Médias, cinéma, édition
Vincent Bolloré, le milliardaire qui garde la France sous emprise

L’industriel breton, qui a mis au pas un grand nombre de médias et de maisons d’édition ces dernières années, est désormais accusé par une partie du monde du cinéma d’utiliser cet art pour diffuser une idéologie réactionnaire.
Vincent Bolloré avant une audition devant la commission d'enquête parlementaire à l'Assemblée nationale à Paris, le 13 mars 2024.
Photo: AFP
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Margaux BaralonJournaliste Blick

On s’attendait à ce que Scarlett Johansson soit la plus grosse star de cette édition 2026 du Festival de Cannes. Las, l’actrice n’a pas pointé le bout de son nez, samedi soir, pour la présentation du dernier film de James Gray, «Paper Tiger», laissant les centaines de fans et la nuée de photographes massés près du tapis rouge pour le moins désappointés. Alors certes, il y a eu Léa Seydoux dans deux films en compétition («L’inconnue» et «Gentle Monster»). 

Certes, Virginie Efira, venue présenter «Soudain» (un film japonais qui, comme son titre de l’indique pas, dure 3h16) a illuminé la Croisette. Certes, Vin Diesel a squatté le tapis rouge pendant de très longues minutes mercredi 13 mai pour la restauration 4K de «Fast and Furious» (qui a dit que le festival n’était que pour les films d’auteur?). Mais en réalité, la célébrité au centre de toutes les conversations pendant douze jours ne travaille pas dans le cinéma. Et n’était même pas présente. 

Telle une ombre planant sur toute une industrie, Vincent Bolloré s’est invité bon gré mal gré dans le plus grand rendez-vous consacré au septième art. L’homme d’affaires français est en effet accusé par une partie des professionnels (comédiens, cinéastes, producteurs, exploitants, techniciens) de vouloir mettre au pas la création cinématographique. Et d’utiliser les films pour mener une bataille culturelle réactionnaire. Il faut dire que le Breton n’en est pas à son coup d’essai. 

Depuis plus de dix ans désormais, il fait la pluie et le beau temps dans le monde des médias et de l’édition, avec comme principal fait d’armes le lancement de la chaîne CNews, rachetant les titres et les chaînes pour en modifier la ligne éditoriale. Au point de jouir aujourd’hui d’une force de frappe inégalée pour diffuser ses idées.

Main basse sur le cinéma

Le monde du cinéma s’est réveillé à la veille du Festival de Cannes, le 11 mai dernier. Dans une tribune intitulée «Zapper Bolloré», des centaines de professionnels pointent l’influence du milliardaire breton via deux canaux. D’abord, il est propriétaire, via le groupe Vivendi, de Canal+ et sa filiale Studiocanal. En France, toutes les chaînes de télévision (et, désormais, les plateformes) sont tenues de consacrer un budget au financement du cinéma tricolore. Canal+ est celle qui débourse le plus, notamment via Studiocanal: 163 millions d’euros (près de 149 millions de francs) en 2025, répartis sur 148 films. 

Ensuite, Vincent Bolloré vient d’entrer au capital d’UGC, le troisième plus grand réseau de salles de cinéma en France et en Belgique. Il possède aujourd’hui 34% des parts et vise 100% en 2028. S’il y parvient, l’industriel sera donc «en position de contrôler la totalité de la chaîne de fabrication des films, de leur financement à leur diffusion sur petit et grand écran», avertissent les signataires de la tribune. Et si cela les inquiète tant, c’est parce que Vincent Bolloré n’est pas connu pour soutenir la culture sans arrière-pensées.

Des maisons d'édition au pas

Pour comprendre, il faut revenir au 12 mars dernier. Ce jour-là, coup de tonnerre dans le petit monde de l’édition française. L’écrivain Boualem Sansal, qui vient de sortir de sa geôle algérienne après un an d’emprisonnement, quitte son éditeur historique, Gallimard, pour signer chez Grasset, une maison appartenant à Vincent Bolloré. Un mercato qui pourrait paraître anodin mais fait déjà souffler un vent d’incertitude. Boualem Sansal, fervent opposant au régime algérien et à l’islamisme, est porté aux nues par l’extrême droite en France et se dit en accord avec, par exemple, l’ex-candidat à la présidentielle française Eric Zemmour. 

Un mois après l’arrivée du romancier, le patron de chez Grasset, qui apparaissait comme un gage d’indépendance, est limogé. Des centaines d’auteurs décident de quitter le navire, persuadés que celui-ci est en train de dériver (très) à droite. Car d’autres maisons d’édition dans le giron de Vincent Bolloré, notamment Fayard, affichent clairement leurs accointances, en publiant la fine fleur des essayistes réactionnaires (Rachel Kahn, Mathieu Bock-Côté) et des politiques d’extrême droite (Marion Maréchal Le Pen, Jordan Bardella). 

Des essayistes et des politiques qui, tous, ont leurs ronds de serviette sur le plateau de CNews. Voilà sûrement la preuve la plus éclatante de l’influence de Vincent Bolloré: cette chaîne de télévision, née en 2017 après le rachat d’iTélé l’année précédente, rythme une partie des débats publics en France. On y fait peu de terrain et on mise tout sur des discussions à bâtons rompus qui tournent surtout autour de l’immigration et de l’insécurité (et souvent les deux à la fois). A de nombreuses reprises depuis 2020, CNews et/ou des chroniqueurs ont été condamnés par la justice française pour incitation à la haine raciale. 

