Eva Wildi-Cortés, directrice de Fedpol
«La coopération avec l’UE est essentielle pour la sécurité de la Suisse»

Eva Wildi-Cortés dirige l’Office fédéral de la police depuis plus d’un an. Dans cet entretien, elle évoque les risques liés à l’initiative des 10 millions, la mafia corse et revient sur le travail de sa prédécesseure.
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Eva Wildi-Cortés est directrice de Fedpol depuis plus d'un an.
Photo: Philippe Rossier
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Raphael Rauch et Philippe Rossier

Eva Wildi-Cortés, votre prédécesseure, Nicoletta della Valle, était un personnage controversé. De nombreuses assistantes et cadres n’ont pas tenu longtemps à ses côtés. Après 24 ans passés à Fedpol: êtes-vous une survivante?
J’ai un travail vraiment passionnant et j’ai toujours eu affaire à des personnes passionnantes. Tous les collaborateurs sont très engagés pour contribuer à la sécurité de la Suisse. Cela me motive.

Nicoletta della Valle a obtenu de mauvaises notes lors des enquêtes auprès du personnel. Que faites-vous pour améliorer l’ambiance?
Dès mon entrée en fonction, j’ai fait savoir qu’une culture de management positive et des relations de confiance étaient importantes pour moi. En tant qu’équipe, nous assumons ensemble nos responsabilités. Je trouve que l'ambiance actuelle est bonne.

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Tout ce qui limite la coopération internationale est dangereux
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La Suisse débat actuellement de l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions» d'habitants. Celle-ci pourrait entraîner la résiliation de plusieurs accords avec l’Union européenne (UE). Qu’est-ce que cela signifierait?
Les criminels ne s’arrêtent pas aux frontières nationales. La coopération avec l’UE est essentielle pour la sécurité de la Suisse. Si nous n’avions plus accès au système d’information Schengen, ce serait un inconvénient majeur et cela mettrait notre sécurité en péril. Nous ne saurions plus qui fait l’objet d’un signalement en Europe, sans aucune vision sur les criminels. Dans le cadre de la coopération avec Europol également, en tant qu’Etat associé à Schengen, nous bénéficions de privilèges dont ne disposent pas les pays tiers.

L'UDC met-elle donc en danger la sécurité de la Suisse avec cette initiative?
En tant que directrice de Fedpol, je ne fais pas de politique, mais je donne une évaluation technique. La suppression des instruments actuels de coopération policière compliquerait considérablement notre travail et ne rendrait pas la Suisse plus sûre. Au contraire, plus nous coopérons intensément avec les autorités de sécurité internationales, mieux c'est. Dans les milieux spécialisés, on dit «cooperate or die» (coopérer ou mourir). Tout ce qui limite la coopération est dangereux.

L'UDC pourrait prétendre que vous ne dites cela que parce que vous avez la double nationalité et que vos parents sont originaires d'Andalousie...
C'est absurde. Je suis née et j'ai grandi à Sursee. Mes racines espagnoles n'ont aucune influence sur mon évaluation.

Peu après la tragédie de Crans-Montana, vous vous êtes rendue en Valais avec le conseiller fédéral Beat Jans. S’agissait-il d’un rendez-vous de relations publiques?
Non. Fedpol intervient lors d’incidents de cette ampleur. Nous avons notamment établi le contact avec les autorités étrangères et aidé à l’identification des corps.

On attribue aux gérants du bar «Le Constellation» des contacts avec la mafia corse. A quel point cette dernière est-elle présente en Suisse?
Elle est présente depuis longtemps. Il y a eu par exemple en 1990 le braquage d’une succursale d'UBS auquel des criminels corses ont participé; en 2004 un braquage à Marin, dans le canton de Neuchâtel; et en 2016 un braquage d'une banque au Locle. Dans tous ces cas, la mafia corse a joué un rôle. Ce n’est pas une nouveauté pour nous.

On entend régulièrement dire en Italie que la Suisse fait preuve de naïveté dans sa manière de traiter avec la mafia.
Nous ne sommes pas naïfs, mais actifs. Nous sommes en train d'élaborer, en collaboration avec les autorités cantonales partenaires, un plan d’action national visant à lutter contre le crime organisé en Suisse. Il doit être adopté à la fin de l’année par le Conseil fédéral et les Cantons. Nous travaillons aussi sur un paquet législatif destiné à renforcer et à moderniser nos instruments de lutte contre la mafia.

Avons-nous vraiment besoin de lois plus sévères?
Oui! Tout le monde doit mieux collaborer: la Confédération, les Cantons, les inspections du travail, les offices du registre foncier. Des adaptations législatives sont également nécessaires pour permettre l’échange d’informations indispensables à cet effet et pour lutter efficacement contre le blanchiment d’argent. C’est la seule façon de mettre un terme aux agissements des criminels.

