Le commentateur se confie
David Lemos, calme et ardent, va faire vibrer la Suisse

Commentateur des matches de l’équipe de Suisse sur la RTS depuis 2019, ce Vaudois de 45 ans aux origines portugaises s’apprête à suivre la Nati au Mondial. Travailleur discret et passionné, il évoque son parcours et ses doutes avec beaucoup de pudeur.
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David Lemos se prépare à faire vivre au public romand les nuits américaines de l’équipe à croix blanche.
Photo: Blaise Kormann
Marc David
L'Illustré

«Vous voyez, c’est là que j’habitais enfant...» et David Lemos tend le doigt. Là-bas, à quelques centaines de mètres, on aperçoit effectivement un petit immeuble qui donne à peu près sur le terrain de football d’Epalinges où nous nous trouvons, englués dans une chaleur digne de forçats à Cayenne. Le quadragénaire qui commente les hauts faits de l’équipe nationale de football depuis 2019 avait 10 ans quand il a emménagé ici en arrivant d’un quartier de Lausanne, avec sa mère et son beau-père. Le premier jour, ouvrant la fenêtre de sa chambre, il a d’abord vu ce terrain, si proche. «Cet après-midi-là, j’ai pris un ballon et je suis descendu sur la pelouse», se souvient-il. Il y est toujours, d’une certaine manière.

Parti le 2 juin pour les Amériques et sept semaines en ballon aux trousses de la Nati et des 47 autres équipes de la Coupe du monde, ce journaliste entré à la RTS en 2010 se prépare à faire vivre au public romand les nuits américaines de l’équipe à croix blanche. La Croix-Blanche, c’est le nom de ce terrain d’enfance. Direct, précis, honnête, exactement comme à la télé, il se raconte avant l’heure, sans occulter aucun sujet.

Nous sommes à la buvette du terrain d’Epalinges. Que ressentez-vous ici?
C’est là que j’ai passé mon enfance et mon adolescence. Plus bas, il y avait un vieux terrain synthétique. J’y ai passé des dimanches entiers à jouer avec mes copains. J’ai aussi évolué avec la deuxième équipe du FC Epalinges, en quatrième ligue, avec une incursion en troisième ligue. Je n’étais pas un joueur incroyable, mais tout s’est noué ici. Mes amis les plus proches, ce noyau de trois ou quatre personnes qui m’accompagnent encore, sont ceux avec qui je jouais à 12 ou 13 ans.

Quel rôle a joué le football dans votre intégration?
Je fais toujours attention avec le mot intégration, car elle se joue à plusieurs niveaux: à l’école, dans le quartier. Mais le foot représente l’intégration brute dans la vie d’un nouveau village quand on arrive d’ailleurs. C’est là que mon caractère s’est forgé. Le vestiaire offre une mixité sociale unique. Quand on joue en ligues inférieures, on croise des gamins de 17 ans qui vont au gymnase, des hommes de 35 ans qui travaillent dur. Trente ans après, on se raconte encore les mêmes scénarios de match, les pénaltys ratés, les centres qui finissent en lucarne au deuxième poteau. Ces moments marquent pour la vie.

«Je n’étais pas un joueur incroyable, mais tout s’est noué ici», explique David Lemos, couché sur le terrain du FC Epalinges.
Photo: Blaise Kormann

On y découvre aussi son caractère sur le terrain…
Oui, j’y ai évolué en tant que personne. Je n’étais pas le même à 12, 20 ou 40 ans. A l’école, j’ai toujours eu la langue bien pendue. Sur le terrain, comment dire? Je n’étais pas provocateur, mais toujours sensible à la notion d’injustice: j’essayais (trop) d’argumenter avec les arbitres.

Vous quittez le football actif vers 22 ans pour basculer vers le micro. Etait-ce un deuil difficile à faire?
Non, cela s’est fait naturellement. J’avais multiplié les rôles dans le foot: j’ai entraîné des juniors D, j’ai été arbitre. Mais quand j’ai commencé à beaucoup commenter à la radio le week-end, il n’y avait plus de place pour jouer. J’étais plus utile pour partir à l’autre bout de la Suisse quand personne n’était disponible plutôt que sur le terrain le samedi après-midi. Ma véritable vibration se trouvait désormais derrière le micro.

Qu’est-ce qui a changé dans l’information par rapport à aujourd’hui?
Son accès n’avait rien à voir avec aujourd’hui. Dans les ligues inférieures, il n’y avait pas de scores en direct. On attendait la parution de Match Mag ou Foot Hebdo pendant plusieurs jours pour connaître les résultats des autres groupes. Chaque match existait en lui-même, de manière isolée, romantique.

