La méthode statistique de la CICAD aboutit-elle à gonfler ses chiffres sur l’antisémitisme? En effet, l’écart est devenu vertigineux entre le nombre d’actes antisémites que recense l’organisation intercommunautaire juive, basée à Genève, et ceux que publie Berne.
Alors que le 10 mars, la CICAD recensait 2438 actes antisémites en 2025 pour la seule Suisse romande, la Commission fédérale contre le racisme (CFR), rattachée au Département fédéral de l’intérieur, a rapporté ce 26 avril 60 actes antisémites pour la même année, soit 40 fois moins que la CICAD, pour toute la Suisse. Et alors que la CICAD parlait d’un «niveau record», les cas de la CFR, eux, sont plus bas qu’en 2024 (66).
Le racisme anti-noirs et anti-musulmans domine
Le rapport 2025 de la CFR, auquel collabore humanrights.ch, repose sur les données collectées par un réseau de centres de conseil auprès des victimes. Il est important de préciser qu’il ne prétend pas à l’exhaustivité. «Les chiffres publiés doivent être considérés comme des indicateurs, sans être minimisés», explique Ursula Schneider Schüttel, présidente de la Commission fédérale contre le racisme.
La méthode et les définitions de la CFR se veulent équivalentes pour toutes les communautés ethniques et religieuses de Suisse, ce qui permet une comparabilité et un ordre de grandeur des discriminations.
On constate ainsi que le racisme anti-noirs domine largement en Suisse (406 cas), suivi de près par les actes anti-musulmans (369), en hausse de 77%, puis par les actes antisémites, qui passent donc de 66 à 60. Au total, la CFR recense 1245 cas de discrimination pour toutes les communautés confondues, alors que le chiffre de la CICAD représente le double, uniquement pour la communauté juive et uniquement pour la Suisse romande.
Potentiel de confusion du public
Derrière ce fossé, des définitions et des méthodes de recensement sensiblement différentes. Avec un risque de confusion non néglibeable pour le lecteur non averti: s’il compare par erreur les 2500 cas d’antisémitisme de la CICAD avec les 400 cas de racisme anti-noirs de la CFR, il peut penser à tort qu’il y a six fois plus de discrimination contre les juifs que contre les noirs en Suisse.
A la question de savoir si la méthode de la CICAD mène à exagérer les chiffres pour la communauté juive, Ursula Schneider Schüttel répond qu’elle ne prend pas position. Toutefois, elle estime qu’«effectivement les différences de méthodes de collecte peuvent entraîner des incompréhensions, voire une certaine confusion, notamment auprès du grand public».
Contactée par Blick, la CICAD ne souhaite pas faire de commentaires. Elle nous renvoie à son rapport annuel dont les données sont «documentées, contextualisées et présentées de manière détaillée». En outre, Blick n’a pas pu obtenir de la CICAD qu’elle divulgue sa liste de 2500 incidents antisémites pour 2025. Cette base de données ne fait l’objet d’aucun contrôle externe à l’association et indépendant de celle-ci.
Absence de vérifications indépendantes
Sur son mur LinkedIn, le conseiller aux Etats Mauro Poggia (MCG/GE) s’en étonne: «Peut-on demander qui vérifie les cas (ndlr: recensés par la CICAD) repris automatiquement par tous les médias romands? Un doute serait-il déjà perçu par la CICAD comme un acte irrévérencieux quand elle parle de hausse dramatique des cas d’antisémitisme de 36% et qu’elle qualifie sans nuance l’antisionisme de forme moderne de l’antisémitisme? Ne grossit-on pas de manière discutable le nombre de cas d’antisémitisme?»
Les chiffres de la CICAD affichent aussi un écart très important par rapport à la France, pays 8 fois plus peuplé, où 1320 actes ont été recensés en 2025 pour toute la France, soit la moitié de ce que la CICAD rapporte pour la Romandie. En France, ces chiffres sont compilés par le Ministère de l’Intérieur et établis en lien avec le Service de Protection de la Communauté Juive. Mais contrairement à la CICAD, ils sont repris par le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), qui est affilié au Congrès juif mondial et au Congrès juif européen.
Deux définitions, deux méthodes
La question de ces écarts est essentiellement méthodologique. La Commission fédérale contre le racisme n’utilise ni la définition ni la méthode de la CICAD pour les actes antisémites. Constituée de quinze membres experts dans le domaine du racisme, nommés en personne par le Conseil fédéral pour un mandat de quatre ans, elle définit l’antisémitisme comme une attitude de rejet envers les personnes qui déclarent être juives ou sont perçues comme telles. Sa définition englobe toutes les formes de comportements et d’opinions anti-juifs.
Les 26 centres de conseil que gèrent la CFR et humanrights.ch centralisent les données des victimes de racisme dans une banque de données commune. Les équipes des centres sélectionnent les cas où la discrimination raciale, l’inégalité de traitement ou le rabaissement par exemple, se fondent sur une caractéristique telle que l’appartenance nationale, ethnique, religieuse ou raciale, la couleur de peau ou la langue, avec des conséquences négatives pour la personne visée. Les simples signalements (une lettre anonyme ou un article dans les médias, par exemple) n’entrent pas dans la statistique, mais font l’objet d’une analyse distincte.
Différences avec la France
De son côté, la CICAD adopte une définition plus large de l’antisémitisme. Le groupe d’intérêt se donne pour mission de «lutter contre toutes les formes d’antisémitisme, y compris l’antisionisme comme forme d’expression contemporaine d’antisémitisme». Son porte-parole Johanne Gurfinkiel s’est dit favorable à l’idée de pénaliser l’antisionisme, une posture qui divise y compris au sein de la communauté juive et qui, très combattue en France, a abouti au retrait de la loi Yadan et à son remplacement par le projet d’un nouveau texte transpartisan prévu pour juin.
Pour ses statistiques, la CICAD se base sur des signalements et se charge elle-même de «collecter, d’enregistrer et d’analyser les témoignages de victimes et témoins d’actes antisémites, par téléphone, par courriel ou encore à travers un formulaire en ligne», selon son rapport 2025. Ces signalements «sont analysés et discutés afin de définir s’ils relèvent bien de l’antisémitisme». Des livres, courriers, magazines ou vidéos, chansons ou graffitis sont aussi identifiés, à quoi s’ajoute le monitoring des médias sociaux, que la CICAD estime être la «plus grande source d’antisémitisme».
Entre la CICAD et les chiffres français aussi, la méthode diffère. En France, les données ne reposent pas sur de simples signalements bruts, mais sur des faits qualifiés (plaintes, mains courantes, saisines du parquet et constats officiels). Le CRIF y voit «un indicateur robuste», même s'il les juge «en-deçà de la réalité en raison notamment de la sous-déclaration».
Victimes encouragées à s’adresser aux centres
Pour la Commission fédérale contre le racisme, l’enjeu est d’encourager plus d’auto-déclarations auprès de ses centres, car «de nombreuses victimes de discrimination raciale ne s’adressent pas aux centres de conseil contre le racisme, faute de ressources suffisantes ou parce qu’elles ne savent pas vers qui se tourner», explique Ursula Schüttel. «Dès lors, l’enjeu principal ne réside pas uniquement dans les chiffres, mais dans la capacité à encourager les personnes discriminées à contacter ces centres et à garantir les moyens nécessaires pour les accompagner efficacement.»
Des discussions auraient eu lieu entre la CFR et la CICAD sur les différences méthodologiques. Elles ne semblent pas avoir abouti à une unité de points de vue.