«Si quelqu’un était passé par là avec un verre d’eau, juste au moment où le feu a pris à Notre-Dame de Paris, il aurait probablement pu l’éteindre», explique Florian Widmer, directeur de la division prévention de l’Etablissement cantonal d’assurance du canton de Vaud. Marcus Wahlin, chargé de formation au siège situé à Lausanne, où tous deux nous accueillent, renchérit: «On dit souvent que la première minute, une petite quantité d’eau, 2 ou 3 décilitres, suffit pour éteindre un départ de feu. La deuxième minute, il faut un extincteur ou un seau d’eau. Dès la troisième minute, il faut un camion de pompiers.»
La mission de l’ECA est triple: prévention, secours et assurance. Cet établissement gère notamment le centre de traitement des alarmes 118, forme et fournit en très grande partie les véhicules et équipements aux sapeurs-pompiers du canton. Afin de sensibiliser le public aux risques, aux moyens de s’en protéger et à la façon de réagir en cas de danger, il propose des formations avec des démonstrations extrêmement impressionnantes, notamment des casseroles qui s’enflamment et une pièce qui s’emplit de fumée, heureusement non toxique. Florian Widmer et Marcus Wahlin détaillent, de façon chorale, tout ce qu’il faut absolument connaître sur ce sujet brûlant.
Vaud fait partie, comme Fribourg, Neuchâtel, le Jura et Berne, des cantons ayant un établissement cantonal d’assurance. Qu’est-ce que cela implique?
Le propre d’un établissement cantonal, c’est l’obligation d’assurer les bâtiments contre les dangers liés aux incendies et aux éléments naturels, à l’exclusion des tremblements de terre. Ce principe est ancré dans une loi cantonale vaudoise depuis 1811. Il y a des ECA dans 19 cantons. Dans les autres (Genève, Uri, Schwytz, Tessin, Appenzell Rhodes-Intérieures, Valais et Obwald, que l’on surnomme GUSTAVO), ce sont des assurances privées qui s’en chargent. Si dans trois de ces cantons les assurances privées sont obligatoires, dans quatre d’entre eux, notamment Genève et le Valais, elles ne le sont pas. A noter que l’ECA Vaud a aussi la particularité d’assurer le mobilier.
La prévention est l’un de vos chevaux de bataille.
Nous consacrons le tiers du produit des primes à des missions d’intervention et de prévention. Et si nous faisons bien notre travail en termes de prévention, il y a moins besoin d’interventions de pompiers et nous avons moins de remboursements de dégâts à effectuer. Nous sommes parmi les pays ayant le niveau de sécurité le plus élevé, mais à quoi ça sert d’avoir des prescriptions au top si on ne fait pas attention aux bougies, si on fume au lit, si on met à charger une batterie abîmée? Nous essayons d’aider le public à prendre conscience des bons gestes à adopter; c’est souvent du bon sens et les solutions sont extrêmement faciles à mettre en œuvre.
Est-ce que, depuis le drame du Constellation, vous avez constaté une activité, des demandes supérieures à la normale?
Oui. Il y a eu beaucoup de questions de communes ou d’exploitants qui se sont inquiétés de leur protection incendie. Dans certains cas, ils nous ont même demandé d’aller visiter des établissements potentiellement problématiques. Nous avons aussi eu des appels ou des courriels de privés qui voulaient savoir s’ils devaient avoir un extincteur, une couverture d’extinction ou des détecteurs chez eux.
C’est le cas?
Ce n’est pas obligatoire dans une maison ou un appartement, mais fortement conseillé. La protection la moins coûteuse, une couverture d’extinction, permet d’éteindre une couronne de l’avent ou une poêle qui s’enflamme. Un extincteur peut également être utile. Et des détecteurs de fumée ou de chaleur (plus adaptés dans une cuisine) peuvent donner l’alerte et réveiller des personnes endormies.