Du libéral bon teint au réac' pur jus

Il serait trop simpliste de résumer l’intégralité de la vie de Vincent Bolloré à une croisade en faveur de l’extrême droite. Il y a douze ans, lorsque paraissait encore son journal gratuit, «Direct Matin», l’industriel donne pour consigne de ne jamais mettre Marine Le Pen en une. Et roule même ouvertement pour Anne Hidalgo, candidate socialiste à la mairie de Paris. Tout simplement parce que l’industriel breton a besoin de stabilité à l’Hôtel de Ville: l’une de ses entreprises propose le service Autolib’, des voitures électriques en autopartage adoubées par les socialistes. 

Les intérêts économiques sont longtemps passés avant les convictions profondes de celui qui a certes pour modèle son oncle, Gwenn-Aël, partisan de l’Algérie française en son temps. Dans les années 1990, alors qu’il rêve déjà de se lancer dans les médias en rachetant TF1, il subventionne un club de réflexion du social-démocrate Dominique Strauss-Kahn.

Héritier d’un empire issu du lancement d’une manufacture à papier au début du XIXe siècle, Vincent Bolloré est donc longtemps passé pour un libéral bon teint, comme tous les patrons. C’est au milieu des années 2010 que l’homme change de braquet, agacé par les revendications féministes et les mouvements décoloniaux. 

Surtout, il est convaincu que l’identité française est menacée, ce qui le rapproche d’Eric Zemmour. Catholique fervent depuis toujours – il y a déjà un encart dans chaque numéro de «Direct Matin» consacré à un saint du calendrier – Vincent Bolloré est plus dans la ligne d’un Benoît XVI que d’un Léon XIV. Son nouvel objectif est tout entier résumé dans une phrase qui lui est attribuée: «Je me sers de mes médias pour mener un combat civilisationnel.»

La méthode Bolloré

Vincent Bolloré a une méthode bien à lui pour mettre les médias au pas. D’abord, il ne crée rien ex nihilo. D’iTélé au «Journal du Dimanche», en passant par Europe 1 et Canal+, le milliardaire envahit l’existant. «Mais enfin, arrêtez, vous achetez tout!» lui aurait même lancé au cours d’un dîner le président français, Emmanuel Macron, selon «Le Monde». Les relations entre les deux hommes sont glaciales. 

Ensuite, l’industriel n’hésite pas à sortir le carnet de chèques pour faire partir les éléments indésirables. Ou, comme on l’affirme en plein open space à Europe 1 après sa prise de contrôle (encore officieuse, elle ne sera officielle qu’un an plus tard) en 2021, «purger» les rédactions des «bolchéviques». Les journalistes partent ou se taisent et Vincent Bolloré place à leur tête des hommes de confiance, ceux que l’on appelle les «yesmen», qui non seulement approuvent tout ce que dit le patron mais sont capables d’anticiper son interventionnisme. Parmi eux se trouve notamment Maxime Saada, directeur général du groupe Canal+, qui a mis le feu aux poudres au Festival de Cannes.

Panique sur la Croisette

C’est lui qui a pris la parole pour répondre à la tribune des professionnels. «Voulons-nous prendre le risque que demain ne soient plus financés que des films de propagande au service d’une idéologie?» écrivent ces derniers. «En laissant le cinéma français aux mains d’un patron d’extrême-droite, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif.» 

Loin de rassurer, Maxime Saada donne un coup de menton dimanche, lors d’un brunch à Cannes réunissant des producteurs. «J’ai vécu cette pétition comme une injustice. En conséquence, je ne souhaite plus que Canal travaille avec les gens qui ont signé cette pétition.»

Exit donc, Juliette Binoche, Swann Arlaud (candidat sérieux à une palme d’interprétation pour son rôle dans «Notre Salut») ou Jean-Pascal Zadi, mais aussi plus de 2000 professionnels divers et variés. Comble du paradoxe: deux des cinq cinéastes français en compétition, Emmanuel Marre et Arthur Harari, ont signé la tribune en ayant un film en partie financé par StudioCanal. Depuis une semaine, pendant que le public se déchaîne et siffle chaque apparition du générique de Canal+ en début de projection, la Croisette se déchire entre pétitionnaires déterminés et professionnels frileux qui ont peur de se griller. 

Censure

Les seconds avancent un argument de taille: jusqu’ici, difficile de dire que Canal+ ne finance pas des projets très divers. «Notre Salut», d’Emmanuel Marre, parle de la veulerie d’un petit fonctionnaire vichyste pendant l’Occupation au début des années 1940. Impossible de taxer le film de sympathie avec l’extrême droite. Mais les alertes sont nombreuses, depuis plusieurs années. En février 2019, selon «Le Monde», Vincent Bolloré est intervenu pour empêcher le pré-achat de «Grâce à Dieu», un film sur les violences sexuelles commises au sein de l’Église catholique. 

Il y a un an, le cinéaste gay Christophe Honoré racontait une autre anecdote au magazine «Trois Couleurs»: «Sur 'Plaire, aimer et courir vite', Vincent Bolloré siégeait au comité de validation des films de Canal +. Il y avait deux films proposés, dont le mien, et 'En guerre' de Stéphane Brizé, sur un syndicaliste. Vincent Bolloré avait dit: 'Pas de pédé, pas de syndicaliste'. Résultat: les deux films ont été éjectés du financement principal de Canal+.»

Le petit écran n’est pas en reste. Selon «Le Canard Enchaîné», Vincent Bolloré a fait réécrire la deuxième saison de la série historique «Paris Police» car celle-ci devait initialement évoquer la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, promulguée en 1905 et à la base de la conception française de la laïcité. Aujourd’hui, des consignes ont été passées aux producteurs qui viennent pitcher leurs fictions: pas de personnages LGBT+, pas de thématiques féministes, pas de mention de l’avortement ou de la religion. Les effets concrets de ces décisions ne seront mesurables que dans quelques années.


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