Accusations de viol et d’agression sexuelle
Comment le cas Patrick Bruel vient nuancer la prise de conscience post-MeToo

Trois enquêtes sont ouvertes en France et en Belgique après le témoignage d’une vingtaine de femmes contre Patrick Bruel, attendu en concert en Suisse. Malgré plusieurs affaires, il n’a jusqu’ici pas été inquiété par la justice.
Photo: Getty Images
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Margaux BaralonJournaliste Blick

«Plus la passion est fulgurante, plus dure est la chute», écrivait Tahar Ben Jelloun dans son roman «L’Auberge des pauvres» en 1999. À cette époque-là, la fulgurante passion qui s’est emparé de milliers de femmes francophones s’appelle la «Bruelmania». «Alors regarde», deuxième album de Patrick Bruel, sorti dix ans plus tôt, et la tournée qui s’ensuit, connaissent un succès fou. Dans la rue, dans les salles de concert ou dans une pizzeria des Champs-Elysées, à Paris, le chanteur est assailli de fans. Pour se remémorer pareil engouement, il faut remonter à Claude François à partir de la fin des années 1960.

Le 18 mars 2026 sonne l’heure de la chute. Le site d’investigation français Mediapart publie une longue enquête dans laquelle huit femmes témoignent contre le chanteur. Elles l’accusent de violences sexistes et sexuelles qui vont de l’agression sexuelle au viol. Et deux précisent avoir porté plainte. Depuis, les récits et les actions en justice s’accumulent. Et un motif revient en boucle: tout le monde, dans l’industrie de la musique, du cinéma et du théâtre, était au courant. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Patrick Bruel fait l’objet de signalements, et même de plaintes. Jusqu’ici, la justice a classé sans suite, l’attention médiatique s’est focalisée sur autre chose. Neuf ans après la naissance du mouvement #MeToo, le cas du chanteur star illustre à quel point cette prise de conscience collective mondiale ne s’est pas toujours traduite, en réalité, par un changement concret dans l’appréhension des violences faites aux femmes.

Où en est-on des accusations?

Aujourd’hui, une vingtaine d’entre elles ont témoigné dans différents médias. Outre les huit révélées par Mediapart, une attachée de presse belge, Karine Viseur, prend la parole sur RTL fin mars pour dénoncer une journée infernale passée aux côtés de Patrick Bruel en 2010. Elle dit avoir subi «une déferlante de caresses» alors qu’elle s’occupait à l’époque de la promotion de l’artiste. Quatre autres femmes ajoutent leur récit dans un article publié par le magazine «Elle» lundi dernier. Il faut encore en compter cinq supplémentaires dont les témoignages remontent à 2019. À l’époque, il s’agit de masseuses dans des établissements de luxe fréquentés par le chanteur qui signalent des attitudes déplacées de sa part. Quatre d’entre elles saisissent la justice et un autre signalement est également fait en Suisse.

Toutes ces accusations sont de plusieurs ordres. En 2019, les masseuses dénoncent de l’exhibition sexuelle, du harcèlement et une agression sexuelle. Auprès de Mediapart et de «Elle», ainsi qu’au micro de RTL, les femmes font état d’agressions sexuelles mais aussi de viols et de tentatives de viol. Un même schéma se répète souvent: le chanteur, qui s’est lancé dans le cinéma dès la fin des années 1970, profite d’un moment seule avec une femme souvent beaucoup plus jeune – l’une est âgée de 15 ans au moment des faits – pour se jeter brutalement sur elles et leur imposer des caresses, des baisers ou des pénétrations.

Trois enquêtes ouvertes

De son côté, l’artiste de 66 ans avance à tous les médias la même réponse par l’intermédiaire de son avocat: «s’il a pu chercher à séduire, à proposer, parfois de manière directe, une relation intime, il ne s’est jamais ‘jeté’ sur qui que ce soit, ni dans une voiture, ni sur un parking, ni ailleurs» et n’a «jamais outrepassé un refus, jamais forcé à un geste ou à un rapport sexuel». Il est toujours présumé innocent.

Trois enquêtes ont été ouvertes récemment par la justice. L’une à Paris, sur la base de la plainte de Daniela Elstner, directrice générale d’Unifrance, l'organisme chargé de promouvoir le cinéma français à l’international. Cette femme a engagé une procédure pour une tentative de viol et agression sexuelle qui auraient été commises en 1997, lors d’un festival au Mexique. La deuxième enquête ouverte l’est à Saint-Malo, en Bretagne, pour des faits de viol qui remontent à 2012, toujours pendant un festival de cinéma, à Dinard. Enfin, la dernière procédure est ouverte en Belgique, après la plainte déposée par Karine Viseur.

Mais derrière cette avalanche de témoignages et d’actions en justice, il y a le trou béant laissé par des précédents. Comme cette plainte pour viol, déposée en 2021 par Ophélie Fajfer. Une jeune femme âgée de 19 ans lorsqu’elle croise la route de Patrick Bruel en 2015. Il invite chez lui, dans le sud de la France, cette passionnée de musique qui espère qu’il pourra l’aider à percer dans l’industrie. Elle dénonce un viol, qu’il aurait commis dans sa propriété, et pour lequel elle porte plainte six ans après. Mais en 2022, la justice classe l’affaire sans suite faute de preuves suffisantes. Aujourd’hui, ce dossier est réexaminé. Ce n’est pas le seul classement sans suite. L’affaire des masseuses a connu le même destin en 2020. Tout comme le signalement effectué en Suisse.