Vous organisez des cours de formation et de sensibilisation pour les professionnels, mais aussi pour le grand public…
Oui, pour des entreprises, des collectivités publiques comme des EMS, des écoles, des crèches, mais aussi pour les privés, en groupe de 15 personnes. Nous proposons des cours de sensibilisation spécialement conçus pour les enfants dès 2 ans et demi qui viennent avec leurs enseignants, pour les personnes handicapées, pour les aînés. Nous organisons également des anniversaires pour les 10 ans et plus et faisons partie du Passeport vacances.
Ça peut paraître surprenant d’impliquer des enfants, non?
Plus on se sensibilise tôt, mieux c’est. En fait, les enfants sont nos meilleurs ambassadeurs; ils sont très rigoureux, ils mémorisent la procédure à suivre et le fait que, en cas d’incendie, la première chose à faire est d’appeler le 118. Nous échangeons gratuitement les couvertures d’extinction utilisées contre des neuves et nous demandons aux gens de nous raconter ce qui s’est passé; nous avons eu des témoignages de parents nous expliquant que c’est leur fils ou leur fille qui a éteint le feu alors que les adultes, eux, étaient tétanisés.
Les personnes âgées, surtout dès 80 ans, sont plus à risque de perdre la vie dans l’incendie d’un bâtiment; pourquoi?
La mobilité réduite est potentiellement un facteur de risque. Le temps de réaction peut aussi être plus lent; avec l’âge, l’odorat, la vue et l’ouïe diminuent généralement, un aîné peut ne pas sentir l’odeur de brûlé ou ne pas entendre une alarme lointaine. Une mémoire plus défaillante, des oublis, par exemple si on répond au téléphone en laissant le fer à repasser branché ou une casserole sur la cuisinière, peuvent également causer des départs de feu.
Y a-t-il des moyens de protéger nos aînés qui vivent encore de façon autonome?
Pro Senectute a conçu une brochure spécifique pour les personnes âgées à laquelle nous avons collaboré. Il est notamment possible d’installer un système d’arrêt automatique pour cuisinière; il surveille la table de cuisson, détecte toute surchauffe et déclenche une alarme. Si on ne la désactive pas rapidement, le système coupe automatiquement l’alimentation électrique. On peut aussi installer des détecteurs en réseau; lorsque l’un décèle de la fumée dans une pièce (cave, cuisine, salon, chambre), l’alarme retentit dans tous les détecteurs. Et il est toujours utile d’avoir une couverture d’extinction. Ces deux dernières mesures sont d’ailleurs à conseiller à tout le monde, pas seulement aux personnes âgées.
Qu’est-ce qui est le plus dangereux, le feu ou la fumée?
La fumée. Elle est la cause principale de décès lors d’un incendie. Il est fortement déconseillé de fumer au lit ou sur un canapé, parce que si l’on s’endort, que la cigarette ou les cendres tombent sur des draps, un duvet ou un coussin, cela peut provoquer ce qu’on appelle un feu couvant; même avant que ça commence à brûler, ça peut dégager des vapeurs toxiques et, après quelques inhalations seulement, on peut perdre connaissance.
Quelles conditions doivent être réunies pour qu’un feu se déclare?
En gros, il faut trois éléments: un carburant, par exemple du plastique, du bois, du papier, du gaz, un simple rideau; un comburant, par exemple de l’oxygène; et enfin une énergie d’activation comme une étincelle, une cigarette, une bougie, une source de chaleur. Si l’on enlève le combustible ou l’oxygène, le feu s’éteint. Ainsi, si de l’huile brûle dans une casserole, une poêle ou une friteuse, et qu’on la recouvre avec une couverture anti-feu, cela va supprimer l’oxygène et le feu va s’éteindre naturellement. On peut également utiliser un simple couvercle, une autre casserole plus grande, une poêle ou même une grande plaque de four.
Il ne faut jamais projeter de l’eau sur de l’huile ou de la graisse qui flambe, n’est-ce pas?