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«Sur un terrain, j’étais sensible à la notion d’injustice, j’essayais (trop) d’argumenter avec les arbitres»
David Lemos
»

Comment gère-t-on les silences à la télévision, surtout quand on vient de la radio?

C’est un artisanat, une réflexion permanente. Ayant fait six ans de radio avant la télévision, j’ai eu du mal, au début, à me départir de ce besoin de tout décrire. A la télévision, le public voit l’action. Pourtant, les attentes des téléspectateurs sont contradictoires. Certains disent: «Je n’y connais rien, j’ai besoin que tu me décrives précisément ce que je vois.» D’autres assurent: «Je vois tout, donne-moi des statistiques!» Et une troisième catégorie hurle: «Arrête de nous abreuver de chiffres, on s’en fiche!» Il faut trouver le juste milieu. Le commentaire avec un consultant est un ballet. Je dis toujours à mes cocommentateurs de ne pas avoir peur du silence. Après un but, il faut parfois savoir s’effacer pour laisser l’ambiance du stade. Les Allemands sont très forts pour cela.

Comment préparez-vous un match?
J’ai besoin d’avoir la paix. Si je n’ai pas le temps de m’isoler, je me sens en danger. Heureusement, quand on aime le foot, on ne décroche jamais vraiment. Je lis énormément la presse internationale. Je comprends l’anglais, l’allemand, l’espagnol, le portugais, l’italien. Avant une compétition, j’écoute des podcasts étrangers pour m’imprégner des dynamiques des autres nations. Sur place, j’ai toujours avec moi les fiches en papier des joueurs, deux pages A4 par équipe. Chaque joueur susceptible de rentrer sur le terrain y figure et dispose d’un encadré de quelques lignes avec ses stats, sa trajectoire. J’ai aussi une base de données numérique sur mon ordinateur, avec l’historique des confrontations, l’état de forme des équipes, les enjeux tactiques et politiques. Enfin, juste avant le coup d’envoi, je dresse les compositions officielles et j’y intègre mes notes de dernière minute.

Avant chaque match, le journaliste se prépare assidûment, notamment en lisant la presse internationale. «Pour m’imprégner des dynamiques des autres nations.»

Vous reproche-t-on parfois d’être anti-patriote lors des contre-performances?
On ne peut pas plaire à tout le monde. Le rôle du service public n’est pas d’être le supporter numéro un, mais d’accompagner l’équipe. Il faut savoir se laisser porter par l’émotion positive quand elle est là, mais aussi donner un jugement sévère quand le jeu est indigent. Le «problème» de cette équipe de Suisse, c’est qu’elle est bonne depuis très longtemps!

Avez-vous un exemple d’une période où vous vous êtes montré très critique?
Durant la campagne de qualification pour l’Euro 2024, très chaotique, j’ai dit fermement à l’antenne et dans l’émission Sport dimanche qu’il fallait changer des choses, que le discours du sélectionneur Murat Yakin ne passait plus. La suite m’a donné tort, l’équipe a fait un superbe tournoi. Mais mon analyse, je le pense, se justifiait alors et la fédération (l’Association suisse de football, ndlr) respecte ce travail journalistique. J’ai beaucoup étudié les archives de la RTS. Dans les années 1980, un commentateur comme Jean-Jacques Tillmann gardait une distance absolue, presque froide, avec la Nati. Lors d’un match en Ecosse, la Suisse marque un but surprise. A l’antenne, Tillmann paraît presque fâché pour les Ecossais. Il dit en direct: «On avait pourtant prévenu les Ecossais qu’il fallait travailler les balles arrêtées...» Il refusait d’y mettre le moindre affect. Aujourd’hui, le public attend une vibration commune, mais sans complaisance.

«
«Pendant une semaine, j’ai reçu des centaines de menaces de mort et de violences physiques précises»
David Lemos
»

Quelle est votre principale hantise au micro?
Etre ridicule en direct. Hurler au scandale sur une décision arbitrale pour se rendre compte, trois minutes plus tard, que je ne maîtrisais pas la dernière mise à jour du règlement, c’est ma terreur. Les règles, notamment sur les fautes de main, changent tous les six mois. Avant une Coupe du monde, je relis l’intégralité du livre des lois du jeu. La VAR a réglé les questions purement factuelles. En revanche, pour tout ce qui relève de l’interprétation de l’intensité ou de l’intentionnalité, les polémiques restent les mêmes qu’avant, malgré les écrans supplémentaires.

