Parfois, on peut être prophète en son pays. Le 12 novembre dernier, Sarah Strohm remporte le premier prix ex æquo du Concours de Genève, ville où elle est née vingt ans plus tôt. Mais aussi le prix du public, le prix jeune public, le prix des étudiants, le prix Société des arts et le prix des musiciens de l’OSR.
Un véritable plébiscite, auquel l’altiste ne s’attendait pas. «En général, je suis plutôt critique après avoir joué, confie-t-elle. J’entends tellement de choses améliorables que je ne suis pas toujours très positive sur mes prestations. Donc franchement, je ne m’attendais pas du tout à ça.»
Une marée de récompenses, qui a passablement changé sa vie d’étudiante déjà très occupée. «Idéalement, ce serait bien que ce soit une étape dans un long parcours, note-t-elle. Dans l’immédiat, ça m’a ouvert beaucoup d’opportunités, c’est magnifique!»
Un coup de foudre
Sarah commence l’alto à l’âge de 7 ans, presque par hasard. Après des cours d’initiation musicale, de solfège et de chant, elle décide de s’orienter vers le violon. Malheureusement, le cours au Conservatoire de Genève est complet. On conseille alors à sa maman de la faire assister à une leçon d’alto. Le coup de foudre est immédiat.
«Cet instrument a un timbre particulier, souligne la jeune femme. Il peut aller à la fois dans le lyrisme et le brio des aigus, et en même temps atteindre une profondeur et une chaleur particulières dans les graves. Et puis j’ai adoré Noémie Bialobroda, la professeure avec laquelle je suis restée pendant dix ans. C’est une personne incroyablement lumineuse et très enthousiaste dans tout ce qu’elle fait. Et une musicienne vraiment extraordinaire, qui m’a permis de me forger une technique solide, ce qui n’est pas évident en alto. Son parcours très poussé m’a permis de me construire artistiquement aussi.»
Indispensables académies d’été
Parallèlement, Sarah Strohm prend part à plus d’une dizaine d’académies d’été. Un passage obligé à ses yeux. «Ce sont des lieux de rencontre incroyables, s’enthousiasme-t-elle. On croise des jeunes de tous les horizons, de tous les pays. Dès le départ, j’ai été confrontée à des gens plus âgés que moi, qui jouaient extrêmement bien. J’ai en effet commencé à participer à des académies vers 14 ans, j’étais donc souvent la plus jeune, mais c’était une source d’émulation pour moi.
Aujourd’hui, je continue. Ce sont des endroits où on redécouvre l’amour fondamental de la musique. On se laisse inspirer par tous ces musiciens en devenir, qui ont différents points de vue, fréquentent différentes écoles. Et c’est aussi l’occasion de travailler avec des professeurs renommés qu’on n’a pas forcément l’occasion de rencontrer autrement.»
Après sa maturité, qu’elle tenait à passer en Suisse, l’altiste prend la direction de Paris pour poursuivre ses études. «Honnêtement, j’hésitais avec Berlin, avoue-t-elle. Mais Jean Sulem, le professeur d’alto à Paris, est unique et il va bientôt partir à la retraite. Je me suis dit que je voulais en profiter pendant qu’il était encore là. Je suis donc venue faire ma licence à Paris et je partirai probablement en Allemagne pour mon master.»
Autre argument en faveur de Jean Sulem, et non des moindres, il a également formé Noémie Bialobroda. Une filiation naturelle pour Sarah. «Tous deux sont de grands pédagogues, ce qui est extrêmement important, souligne-t-elle. De nos jours, il y a beaucoup d’excellents musiciens, mais ce n’est pas pour autant qu’ils sont de bons professeurs.»
Un instrument porte-bonheur
A Paris, la transition s’est avérée un peu compliquée la première année, mais la jeune femme a fini par prendre ses marques. «C’était la première fois que je vivais seule et il fallait apprendre à gérer tous les soucis domestiques, donc ce n’était pas évident, rit-elle. Je crois que ça m’a construite. En plus, je suis entourée de personnes franchement bienveillantes et lumineuses. Et puis ce n’est pas non plus extrêmement loin de Genève. C’est une des raisons pour lesquelles je ne suis pas partie aux Etats-Unis, qui étaient aussi une option. Tout aurait été bien différent si je n’avais pu rentrer chez moi qu’une ou deux fois par an.»
