Il règne sur la télé américaine
Qui est Mike White, le créateur de «The White Lotus» qui rend toutes les stars folles?

Le showrunner vient de lancer en France le tournage de la quatrième saison de sa série ultra-populaire, produite par HBO. Et ne fait rien comme les autres, en gardant un contrôle total sur sa création… jusqu’à l’excès.
Mike White est devenu tout-puissant dans le monde des séries américaines.
Photo: AFP
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Margaux BaralonJournaliste Blick

Toutes les déclarations officielles de rupture doivent être lues avec attention pour déceler, derrière les termes policés, les véritables origines de la discorde. Le communiqué publié vendredi dernier par la plateforme américaine HBO ne fait pas exception. On y apprend que l’actrice Helena Bonham Carter, connue notamment pour ses films avec Tim Burton et pour ses apparitions dans la saga Harry Potter, quitte le tournage de «The White Lotus» au bout d’une semaine.

«Il est apparu que le personnage créé par Mike White pour Helena Bonham Carter ne fonctionnait plus une fois sur le plateau», est-il écrit. «Le rôle a donc été repensé, est en train d’être réécrit et l’actrice sera remplacée dans les prochaines semaines. HBO, les producteurs et Mike White sont tristes de ne pas travailler avec [Helena Bonham Carter] mais restent des fans absolus et espèrent renouveler l’expérience bientôt avec cette actrice légendaire sur un autre projet.»

Pour celles et ceux qui vivent dans un igloo depuis 2021 et n’ont donc jamais entendu parler de «The White Lotus», voici un peu de contexte: cette série, devenue un phénomène à sa sortie après le Covid-19, a été créée par Mike White, scénariste américain quinquagénaire. Originellement conçue pour ne durer qu’une saison, elle a été renouvelée par HBO pour devenir une anthologie. Et depuis, acteurs et actrices du monde entier se battent pour y apparaître tant elle est culte et cool. Helena Bonham Carter était la tête d’affiche de la saison 4. 

Et maintenant, la traduction de ce communiqué très poli: Mike White l’a finalement débarquée, prenant tout le monde de court, à commencer par les équipes de tournage, qui ont appris la nouvelle… sur Instagram. Cette décision traduit la place très spécifique de Mike White au sein de l’industrie sérielle américaine. Bien peu de créateurs ont ainsi les coudées franches pour choisir intégralement leur casting, encore moins pour le changer en cours de route. Relativement inconnu jusqu’à ses 50 ans, révélé quasiment sur un malentendu, l’Américain est un ovni, du genre (très) puissant.

Des séries qui finissent à la poubelle…

Serait-il devenu ce scénariste adulé, pour lequel tout le monde veut travailler, sans la pandémie de 2020? Rien n’est moins sûr. A l’époque, Mike White approche des 49 ans avec une carrière dont il n’y a pas à rougir, mais pas non plus matière à être connu dans le monde entier. Celui qui a été élevé dans un milieu chrétien conservateur et modeste avant d’entrer dans l’industrie du divertissement hollywoodien a fait partie des writers rooms, ces groupes de scénaristes qui travaillent ensemble, de séries comme «Dawson» et «Freaks and Geeks».

Laura Dern est la star de la série «Enlightened».
Photo: HBO

Mais «la plupart des feuilletons sur lesquels j’ai travaillé ont eu trois épisodes et sont désormais dans les poubelles de l’histoire», reconnaissait Mike White lui-même en 2011 auprès du média américain «Interview». «J’en ai même écrit un diffusé pour la première fois la semaine du 11-Septembre… à oublier.» Son premier long-métrage, «Year of the dog», sorti en 2007, connaît un succès d’estime qui ne dépasse pas vraiment les frontières des Etats-Unis. Son plus gros coup reste une série, «Enlightened», qui raconte entre 2011 et 2013 les tribulations d’une cadre en entreprise en burn-out devenue soudainement l’apôtre du bien-être après une cure de yoga.

… jusqu’au succès planétaire

En 2020, le Covid-19 met Hollywood à l’arrêt complet pendant des mois. Une pénurie de séries se profile dans les années à venir et, dès que les mesures sanitaires s’assouplissent, les chaînes et les plateformes sont à la recherche de nouveaux projets. De préférence rapides et faciles à faire, alors que tout le monde doit porter un masque et respecter un principe de «bulle» pour éviter toute propagation du virus. Désespérée, HBO, qui a diffusé «Enlightened», se tourne alors vers Mike White.