«Réputation de tombeur»

Au-delà de ces décisions de justice, les articles journalistiques et les prises de parole médiatiques confirment que le cas Bruel était connu de beaucoup de monde. Les journalistes de Mediapart comme de «Elle» mentionnent avoir rencontré leurs sources il y a plusieurs années. «C’est une enquête qui a commencé fin 2018 et qui a été reprise fin 2025 parce que l’une des femmes qui témoigne a enfin décidé de prendre la parole ouvertement et cela nous a permis d’amener les autres récits recoupés, vérifiés, travaillés, que nous avions pu recueillir ces dernières années», détaille ainsi Marine Turchi, journaliste pour Mediapart, dans le podcast qui accompagne les articles du site.

En outre, de nombreuses femmes expliquent avoir raconté leur histoire à de multiples reprises. Comme Daniela Elstner, qui s’en est ouverte immédiatement après les faits allégués en 1997, et qui constate immédiatement que de nombreuses femmes parlent du comportement déplacé de Patrick Bruel. «On est toutes passées par là», lui répond même une collègue. Isabelle, figurante qui témoigne dans Mediapart, est «mise en garde» par une directrice de casting. Plusieurs témoins font état d’un homme «lourd», qui demande à ce qu’on lui amène des filles souvent jeunes, stagiaires ou débutantes dans les métiers de l’industrie artistique. «Il avait cette réputation de tombeur et il était inenvisageable de se le mettre à dos», estime aussi une ex-salariée de l’ancien label de Patrick Bruel dans les colonnes de «Elle».

Le temps incompressible des témoignages

Sur Instagram, les réactions en pagaille de personnalités viennent confirmer que les accusations contre l’artiste ne surprennent pas grand monde. La réalisatrice et autrice Andréa Bescond, très engagée sur les questions de violences faites aux femmes, raconte qu’elle a voulu boycotter Patrick Bruel après les premières plaintes déposées contre lui. L’actrice Alexandra Lamy et sa fille, Chloé Jouannet, confirment sous son post et lâchent un «enfin» soulagé. «On sait!», renchérit l’animatrice de télévision Enora Malagré. Quant à l’actrice et mannequin romande Julie Ordon, elle témoigne de sa propre expérience, expliquant que Patrick Bruel l’a attrapée par la taille et «mise sur ses genoux» alors qu’elle n’avait que 16 ans.

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Mais si tout le monde sait, pourquoi donc Patrick Bruel n’est-il mis en cause que maintenant? Il y a, d’abord, le temps incompressible que peuvent prendre les femmes pour témoigner. Après #MeToo, Daniela Elstner entame une thérapie, puis se concentre sur sa prise de fonction à la direction générale d’Unifrance. Elle ne décidera de parler que l’année dernière. Les différents classements sans suite blessent les femmes qui portent plainte et découragent les autres. Beaucoup espèrent que l’affaire des masseuses, en 2019, riment avec «la fin de l’omerta». «Mais il ne s’est rien passé», avance l’une d’elle dans Mediapart.

Cet immobilisme est d’autant plus notable qu’il est remplacé, aujourd’hui, par un effet boule de neige inverse, avec des témoignages qui s’empilent. Mais les plaignantes ne sont pas les mêmes: aux masseuses anonymes, travailleuses modestes, succèdent des personnalités comme Daniela Elstner, très installée dans le milieu du cinéma, qui peut se permettre de témoigner à visage découvert. Le contexte est aussi légèrement différent: si Patrick Bruel reste très populaire, sa carrière est moins prolifique. Le dernier film dans lequel il a joué, «Villa Caprice», remonte à 2020. Son dernier album, «Encore une fois», date de 2022.

#MeToo, sans conséquences?

Reste que le cas Bruel invite à nuancer les effets concrets de #MeToo. De Patrick Poivre-d’Arvor à Luc Besson, en passant par Gérard Depardieu, ce type d’affaires avec de nombreux témoignages et la petite musique du «tout le monde sait», sans forcément que la justice ne se saisisse des faits – parfois prescrits – est courant. Et c’est particulièrement le cas dans l’industrie musicale, selon Jean-Michel Aubry Journet, cofondateur du mouvement #MusicToo. «Sur les 300 témoignages reçus dans notre initiative, une vingtaine seulement a été médiatisée ou judiciarisée», explique-t-il à Mediapart. «Beaucoup de noms circulent sous le manteau, certains corrigent leur posture publiquement, personne n’est dupe mais on constate très peu de conséquences visibles dans l’industrie musicale.»

A commencer par la programmation. Trente-cinq ans après l’amorce de la «Bruelmania» avec «Alors regarde», Patrick Bruel est attendu sur scène pour une tournée anniversaire de son album en France mais aussi à Pully et Fribourg en juin prochain. Interpellé sur les réseaux sociaux par le collectif Grève Féministe Fribourg, le festival Bellarona qui en a fait sa tête d’affiche n’a pour l’instant pas donné suite.

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A Paris, où Patrick Bruel se produit en ce moment même au théâtre, ses spectateurs invoquent la présomption d’innocence dans les colonnes du «Parisien» Et le même argument est brandi par les producteurs et tourneurs qui le programment un peu partout. Le temps de la justice, nécessairement long, n’est ni celui des symboles, ni celui de l’industrie du divertissement. Et si personne ne peut dire que les sociétés occidentales sont les mêmes avant et après #MeToo, force est de constater que le monde d’avant se rappelle souvent à nous.

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