Diffusée il y a deux semaines sur RTS La 1ère, une séquence de l'émission Les «Beaux Parleurs» fait encore réagir aujourd'hui. C'est tant mieux, diraient certains. Quelle horreur, s'étranglent d'autres. Autour de l'animateur Jonas Schneiter, la «dispute» du 14 juin portait sur les failles de la justice française après l'affaire Lyhanna, du nom de la fillette de 11 ans enlevée, violée et tuée en mai dernier, dans le Gers en France.
L'homme d'affaires François-Henry Bennahmias, ancien PDG d'Audemars Piguet, prend la parole au sujet de Jérôme Barella, principal suspect des actes qui ont scandalisé l'Hexagone. Il commence par avancer que «quelqu'un comme ça» en prison coûterait «quasiment 2000 balles» par jour à l'Etat. «On parle de beaucoup d'argent, continue le chef d'entreprise. Ben là, je suis désolé, tu sais quoi, loin...»
«Loin, c'est terminé. Je t'efface»
Au journaliste lui demandant ce qu'il veut dire par là, François-Henry Bennahmias précise: «Loin, c'est terminé. Je t'efface.» Rires quelque peu gênés sur le plateau, en direct à la radio. «Donc vous êtes pour le rétablissement de la peine de mort?», demande encore Jonas Schneiter. «A 100%», assène son invité.
Sa voisine de table, la photographe Anne-Sophie de Rous ajoute que cet avis «n'est pas du tout une opinion marginale» et qu'elle le partage aussi. La parole est alors à la troisième invitée, la journaliste de Blick Myret Zaki: «Ouh là, non non. On ralentit là», tempère-t-elle. Jonas Schneiter poursuit: «On ouvrira ce débat une autre fois, je vous rappelle que l'émission est plus courte.»
Place désormais à l'humoriste Benjamin Décosterd, chargé d'enchaîner sur autre chose, en l'occurrence une blague. «Et si elle est mauvaise, couic, loin», s'amuse l'animateur et producteur des «Beaux Parleurs». Ce mercredi 24 juin, c'est le compte Instagram de blagues de gauche @memolution_permanente qui s'émeut des propos articulés dans l'émission.
Il y déplore «le temps de parole des pro-peine de mort sans contradictoire sur la RTS grâce à Jonas Schneiter». Une critique reprise par la plupart des commentaires, qui dénoncent un «dérapage» et estime que le passage à autre chose par le biais de la vanne était insuffisant de la part du représentant du service public. Pour certains, le débat est ouvert: ne devrait-on pas pouvoir aborder tous les sujets, dont la peine de mort?
Plaider pour la peine de mort? Pas un délit
Dans les faits, faire l'apologie de la peine de mort n'est pas un délit, nous explique un avocat. Cela entre dans la définition de la liberté d'expression. Par contre, l'article 259 du Code pénal puni «quiconque provoque publiquement à un délit impliquant la violence contre autrui (...) ou à un crime».
Contacté, Jonas Schneiter renvoie au service de communication de la RTS. Pour ce dernier, c'est clair: «C'était une réflexion générale sur ce type de situation. Il n'y a eu aucun appel à tuer qui que ce soit.» La RTS voit dans la prise de parole de François-Henry Bennahmias une opinion, et non «une incitation».
«Donner la parole à une opinion ne revient pas à la partager ni à la cautionner. Un avis présent dans le débat public et exprimé dans les limites de la loi peut être entendu et discuté à l'antenne, assure le porte-parole du média de service public. Y voir un appel au meurtre ne correspond pas à ce qui s'est dit.»
Un extrait «sorti de son contexte» pour la RTS
Celui-ci précise que les personnes présentes sur le plateau de l'émission sont à considérer comme des chroniqueurs: «Ce ne ne sont pas des invités ni des militants venus défendre une cause, mais des personnes qui réfléchissent à voix haute et acceptent d'être contredites. C'est le principe de l'émission et c'est ce que ses auditeurs apprécient en l'écoutant en entier».
Car la RTS estime que la minute d'extrait publiée sur les réseaux sociaux a été «sortie de son contexte», celui d'une émission de débat d'une durée, ce jour-là, de 50 minutes. «Environ une minute de cet échange a touché à la peine de mort, sujet amené spontanément par les chroniqueurs, continue le porte-parole de la RTS. Deux chroniqueurs ont dit y être personnellement favorables dans le cas très particulier de l'affaire en question, celui d'un homme au lourd passé de plaintes pour violences sexuelles sur des mineurs.»
Par ailleurs, la RTS estime que Jonas Schneiter a fait son travail en bonne et due forme sur le moment. «Il avait posé l'objection avant l'échange, en demandant si l'on ne réclamait pas là une justice expéditive.» En effet, un peu plus tôt, l'animateur demande à son chroniqueur s'il n'a «pas peur d'une justice expéditive» ou d'une justice qui irait trop vite.
Et lors de la séquence isolée, la RTS estime que son producteur a «nommé clairement la position exprimée, pour que chacun comprenne de quoi il s'agissait. La communication détaille: «L'échange a suscité des réactions et de la contradiction sur le plateau. Et il a relevé que le sujet méritait un vrai débat, à mener une autre fois.»
La RTS «ne sponsorise aucune opinion»
La RTS considère que les thématiques comme le débat sur la peine de mort sont des «sujets de société légitimes» et que «l'émission pourra y revenir, avec le temps et la profondeur nécessaires». A noter que les chroniqueurs sont rémunérés pour participer aux «Beaux Parleurs», et ce «quels que soient les avis qu'ils y expriment».
«La RTS ne rémunère pas des opinions et n'en sponsorise aucune», assure le service de comm'. Après cette séquence, des discussions ont eu lieu en interne. «Les choix éditoriaux font l'objet d'échanges réguliers en interne, comme pour chaque émission, indique le porte-parole. La RTS soutient pleinement cette émission et son animateur. L'antenne a été tenue dans les règles, et ce moment n'appelle pas de sanction.»