Récompensée à Cannes
Virginie Efira, la «girl next door» préférée du cinéma francophone

L’actrice belge, récemment récompensée au Festival de Cannes pour son rôle dans le film «Soudain», a un parcours peu commun dans le cinéma. Et participe au renouvellement des représentations féminines, à l’écran comme dans la vie.
A 49 ans, la Belge Virginie Efira est devenue la coqueluche du cinéma francophone
Photo: AFP
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Margaux BaralonJournaliste Blick

Février 2023. En robe bleu nuit, Virginie Efira monte sur scène sous les applaudissements. «Merci! C’est trop chouette. En même temps, j’ai fait 63 films cette année donc arithmétiquement, je m’étais donné toutes les chances.» L’actrice belge est comme cela: cash et pleine d’humour, même au moment de récupérer le premier César de sa carrière, du nom des prix qui récompensent chaque année le cinéma français. En l’occurrence, celui de la meilleure actrice, pour son rôle de rescapée des attentats du Bataclan dans «Revoir Paris», d’Alice Winocour. 

Mai 2026. Cette fois, c’est en smoking noir et les larmes aux yeux que la comédienne envoie sur la scène du Festival de Cannes ses remerciements, mais aussi sa «gratitude», son «respect» et son «amour», à Tao Okamoto et Ryusuke Hamaguchi. Le second l’a dirigée dans son film «Soudain», présenté en compétition; la première est sa partenaire de jeu, avec laquelle elle partage le prix d’interprétation féminine. Elle est comme cela, aussi, Virginie Efira: à fleur de peau, portée par le collectif et prête à apprendre le japonais pour un rôle.

A 49 ans, la Belge est devenue la coqueluche du cinéma francophone, capable d’attirer des milliers de spectateurs sur son seul nom. Inespéré pour celle qui n’a commencé à jouer que sur le tard. Logique, lorsqu’on regarde d’un peu plus près l’image que la quadragénaire s’est peu à peu forgée. Celle de la bonne copine qui a longtemps galéré, de la femme qui, inspectée sous tous les angles, apparaît toujours miraculeusement normale. Et a donc participé à injecter précisément un peu de cette normalité dans les représentations féminines au cinéma, loin des divas parfaites, des déesses irréprochables ou, à l’autre bout du spectre, des sorcières et des folles.

Accent belge et coiffure à la Heidi

À trop se focaliser sur son impressionnante carrière, on en oublierait presque que Virginie Efira n’a pas toujours fait ça. C’est d’abord la télévision qui lui ouvre ses portes, alors qu’elle gagne sa vie comme serveuse dans des bars de Bruxelles. Sur la chaîne belge Club RTL, avec une coiffure à la Heidi, une voix haut perchée et un accent belge plus prononcé qu’aujourd’hui, elle fait le point sur la carrière de Robbie Williams, interroge les Worlds Apart ou dispense des conseils à des ados célibataires dans l’émission «Mégamix». Nous sommes en 1998, Virginie Efira a 21 ans et ce petit quelque chose qui pousse ensuite RTL-TVI à lui proposer l’animation de «Star Academy», puis «À la recherche de la nouvelle star». 

«
J’avais besoin de passer par une rupture violente pour sortir de mon joli cadre
Virgine Efira, quitte la télé pour le cinéma
»

«Je m’accrochais au présent pour ne pas être trop malheureuse», confiera-t-elle, plus de vingt ans plus tard, dans l’émission «Sept à huit» sur TF1. «Le présent, c’était de faire ça et d’y trouver quand même du plaisir.» Et d’y exprimer tout de même un talent qui dépasse rapidement la frontière franco-belge. M6, petite chaîne alors en expansion, la recrute en 2003 pour ses magazines et ses divertissements. Rebelote avec la «Nouvelle Star», en France cette fois. Et surprise: la remplaçante de Benjamin Castaldi fait de meilleures audiences que son prédécesseur. Jusqu’en 2009, elle impose ses joues rondes, son sourire et sa blondeur sur les petits écrans français et belges. Avant de claquer la porte d’un coup, d’un seul. 

Une rupture vers la comédie

«J’avais besoin de passer par une rupture violente pour sortir de mon joli cadre», explique-t-elle en 2010 à «Paris Match». «Comme si j’avais été polie pendant des années et que je devenais hystérique. C’était comme quitter ses parents.» Sauf qu’en l’occurrence, Virginie Efira quitte la télé pour les plateaux de cinéma, la vraie passion qui l’anime depuis qu’elle est toute petite. Dans les colonnes de «Madame Figaro», elle se souvient avoir toujours eu «le sens de la performance». «Le jeu, c’était un peu un ami imaginaire. Mais j’ai grandi dans une famille où il fallait se préparer pour un métier ‘sérieux’.» Son père est hématologue à l’hôpital public. Elle finit par s’inscrire à l'Institut national supérieur des arts du spectacle de Bruxelles… dont elle est remerciée au bout d'un an. «J'avais peur. Quand on est jeune, c'est difficile de devenir acteur quand on veut contourner sa vulnérabilité, je me jugeais trop, je pensais qu'il fallait avoir souffert pour jouer la souffrance», racontera-t-elle au «Figaro»

De la télévision, celle qui a alors 33 ans a tiré une certaine proximité avec le public. De sa carrière pas vraiment toute tracée, un art certain de l’autodérision. «Je suis extraordinairement lente!», avoue-t-elle ainsi à «Paris Match». Au fil des interviews, elle dresse la liste de tout ce qu’elle n’a jamais terminé: ses études d’art dramatique donc, mais aussi ses psychanalyses et sa carrière d’animatrice. Pour le mieux, puisque le cinéma l’accepte, d’abord dans des comédies. Pas son genre préféré, mais Virginie Efira est lucide. «En sortant de la télévision, j’avais bien conscience que ça n’était pas le cinéma d’auteur qui allait venir à moi, mais plutôt la comédie populaire», explique-t-elle au média belge «Gael». «J’ai essayé d’en faire quelque chose.»