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De nombreux politiciens ne savent pas qu’ils pourraient avoir affaire à des mafieux. C’est pourquoi il est important de les mettre en garde contre le risque d'infiltration.
Eva Wildi-Cortés, directrice de Fedpol
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Où est-ce que la mafia est particulièrement active en Suisse ?
La mafia est très présente dans le trafic de drogue: cocaïne, produits à base de cannabis, drogues synthétiques. Les sommes en jeu sont colossales. Elle est aussi active dans la traite d'êtres humains et le trafic d’armes. L’argent est blanchi via toutes sortes de secteurs à l’aide de factures ou de recettes fictives, puis via des transactions complexes et des investissements dans des produits de luxe, des voitures ou l’immobilier. C’est pourquoi nous mettons fortement l’accent sur la lutte contre le blanchiment d’argent. «Follow the money», suivre la trace de l’argent, tel est le mot d’ordre de cette approche de la lutte contre la criminalité.

La conseillère nationale socialiste (PS) Anna Rosenwasser estime qu'à Zurich, il est plus facile d’acheter de la cocaïne qu’un soutien-gorge à sa taille. Les douanes sont-elles défaillantes? Ou bien est-ce vous qui échouez?
Le trafic de drogue augmente dans le monde entier. Tous les acteurs doivent redoubler d’efforts pour mettre un terme au crime organisé.

Votre prédécesseure a dit un jour que les politiciens suisses allaient déjeuner avec des mafieux.
Ma prédécesseure voulait mettre en garde contre le risque d’infiltration. Et ce risque est bien réel. Les structures mafieuses peuvent tenter de corrompre ou d’influencer la politique, l’économie et l’administration, par exemple pour empêcher l’adoption de lois plus strictes ou pour modifier les conditions-cadres à leur avantage. Si nous avons un soupçon initial, nous pouvons mener une enquête préliminaire et, si les soupçons se confirment, déposer plainte. C’est le Ministère public de la Confédération qui décide de l’ouverture d’une procédure pénale.

Fedpol a-t-elle porté plainte ces dernières années?
Non, pas dans ce contexte. Les soupçons initiaux ne se sont pas confirmés. De nombreux politiciens ne savent pas qu’ils pourraient avoir affaire à des mafieux. C’est pourquoi il est important de mettre en garde contre le risque d'infiltration.

Vous mettez en garde contre le risque que des jeunes deviennent des complices du crime organisé. De quoi s’agit-il exactement?
Nous appelons cela des modèles de «Crime as a Service» (crime à la demande): des jeunes sont recrutés via les réseaux sociaux pour commettre des infractions. On les appâte avec de l’argent pour qu’ils exécutent des missions: vols de voitures, arnaques sur les services de messagerie, parfois aussi des actions d’intimidation. Le donneur d’ordre reste souvent dans l’ombre, car le contact se fait uniquement en ligne. L’année dernière, nous avons enregistré de nombreux cambriolages dans des garages avec vol de véhicules de luxe, qui étaient liés à ce type de missions en ligne.

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Les pédocriminels recourent de plus en plus à l’intelligence artificielle pour produire des contenus
Eva Wildi-Cortés, directrice de Fedpol
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Que faites-vous contre la pédocriminalité?
Au niveau fédéral, nous sommes principalement chargés de la coordination et de l’analyse de la situation. Cela signifie que nous trions et transmettons les signalements provenant des Etats-Unis aux autorités cantonales compétentes, et que nous suivons l’évolution du phénomène. Les signalements de soupçons ont encore augmenté l’année dernière. Non seulement les signalements sont plus nombreux, mais leur volume augmente également. Les pédocriminels recourent de plus en plus à l’intelligence artificielle pour produire des contenus pédopornographiques. Nous contribuons également à mettre au jour les structures des auteurs de ces crimes grâce à des opérations conjointes avec Europol.

Et que faites-vous contre le tourisme sexuel pédocriminel ?
En matière de tourisme sexuel pédocriminel, les poursuites pénales relèvent, selon les cas, soit des cantons, soit des autorités étrangères; nous apportons ici notre soutien dans le cadre de la coopération internationale. Nous intervenons lorsque des informations provenant de l’étranger concernent des ressortissants suisses et veillons à ce que ces informations parviennent rapidement aux services compétents en Suisse. Pour prendre un exemple: un touriste sexuel a généralement commis des infractions non seulement à l’étranger, mais aussi en Suisse.

Fedpol dispose d’un attaché de police en Thaïlande. Quel est son rôle?
Il sert de lien avec les autorités du pays d’accueil. Il facilite l’échange d’informations, par exemple lorsque des ressortissants suisses sont accusés d’abus d’enfants aux Philippines et au Cambodge. Nous veillons ainsi à ne pas traiter séparément les infractions graves commises à l’étranger et les éventuels actes perpétrés en Suisse, mais à en avoir une vision d’ensemble. Puis-je, désormais, formuler une demande?

Oui, bien sûr!
Veuillez consulter le site web du projet «Trace an Object» d’Europol. Europol gère une plateforme publique de signalement sur laquelle sont présentés des objets individuels issus d’images d’abus – par exemple un t-shirt, une peluche, un meuble ou une poubelle. Toute personne qui reconnaît l'un de ces objets peut signaler anonymement, via un court formulaire en ligne, où il est vendu ou où elle l’a vu. Ces informations peuvent aider à identifier les lieux des crimes et les auteurs, et à sauver des victimes. Chaque information compte. 

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