Colauréate du Prix d’interprétation lors du dernier Festival de Cannes, Virginie Efira est venue au dernier Festival du film de Locarno pour y défendre «Soudain», du réalisateur japonais Ryusuke Hamaguchi. Elle en parle passionnément, avec la vigueur de ceux qui croient au message porté par le film. Celui d’une société, au travers des valeurs portées par une directrice d’Ehpad (EMS), qui pense que la différence est la normalité.
Sorti en 2026, le film «Soudain» dépeint les échanges entre une directrice de maison de retraite parisienne et une dramaturge japonaise atteinte d’un cancer.
Sorti en 2026, le film «Soudain» dépeint les échanges entre une directrice de maison de retraite parisienne et une dramaturge japonaise atteinte d’un cancer.
Virginie Efira, il existe un parallèle entre votre biographie et celle de votre personnage. Elle a acquis de l’expérience ailleurs avant de devenir la personne dont elle avait besoin...
C’est vrai. D’ailleurs, je soupçonne Ryusuke Hamaguchi de choisir ses acteurs aussi en fonction de certaines dispositions: au travail, bien sûr, mais également des similitudes avec leur personnage. Sur le tournage, je voyais cela chez les autres aussi, beaucoup de points communs entre eux et leur personnage. Je pense que c’est ce qu’il a observé: des similitudes qui ne sont pas forcément biographiques, mais qui peuvent tenir à des croyances, à des choses à l’intérieur de nous. Je pense être traversée par les mêmes questions. L’écoute est quelque chose qui m’importe énormément. Cette idée de croyance, d’espérance est à l’intérieur de moi. J’ai aussi un côté un peu dictatorial par moments, et elle est un peu comme ça.
Et sur votre similitude de parcours?
J’ai eu plusieurs vies, à plein d’endroits, et exercé des métiers différents. Pourtant, j’ai toujours voulu faire celui que je fais maintenant. J’ai toujours voulu être comédienne, depuis que j’ai 5 ans, je crois. Mais j’ai traversé des moments dans ma vie où j’avais peur, où cela n’allait pas. J’ai donc vécu d’autres expériences en essayant d’y trouver ce qu’il y avait de bon, même si ce n’était pas ce que je voulais faire. Donc oui, il y a des similitudes importantes.
Avez-vous eu peur d’être cantonnée à la télévision?
Quand je faisais de la télévision, j’avais un peu dit au revoir à mon désir d’être comédienne. En France, il existe une forte tendance à classifier les gens. On vous place dans une catégorie et il devient difficile d’en sortir. Mais je continuais à chercher. Je voyais que ce que je faisais ne m’intéressait pas complètement. Puis j’ai perdu certaines peurs. Je me suis dit: «Ce n’est pas grave. Je n’ai pas cinq enfants à charge, je peux passer d’une situation économique tranquille à une moins tranquille.» Cela m’a permis d’aller chercher d’autres expériences. Ensuite, même dans un cinéma plus commercial, j’ai essayé de trouver des récits qui me correspondaient. Essayé de faire quelque chose de bien à l’intérieur de cela.
Quel a été le déclic?
J’ai ensuite rencontré Justine Triet, avec qui j’ai fait Victoria, et qui a réalisé depuis Anatomie d’une chute. Elle a été quelqu’un d’important dans mon parcours. Après ce film, on m’a proposé beaucoup plus de drames, des choses différentes. Paul Verhoeven aussi a été une rencontre extrêmement enrichissante. Ce sont des façons très différentes de faire du cinéma, on en est nourri. Cela crée ensuite davan-tage d’exigence envers le metteur en scène, sur ce qu’il va installer, sa manière d’être au cinéma, les endroits qu’il regarde.
Comment vivez-vous les critiques?
J’adore l’analyse des films, les différents avis. La seule chose que je n’aime pas, c’est s’ils ne sont pas étayés. Il faut une écriture, un raisonnement. Cela va m’intéresser davantage que le fait que l’avis soit positif ou négatif.
Il y a un côté très positif dans ce film, à la limite de la naïveté...