Surtout pas! A l’ECA, nous faisons la démonstration de l’effet catastrophique que cela peut avoir; verser 2 décilitres d’eau dans une casserole contenant un fond d’huile qui brûle provoque des flammes qui peuvent monter à plus de 6 mètres.
Si l’on est parvenu à éteindre soi-même un feu, que doit-on faire ensuite?
Il faut absolument laisser la couverture ou le couvercle sur la casserole pendant au minimum trente minutes pour éviter que le feu reparte. Et, dans tous les cas, il est indispensable d’appeler le 118. Les pompiers viendront, si besoin, vérifier qu’il n’y a plus aucun risque. Il peut arriver que, bien que le feu dans la casserole soit éteint, les graisses accumulées dans le filtre et le canal d’une hotte de cuisine se soient enflammées sans qu’on s’en rende compte.
Chaque année, plus de 500 incendies se déclarent en Suisse à cause d’une bougie. Quelles sont les bonnes pratiques?
Le socle sur lequel on les pose doit être incombustible et il ne faut jamais quitter la pièce où une bougie brûle. Attention aussi, si on en allume plusieurs, à ce qu’elles soient suffisamment espacées les unes des autres; en effet, leur regroupement peut faire augmenter la température de façon excessive et la paraffine, qui est un combustible, peut entrer en ébullition et s’enflammer. Dans ce cas, comme pour l’huile, il ne faut surtout pas tenter de l’éteindre avec de l’eau. Il faut l’étouffer, par exemple avec une couverture d’extinction. Il faut aussi se méfier des petites bougies de réchaud car leur contenant est en aluminium. Or l’alu chauffe et transmet la chaleur, donc il ne faut jamais les poser directement sur une table en bois ou en plastique.
Avez-vous des conseils ou des mises en garde à prodiguer concernant les batteries lithium-ion qui équipent de nombreux appareils, des portables aux vélos électriques?
Elles sont extrêmement puissantes. Il ne faudrait jamais mettre un appareil électronique à charger sur une surface inflammable, un lit, une couette, un canapé, une bibliothèque. Ni sur une table de nuit lorsqu’on va se coucher car, en cas de problème, la fumée dégagée est extrêmement toxique. L’idéal, c’est une surface dure, par exemple du carrelage. Il est aussi important d’être conscient que, si on laisse tomber par terre un portable, une tablette, ou si notre trottinette subit un choc, cela peut légèrement abîmer la batterie sans qu’on s’en rende compte; si elle n’est qu’à 50% par exemple, le risque n’est pas très élevé.
Mais si, le soir même, on la branche pour la charger, elle va monter progressivement jusqu’à 100%, peut-être surchauffer et même s’enflammer. Certaines personnes, pour ne pas salir leur maison ou leur appartement, mettent leur vélo ou leur trottinette à charger dans l’entrée, devant la porte. C’est à éviter à tout prix car, si jamais elle s’enflamme et que c’est la seule issue, il leur sera impossible de sortir. Sur le site dédié, attention-batteries.ch, on trouve de nombreux conseils sur l’achat, le stockage, la recharge, l’utilisation et le recyclage des batteries, ainsi que sur la façon de réagir en cas de problème.
Que faut-il faire pour lutter contre un tel feu?
Un feu de batterie est presque impossible à éteindre. Il faut débrancher le chargeur, mais sans se mettre en danger, ou couper le courant, quitter la pièce en fermant portes et fenêtres, appeler le 118 et évacuer les lieux.
Y a-t-il d’autres sources de risque potentielles?
Les achats sur certains sites de produits électroniques ou électriques, de chargeurs, ainsi que de détecteurs de fumée extrêmement bon marché sont risqués; ils sont souvent de très mauvaise qualité et ne répondent pas aux normes en vigueur en Suisse.
ECA: www.eca-vaud.ch
Centre d’information pour la prévention des incendies (CIPI): www.bfb-cipi.ch
Cet article a été publié initialement dans le n°11 de «L'illustré», paru en kiosque le 11 mars 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°11 de «L'illustré», paru en kiosque le 11 mars 2026.