Vous êtes d’origine portugaise et cela vous a valu un épisode sombre sur les réseaux sociaux. Que s’est-il passé?
Un jour, la télévision publique portugaise réalise un reportage sur moi dans le cadre d’une émission sur les enfants d’immigrés ayant réussi à l’étranger. J’y évoque candidement mon amour d’enfance pour le Benfica Lisbonne. Quelques années plus tard, je dénonce sur les réseaux une insulte raciste proférée à l’égard d’un joueur de Young Boys par un ultra influent du FC Porto. Il déterre alors l’extrait et me désigne à ses 200'000 suiveurs comme un «émissaire du Benfica». Pendant une semaine, j’ai vécu un enfer en ligne, reçu des centaines de menaces de mort et de violences physiques précises, venant du Portugal mais aussi de supporters basés en Suisse, du style: «Si on te croise dans la rue, tu finis en chaise roulante.» C’est la face sombre de notre métier à l’ère numérique. Heureusement, ces shitstorms (campagnes de dénigrement virtuelles, ndlr) s’éteignent vite, dès que la meute se trouve une autre cible.

Que vous inspire le fait de vivre une Coupe du monde dans les Etats-Unis d’aujourd’hui?
Les Etats-Unis ne sont pas un pays comme les autres. C’est une mosaïque culturelle, un immense territoire qui représente deux ou trois pays différents selon les Etats où l’on se rend. Le durcissement global de l’atmosphère se fait ressentir dès les coulisses administratives. Obtenir un visa de journaliste pour cette compétition a été un processus d’une lourdeur inédite, sans aucune mesure avec ce que j’avais connu lors de mes précédents voyages là-bas.

En tant que journaliste de terrain, mon travail ne va pas se cantonner aux 90 minutes de jeu. Une Coupe du monde est un miroir de notre monde. Je m’intéresse par exemple au sort des supporters suisses: beaucoup vont littéralement se saigner financièrement pour suivre la Nati. Si la RTS m’interpelle sur les questions de sécurité ou d’accessibilité logistique, je témoignerai de ce que je vois, sans filtre.

Le moment rituel de la valise: David Lemos s’embarque pour sept semaines en Amérique. Même si la Suisse n’est plus là, il restera jusqu’à la finale du 19 juillet, qu’il commentera.
Photo: Blaise Kormann

Vous, fils d’immigré, quel regard jetez-vous sur le repli politique américain?
C’est le grand paradoxe de cette édition. D’un côté, nous avons le mouvement d’expansion de la FIFA, qui ouvre la Coupe du monde à 48 nations. Sur le principe, je défends cette idée: le football n’appartient pas seulement à l’Europe et à l’Amérique du Sud. Pourquoi un gamin en Ouzbékistan n’aurait-il pas le droit de voir son équipe nationale disputer le plus grand tournoi de la planète? Le football a cette vocation idéaliste et historique de réunir les peuples.

D’un autre côté, cette compétition débarque dans un pays hôte qui traverse une phase de restrictions drastiques sur les nationalités autorisées à visiter ou à résider sur son sol. Ces deux forces antagonistes vont s’entrechoquer sous nos yeux. Que va-t-il se passer pour les ressortissants de nations considérées comme personæ non gratæ par Washington? Je pense à l’Iran, à Haïti, à la République démocratique du Congo. Le marketing de la FIFA nous vend la réunion universelle de l’humanité. Cette promesse humaine sera-t-elle tenue? Nous sommes aussi là pour le raconter.

«
«Je ne prétends pas faire un métier important»
David Lemos
»

Comment vos proches vivent-ils le foot?
Ma compagne, Silvia, avec qui je vais me marier à la fin de l’été, n’est pas une passionnée. Elle s’y intéresse quand il y a la Coupe du monde et l’Euro. Comme elle est Néerlandaise, elle aime bien regarder les Pays-Bas, mais va soutenir la Suisse parce que je commente l’équipe. Ensemble, on ne parle pas de foot. Quant à mon père, qui fut mon entraîneur, il va aujourd’hui surtout au hockey, à Malley. Il aime le foot sans en être dingo. Quant à ma mère et mon beau-père – mes parents ont divorcé quand j’avais 3 ans –, ils ne suivent le foot que lors des grands tournois.