Quand je m’entends parler de ce film, parfois je me dis: «Merde, on dirait du développement personnel!» Or je déteste ça. Je n’aime pas tellement les films sociaux qui nous expliquent que l’important, c’est le cœur, etc. On ne fait pas un bon film avec de bons sentiments. Mais il existe des exceptions. Le Havre de Kaurismäki, par exemple, est un film qui, soudain, vous élève. Chez Hamaguchi, tout est cohérent. Sa façon de travailler vous oblige à vous intéresser à ce qu’il y a autour de vous. Et comme il parvient à mélanger la philosophie, la politique, l’organique et le concret, il accède à une matière élevée. Autre exemple, mon père est médecin, il travaille dans l’hôpital public. Je pense qu’il a essayé de mettre certaines choses en place. Bien sûr que c’est extrêmement difficile.
Hamaguchi semble traiter la question de la mort sans tabou.
J’ai l’impression que Hamaguchi revient toujours à une question philosophique essentielle, peut-être même la première: la vie est intéressante parce que nous allons mourir. Il dit quelque chose qui pourrait paraître naïf: tant qu’on n’est pas mort, on est vivant. Quelque part, dans nos sociétés capitalistes, à partir du moment où l’on n’est plus valable pour produire, on devient presque un détritus: merci, au revoir. Lui regarde les choses autrement. Il dit que tant qu’il y a de la vie, quelque chose est encore en mouvement, physiquement ou intellectuellement. Il faut juste savoir le percevoir.
Comment avez-vous approché ces personnes âgées?
J’ai eu une grand-mère atteinte d’alzheimer et j’ai une image forte dans la tête: celle de mon grand-père qui se fâchait contre elle parce qu’elle disait des choses qu’il ne comprenait pas. Très jeune, cela me choquait. Pardon pour l’analogie, je ne sais pas si elle est tout à fait juste, mais je faisais un rapprochement avec l’enfance. Je me disais: «Attends, mets-toi un peu à sa place.» Ma grand-mère proposait un monde assez amusant. Elle pensait qu’il y avait un jardin sous son lit, par exemple. Je me disais: «C’est un monde intéressant, pourquoi ne pas entrer dedans?» Cela dit, d’un point de vue pratique, comme j’avais été assez peu confrontée à cela, j’avais un peu peur. Peur de mal faire, peur d’infantiliser.
Il y a cette notion d’humanitude...
Au début, je me disais parfois: «Mais ils parlent un peu comme à des enfants…» Et puis, à un moment, il faut lâcher prise. Nous avons suivi une formation et on sent l’apaisement que cette approche peut provoquer. Certaines études montrent que, lorsqu’un tel système est installé, on finit par gagner du temps et utiliser moins de médicaments. Nous avons tourné dans un lieu où se trouvaient de vrais résidents d’Ehpad. Tout se mélangeait très bien. J’avais cette idée un peu fausse que c’était surtout la culture occidentale qui conduisait à certaines dérives. En France, nous avons connu le scandale Orpea, par exemple. J’avais une image du Japon où les choses auraient été différentes. Or, en réalité, dans toutes les sociétés capitalistes, on a besoin de corps au travail. Et quand ces corps ne peuvent plus fonctionner, ils sont un peu mis de côté. C’est donc un sujet qui dépasse les frontières. L’humanitude existe en France, au Japon et certainement en Suisse, sous différentes formes.
Vous utilisez les deux langues, français et japonais. Cela change-t-il quelque chose à votre manière de jouer?
Oui, parce qu’il y a quelque chose de l’ordre de la pudeur au Japon. Il y a eu différentes étapes. D’abord, Hamaguchi a voulu que j’apprenne à lire. Je me suis dit: «Mais il est fou!» Je devais déjà apprendre tout ce texte avec un niveau de prononciation exigeant, puisque mon personnage possède un bagage intellectuel important en japonais et qu’elle a étudié là-bas. Lui voulait que j’apprenne réellement à lire les hiraganas. Tout se rejoint chez lui: faire passer l’impossible vers le possible. Evidemment, si je vais aujourd’hui à Tokyo et que je veux parler de tous les sujets, je n’y arriverai pas. Donc, quelque part, ce n’est pas réaliste. Mais il a tellement confiance en vous que cela finit par augmenter vos capacités. Je suis nulle en langues. Et pourtant, j’ai réussi. Je pense même que mon japonais est très bon dans le film. J’ai donc appris à lire, appris les sons et les hiraganas. Ensuite, ce qui devient intéressant, c’est de comprendre comment l’émotion fonctionne à l’intérieur de cette langue, avec cette forme de pudeur.
Cet article a été publié initialement dans le n°34 de «L'illustré», paru en kiosque le 20 août 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°34 de «L'illustré», paru en kiosque le 20 août 2026.