The White Lotus est tiré d'un scénario refusé par les chaînes télé douze ans plus tôt.
Photo: Shutterstock

Celui-ci ressort des tiroirs un scénario que la chaîne a pourtant refusé douze ans plus tôt. Un concept simple: une intrigue qui se déroule dans un hôtel de luxe à Hawaï, avec des clients ultra-riches en vacances et des employés. Pas besoin de beaucoup de figurants, un tournage qui se déroule toujours au même endroit… tout est parfait pour filmer dans ce contexte compliqué. «The White Lotus» est née, et Mike White tire de son idée initiale une satire grinçante sur la lutte des classes. Sortie à l’été 2021, la série prend tout le monde de court, connaît un succès critique comme public. Le showrunner a carte blanche pour continuer et décide de poser ensuite ses valises en Italie, puis en Thaïlande. La saison 4 se déroule sur la Côte d’Azur, dans le sud de la France, entre Saint-Tropez et Cannes.

Un showrunner omniprésent

Le secret de la réussite? Une écriture extrêmement précise, constamment en équilibre entre le drame et la comédie, que Mike White adapte à chaque acteur et qui résulte d’une grande capacité d’observation. Capacité que le showrunner exerce notamment lorsqu’il participe à des jeux de télé-réalité, dont il est extrêmement friand – on l’a vu dans deux saisons de «Survivor», l’équivalent américain de «Koh-Lanta». Mais pour «The White Lotus», c’est aussi lui qui passe énormément de temps, souvent incognito, en repérage pour choisir l’endroit où il désire tourner et s’en imprégner. L’année dernière, Mike White a ainsi passé beaucoup de temps à Cannes, en dehors des grands événements, pour préparer sa saison 4. Et si la mairie de la ville a fait des pieds et des mains pour lui dérouler le tapis rouge, lui proposer de visiter des hôtels et des bâtiments, elle n’a souvent obtenu aucune réponse.

Car l’Américain aime être seul. Y compris pour écrire. «Je ne veux pas de writers room», explique-t-il au «New Yorker». «Je n’ai pas le temps de mentorer qui que ce soit et je n’ai pas envie d’être observé.» C’est aussi lui qui réalise et qui supervise le montage de la série. Une anomalie dans le système américain, qui donne à «The White Lotus» toute sa cohérence, de ton et d’image, et rend le pouvoir au créateur plus qu’au studio ou à la plateforme. 

Disputes et tensions

Mais cela occasionne des désaccords artistiques insolubles. En avril 2025, le compositeur Cristobal Tapia de Veer, à l’origine entre autres du générique devenu culte de la série, annonce dans une interview au «New York Times» qu’il claque la porte. «Mike ne voulait pas mon thème» dès la saison 1, explique ce spécialiste de la musique expérimentale, qui évoque des «disputes» constantes entre eux. «Mike pense que je ne suis pas professionnel parce que je ne lui donnais pas ce qu’il voulait [...] mais toutes ces tensions, le fait de pratiquement forcer l’entrée de cette musique dans la série, cela valait le coup.»

Mike White et le casting de la saison 3, sortie en février 2025.
Photo: Shutterstock

S’est-il passé la même chose avec Helena Bonham Carter? Nul ne sait. Mais changer d’actrice principale après une semaine de tournage implique des adaptations énormes. Il va sûrement falloir retourner des scènes, alors qu’il est impossible de rallonger la réservation du luxueux Château des Airelles qui sert de décor à Saint-Tropez – des clients fortunés, bien réels, arrivent bientôt. Faudra-t-il en recréer les intérieurs en studio, à Paris, où l’équipe a prévu de travailler pendant l’été, ou plutôt modifier le scénario? Le moindre changement peut mobiliser de nouvelles équipes, faire prendre du retard et, dans tous les cas, engendrer des surcoûts énormes. Sans compter qu’aujourd’hui, les comédiens, et notamment les actrices, ont des partenariats avec des marques qui les habillent sur le plateau. Avec Helena Bonham Carter, ce n’est pas seulement un visage qui s’en va, ce sont aussi des costumes.

Quasiment aucun showrunner ne peut se vanter, aujourd’hui, de pouvoir provoquer de tels ajustements sans être inquiété. Mike White, lui, confirme son statut d’exception. Et son aura. C’est l’actrice Laura Dern, son amie et le rôle principal dans «Enlightened», qui vient remplacer Helena Bonham Carter au pied levé. Le succès annoncé d’une nouvelle saison permet de faire passer la pilule, au moins jusqu’ici. Mais alors que les critiques ont été moins enthousiastes sur la saison 3 que les précédentes, alors que l’époque où les plateformes ouvraient tous les robinets pour créer des séries quel qu’en soit le coût est révolue, Mike White ferait bien de se méfier: le monde de l’audiovisuel, plus encore que celui du cinéma, est bel et bien un sport d’équipe.

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