important d’insister pour trouver la bonne méthode pour soi.» Mélanie Lanz se montre ouverte aux thérapies alternatives, comme complément: «Mais si la souffrance et les difficultés augmentent, il ne faut pas hésiter à consulter un spécialiste reconnu.»
Mais comment savoir quand une personnes est rétablie de son TCA? «Pour parler de guérison, on vise, outre la récupération d’un poids de santé, la liberté alimentaire, cadre la psychothérapeute. C’est-à-dire que le patient est capable de manger en public sans que cela ne pose de problème, et qu’il peut même en parler. Il n’est alors plus obligé d’obéir à un rituel qui l’enfermait et le coupait des autres.»
Pour partager, comme Thomas, sa joie de pouvoir manger en public, les réseaux sociaux sont à double tranchant: «Je reste précautionneuse avec l’exposition sur les réseaux sociaux. J’ai des patientes et patients qui se montrent en train de manger sans être vraiment prêts. C’est parfois la mise en scène d’une guérison à laquelle ils et elles aspirent mais qui, à l’intérieur de soi, n’est pas encore complète.»
Face au témoignage de Thomas, Blick a cherché à en savoir plus sur cette incapacité à manger en public. Pour trouver un regard scientifique, nous nous sommes tournés vers le CHUV et Mélanie Lanz, psychologue adjointe et psychothérapeute à l’unité ABC. Même si le terme «déipnophobie» est parfois utilisé, elle explique qu'«en thérapie, on se garde de mettre une étiquette trop vite».
«Le fait de ne pas pouvoir manger en public est plutôt un symptôme qu’un trouble en soi. Par ailleurs, c’est bien souvent lié à une anxiété sociale, une phobie de se montrer aux autres en train de manger… ou de ne pas manger», explique la psychologue spécialiste des troubles du comportement alimentaire (TCA), tout en précisant qu’elle «ne peut pas juger de son vécu sans l’avoir rencontré».
Mélanie Lanz assure que «la peur de manger en public est présente chez beaucoup de patients vivant une anorexie mentale de type restrictive». Elle continue: « C'est généralement moins le cas chez des personnes vivant avec une anorexie purgative, qui implique des vomissements souvent provoqués après les repas.» Thomas, lui, n'a jamais reçu de diagnostic de TCA.
Plusieurs critères pour parler de TCA
«Pour qu’on puisse vraiment parler d’un TCA, il y a plusieurs critères, définit la psychologue. Pour les femmes, il doit y avoir une aménorrhée, soit une absence de règles. Il faut aussi qu’il y ait, chez les femmes et chez les hommes, une préoccupation majeure pour l’image du corps et l’envie de perdre du poids. Il y a aussi des ruminations souvent invalidantes autour de la prise alimentaire.» La peur devient incapacité, car une habitude se crée.
«Cette peur sociale peut se muer en TOC, détaille Mélanie Lanz. Plus elle est ancrée, plus elle dure longtemps, plus il sera difficile d’en sortir. Cela passe souvent par étapes, avec des objectifs d’abord très réalistes comme le simple fait de regarder une photo d’un plat.» Une thérapie passe aussi par le fait de «mettre du sens sur cette phobie, d’en trouver les raisons profondes»: «Parfois, cela peut être un traumatisme lié à la nourriture. Pour cette raison, il ne faut pas minimiser son vécu et s’autoriser à le raconter dans les détails.»
Comment arriver à la guérison?
Thomas a raison lorsqu'il parle de l'importance de trouver des personnes à qui parler de ce phénomène: «Comme pour tous les TCA et les phobies, il est important d’oser en parler avec ses proches, et de consulter si nécessaire, confirme la sécialiste du CHUV. On ne trouve pas forcément tout de suite le bon psy ou le bon thérapeute, c’est normal. Il est important d’insister pour trouver la bonne méthode pour soi.» Mélanie Lanz se montre ouverte aux thérapies alternatives, comme complément: «Mais si la souffrance et les difficultés augmentent, il ne faut pas hésiter à consulter un spécialiste reconnu.»
Mais comment savoir quand une personnes est rétablie de son TCA? «Pour parler de guérison, on vise, outre la récupération d’un poids de santé, la liberté alimentaire, cadre la psychothérapeute. C’est-à-dire que le patient est capable de manger en public sans que cela ne pose de problème, et qu’il peut même en parler. Il n’est alors plus obligé d’obéir à un rituel qui l’enfermait et le coupait des autres.»
Pour partager, comme Thomas, sa joie de pouvoir manger en public, les réseaux sociaux sont à double tranchant: «Je reste précautionneuse avec l’exposition sur les réseaux sociaux. J’ai des patientes et patients qui se montrent en train de manger sans être vraiment prêts. C’est parfois la mise en scène d’une guérison à laquelle ils et elles aspirent mais qui, à l’intérieur de soi, n’est pas encore complète.»