Bousculer les représentations

«En faire quelque chose», cela commence par essayer de bousculer un peu les représentations traditionnelles. Dans «Vingt ans d’écart», en 2013, elle incarne une quadragénaire séduite par un étudiant, joué par Pierre Niney. Pas de propos sociologique poussé, pas de revendication, mais un simple fait: les couples dans lesquels la femme est plus âgée sans qu’il s’agisse d’une relation complètement malsaine sont rares.

Puis, lorsque Justine Triet lui offre le rôle de sa vie, celui d’une avocate pénaliste au bord de la crise de nerfs dans «Victoria», c’est celui d’une femme qui parle haut et fort de sexualité. Et l’actrice joue de son corps, pourtant hors des canons de beauté stricts de l’industrie. «Je ne suis pas gracile», lâche-t-elle dans les colonnes de «Première». «Quand tu vois peu d’exemples comme le tien, soit tu te résignes, soit tu avances.»

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Virginie Efira, elle, avance. Parfois même nue, notamment devant la caméra de Justine Triet, encore, dans «Sybil», qui comporte des scènes de sexe étonnantes de réalisme – et l’on pourra d’ailleurs s’étonner de s’étonner en voyant un corps de femme plein, avec du ventre et des fesses, faire l’amour au cinéma. Avec ces rôles, ce ne sont pas seulement les archétypes que l’actrice bouscule, mais sa propre carrière. «Justine Triet m’a aidée à passer de l’image de l’actrice blonde gentillette à des rôles plus profonds et musclés», expliquera-t-elle à «Madame Figaro». Après avoir remporté son prix à Cannes, il y a quelques jours, Virginie Efira a d’ailleurs rendu hommage à sa mentor en posant exactement comme la réalisatrice d’«Anatomie d’une chute» pour sa Palme d’or en 2023, regard fier et clope au bec. 

«S’en prendre plein la gueule»

Belle-mère attentionnée dans «Les enfants des autres» ou mère jugée indigne par la société dans «Rien à perdre», religieuse lesbienne dans «Benedetta» ou épouse sous emprise dans «L’Amour et les forêts», celle qui a obtenu la nationalité française en 2015 multiplie les portraits de femmes étonnants et complexes. «Souvent, dans mes films, mon personnage en prend plein la gueule, mais reste debout. On a toujours une petite affection pour celui qui s’en prend plein la gueule», reconnaît-elle auprès de «Numéro». Bientôt, ce n’est pas une petite mais une grande affection que lui voue le cinéma et le public. Et pas seulement pour son talent qui s’affirme de film en film, jusqu’à son César puis son prix d’interprétation cannois.

Virginie Efira est plus qu’une grande actrice. Ou moins, selon le point de vue. C’est le reflet idéal de la «girl next door», celle qui confesse s’envoyer un verre pour vaincre sa timidité et s’être fait «recaler tout le temps» de soirée pour son premier Festival de Cannes, celle que l’on aperçoit dans un centre anti-poux du 11e arrondissement de Paris (véridique!) et qui raconte sans honte avoir échoué, après la naissance de sa fille Ali en 2013, à être une mère parfaite.

«Une bonne loseuse»

Pour la naissance de son fils Hiro, dix ans plus tard, alors qu’elle a 46 ans, elle s’arrête de tourner pendant deux ans. Le couple qu’elle forme désormais avec l’acteur Niels Schneider rejoint un peu son premier grand rôle dans «Vingt ans d’écart»: il est dix ans plus jeune. Un sujet qui n’en est pas un pour les principaux concernés, mais qu’on ne peut ignorer, pourtant, tant cela reste une anomalie. Virginie Efira n’échappe pas à la misogynie des réseaux sociaux, qui commentent sans cesse son âge, son vieillissement ou, plus récemment, sa démarche pas assez féminine dans les couloirs du Palais des Festivals de Cannes.

Pourtant, rares sont les comédiennes à faire autant l’unanimité, auprès de ceux qui ne la voient qu’à travers l’écran comme de ceux qui la côtoient. Lorsqu’on lui demande si elle a un début d’explication, Virginie Efira revient à ce qui la caractérise, l’autodérision. «C’est lié à un endroit qui n’est pas non plus super glam, une forme de normalité ou, plutôt, d’identification possible», glisse-t-elle à «Numéro». «Ava Gardner, l’identification est moins possible.» Celle qui vient de raconter avoir logé dans un camping près de Cannes pendant le Festival, avant aujourd’hui d’en décrocher l’une des principales récompenses, poursuit: «Je parle souvent en interview d’endroits reflétant un peu la lose. Peut-être que c’est pour ça qu’on m’aime, justement. Faites-vous passer pour une bonne loseuse, et il y aura une affection généralisée.»

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