Actuellement, Sarah Strohm joue sur un alto de Lorenzo Storioni, prêté par un mécène privé pour le Concours de Genève via l’atelier Pierre Barthel, à Paris. Un instrument qui lui a porté chance. «Je ne sais pas exactement jusqu’à quand je vais pouvoir le jouer, parce qu’il est à vendre, glisse-t-elle au détour de la conversation. J’ai eu énormément de chance. Cet alto est un peu tombé du ciel pour moi. Je cherchais un très, très bon instrument pour participer au concours, parce que cela peut faire une grande différence entre les candidats. Et celui-ci est incroyable.
Non seulement en termes de palette sonore – il me permet de trouver des couleurs extrêmement subtiles –, mais aussi parce qu’il est très adapté à ma morphologie. Je suis plutôt petite, avec des mains qui le sont aussi. En alto, on a vite des instruments très grands, très lourds. Le choix n’est pas illimité pour moi. Ce Storioni et moi, on fait doublement la paire. Je cherche donc un mécène qui puisse l’acheter et accepte de me le mettre à disposition sur le long terme.»
Beaucoup d'exigence
Malgré ses nombreux succès, Sarah reste une jeune femme très sensible, qui ne déborde pas de confiance en elle, même si elle n’en laisse rien paraître sur scène. «Il m’arrive régulièrement de fondre en larmes en entendant un enregistrement de ce que j’ai joué, parce que je ne suis pas contente de ce que j’ai fait. Dans un sens, cela m’amène à être toujours à la recherche de mieux.
Cette sensibilité peut favoriser l’expressivité chez un musicien et la fragilité peut être très belle en concert. Elle peut apporter certaines émotions dans une interprétation, qui manqueront chez quelqu’un de plus confiant. L’humain n’est pas parfait, ça doit s’entendre aussi dans sa musique.»
Lors des moments creux, l’altiste est heureusement très bien entourée. «Il y a deux personnes capables de me rassurer systématiquement: d’abord, Noémie Bialobroda. Je peux toujours l’appeler, elle sera toujours là. Et ma mère, qui croit en moi quoi que je fasse. Je peux me confier à 100%, elle sera toujours là pour me porter.»
Un avenir radieux
A l’occasion de son prochain passage au festival Lavaux Classic, Sarah Strohm se produira en compagnie de la pianiste Lidija Bizjak, professeure assistante rencontrée à Paris. Ensemble, elles vont notamment interpréter la sonate Arpeggione de Schubert, une pièce écrite pour un instrument aujourd’hui disparu, et jouée depuis par les violoncellistes et les altistes.
«C’est vrai que je préfère jouer des œuvres originalement écrites pour l’alto, reconnaît Sarah, mais on n’a pas un répertoire illimité, et il y a des pièces qui se jouent très bien sur l’alto. Notamment l’Arpeggione. Ce serait dommage que cette œuvre incroyable disparaisse parce que l’instrument n’existe plus.»
Il faut dire que la jeune femme aime les défis. Parmi les morceaux qui l’intimident particulièrement, on trouve la Chaconne de Bach – cinquième et dernier mouvement de la Partita pour violon seul N°2 en ré mineur –, considérée comme l’une des plus grandes et des plus difficiles pièces du répertoire pour cordes. Brahms la décrivait même comme une œuvre qui concentre à elle seule tout ce qu’on peut exprimer en musique. «Je la sacralise vraiment! s’exclame-t-elle. J’aurais pu me l’interdire, mais je l’ai malgré tout programmée dans la demi-finale du Concours de Genève. C’est une pièce qui va traverser toute ma vie musicale.»
Une trajectoire qu’elle imagine longue et variée, répartie entre l’enseignement et la scène. «J’adore partager avec les autres et je rêve d’avoir un poste d’enseignante, idéalement dans une haute école de musique, avec une classe intéressante, détaille-t-elle. Je serais très heureuse de combiner une carrière de concertiste et de pédagogue. Je voudrais fonder une famille et je n’ai pas envie de passer ma vie sur les routes à voyager tout le temps. Donc si j’ai un poste fixe, ça me permettra vraiment de sélectionner les projets auxquels je veux participer. Ce qui est sûr, c’est que je ne renoncerai jamais à la scène non plus, parce qu’on y vit des émotions comme nulle part ailleurs. Ça me nourrit énormément.»
Dans un avenir proche, c’est bien la scène qui occupera une bonne partie de son temps. Outre les concerts d’été, elle s’envolera à l’automne pour une tournée entre les Etats-Unis et la Chine. De quoi étancher sa soif de rencontres.
23e édition du Lavaux Classic, du 19 au 28 juin 2026, lavauxclassic.ch
Cet article a été publié initialement dans le n°23 de «L'illustré», paru en kiosque le 04 juin 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°23 de «L'illustré», paru en kiosque le 04 juin 2026.