Le 1er juin, veille de son départ pour la Coupe du monde, David Lemos passe sa dernière soirée chez lui à Pully (VD) avec sa compagne, Silvia, d’origine néerlandaise. Ils se marieront à la fin de l’été. Avec eux, leur très aimé chien, Tifa.
Photo: Blaise Kormann

Faites-vous un métier important?
Non, je ne le prétends pas. Les métiers importants, ce sont des gens qui sauvent des vies, qui se lèvent beaucoup plus tôt que moi et qui tous les jours rendent des services concrets à la société. Les infirmiers, les cuisiniers, les éboueurs. Ou des gens qui travaillent dans des institutions, comme Jean-Marie Perret et sa magnifique association On s’en foot, que je soutiens. J’ai passé des dimanches entiers à des tournois avec l’équipe. Je le vois faire ce métier difficile et dont notre société a tellement besoin. Je le vois lutter au quotidien contre l’ignorance ou le mépris de beaucoup.

A qui devez-vous d’être là?
A des admirations comme le regretté Paul Magro ou Laurent Gorgerat, avec qui j’ai commenté mon tout premier match en 1999. Il avait bien ri en me voyant arriver avec mon classeur. Et à ceux qui m’ont donné ma chance, Patrick Matthey à Radio Framboise, Philippe Rufener à TVRL. Et puis Massimo Lorenzi à la RTS: il est arrivé en 2009 et j’ai été son premier engagement. Je n’oublie rien.

Coupe du monde 2026 – Groupe A
Équipe
J.
DB.
PT.
1
Mexique
Mexique
1
2
3
2
République de Corée
République de Corée
1
1
3
3
République Tchèque
République Tchèque
1
-1
0
4
Afrique du Sud
Afrique du Sud
1
-2
0
Playoffs
Groupe B
Équipe
J.
DB.
PT.
1
Canada
Canada
1
0
1
2
Bosnie-Herzégovine
Bosnie-Herzégovine
1
0
1
3
Suisse
Suisse
0
0
0
4
Qatar
Qatar
0
0
0
Playoffs
Groupe C
Équipe
J.
DB.
PT.
1
Brésil
Brésil
0
0
0
2
Maroc
Maroc
0
0
0
3
Haïti
Haïti
0
0
0
4
Écosse
Écosse
0
0
0
Playoffs
Groupe D
Équipe
J.
DB.
PT.
1
Etats-Unis
Etats-Unis
1
3
3
2
Turquie
Turquie
0
0
0
3
Australie
Australie
0
0
0
4
Paraguay
Paraguay
1
-3
0
Playoffs
Groupe E
Équipe
J.
DB.
PT.
1
Allemagne
Allemagne
0
0
0
2
Curaçao
Curaçao
0
0
0
3
Côte d´Ivoire
Côte d´Ivoire
0
0
0
4
Equateur
Equateur
0
0
0
Playoffs
Groupe F
Équipe
J.
DB.
PT.
1
Pays-Bas
Pays-Bas
0
0
0
2
Japon
Japon
0
0
0
3
Suède
Suède
0
0
0
4
Tunisie
Tunisie
0
0
0
Playoffs
Groupe G
Équipe
J.
DB.
PT.
1
Belgique
Belgique
0
0
0
2
Egypte
Egypte
0
0
0
3
Iran
Iran
0
0
0
4
Nouvelle-Zélande
Nouvelle-Zélande
0
0
0
Playoffs
Groupe H
Équipe
J.
DB.
PT.
1
Espagne
Espagne
0
0
0
2
Cap Vert
Cap Vert
0
0
0
3
Arabie Saoudite
Arabie Saoudite
0
0
0
4
Uruguay
Uruguay
0
0
0
Playoffs
Groupe I
Équipe
J.
DB.
PT.
1
France
France
0
0
0
2
Sénégal
Sénégal
0
0
0
3
Irak
Irak
0
0
0
4
Norvège
Norvège
0
0
0
Playoffs
Groupe J
Équipe
J.
DB.
PT.
1
Argentine
Argentine
0
0
0
2
Algérie
Algérie
0
0
0
3
Autriche
Autriche
0
0
0
4
Jordanie
Jordanie
0
0
0
Playoffs
Groupe K
Équipe
J.
DB.
PT.
1
Portugal
Portugal
0
0
0
2
République Démocratique du Congo
République Démocratique du Congo
0
0
0
3
Ouzbékistan
Ouzbékistan
0
0
0
4
Colombie
Colombie
0
0
0
Playoffs
Groupe L
Équipe
J.
DB.
PT.
1
Angleterre
Angleterre
0
0
0
2
Croatie
Croatie
0
0
0
3
Ghana
Ghana
0
0
0
4
Panama
Panama
0
0
0
Playoffs
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