«Aucun projet ne décolle»
Après les F-35 et le Patriot, un nouveau système de défense suisse à la dérive

Le Département de la défense voulait acquérir un deuxième système antimissile pour pallier les retards. Mais, selon une enquête de Blick, cette acquisition rencontre à son tour des difficultés.
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Le système de défense antimissile Patriot commandé accuse plusieurs années de retard.
Photo: raytheon
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Lucien Fluri

C'est le chaos: plusieurs projets d'achat du Département de la défense (DDPS) connaissent des difficultés, qu'il s'agisse d'avions de combat, de drones israéliens ou du système de défense antimissile Patriot. Pour ce dernier, le matériel n'a pas été livré; le projet prend des années de retard et les prix explosent.

Un autre projet risque aussi d'être livré plus tard que prévu: le système de défense antimissile «Bodluv GR2». Selon le DDPS, ce système revêt pourtant une importance capitale pour la sécurité de la Suisse.

La situation est extrêmement préoccupante. Car, théoriquement, si la Suisse était attaquée par des missiles balistiques, elle serait sans défense. Des infrastructures clés telles que le Palais fédéral, l'aéroport de Zurich ou des réseaux électriques pourraient facilement être frappés.

Un nouveau hic

Le problème aurait pourtant dû être réglé. Le Conseil fédéral, par la voix du ministre de la Défense Martin Pfister, avait annoncé en mars passé l’arrivée d’un deuxième système de défense d’ici à la fin de l’année, précisément le «Bodluv GR2». Cette acquisition devait notamment compenser les retards du système américain Patriot, déjà commandé mais qui ne sera finalement livré que cinq à sept ans plus tard que prévu, soit bien après 2028. Son coût devrait également dépasser largement les estimations initiales.

Une situation qui s'explique par le fait que les Etats-Unis ont priorisé l’approvisionnement de l’Ukraine. Pour le DDPS, il est essentiel que la Suisse puisse «repousser le plus rapidement possible des attaques à distance». Raison pour laquelle ce deuxième système devait être commandé avant la fin de l’année.

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Si la Suisse attend, il pourrait être trop tard pour obtenir un système à temps
Jean-Luc Addor, conseiller national UDC
»

Mais selon une enquête de Blick, ce nouveau projet de défense rencontre lui aussi des difficultés. Le Département de la défense vient d’informer les fournisseurs qu’il lui faudra davantage de temps que prévu pour prendre une décision. Les fonctionnaires demandent plusieurs mois supplémentaires à Martin Pfister.

Dans les prochains jours, les fournisseurs encore en lice – la France et Israël – devront indiquer si leur offre restera toujours valable pendant ce délai supplémentaire. Mais les experts en doutent, ces systèmes étant très demandés partout dans le monde. Un nouveau retard pourrait ainsi entraîner une hausse des prix.

Un financement incertain

Ce retard fait grincer des dents à Berne. «De nombreux pays veulent acheter de tels systèmes. Si la Suisse attend, il pourrait être trop tard pour obtenir un système à temps», estime le conseiller national de l'UDC, Jean-Luc Addor. Pour le Valaisan, cette acquisition est urgente pour la sécurité de la Suisse. Le deuxième système pourrait en effet être déployé plusieurs années avant le Patriot. «Nous perdons désormais une année supplémentaire», déplore l'élu.

En réalité, l’Office fédéral de l’armement (Armasuisse) serait dans les temps et aurait déjà achevé son évaluation. Mais alors, où est-ce que le processus coince?

Tout d'abord, le financement reste incertain. Des doutes sur la faisabilité financière du projet existeraient jusque dans les rangs du Conseil fédéral, comme l'a révélé la «NZZ» début septembre. La hausse de la TVA, nécessaire au financement des projets d’armement de Martin Pfister, pourrait par ailleurs être rejetée par le Conseil national en décembre.

La question financière serait pourtant essentielle, souligne également le DDPS. Interrogé par Blick, le Département de la défense indique que le Conseil national n'a pas accepté un traitement urgent du dossier lors de la session d'hiver. «La planification temporelle initialement prévue ne peut donc plus être mise en œuvre.»

Le couac du système israélien

Mais l'argent n'est pas le seul obstacle. Selon des informations recueillies à Berne, Armasuisse pencherait pour le système israélien. Un choix qui soulève de nouvelles complications, Israël étant actuellement en guerre. Une acquisition auprès de l’Etat hébreu pourrait compromettre une majorité au Parlement, les critiques venant aussi bien de la gauche que de la droite.

C'est notamment le cas de Jean-Luc Addor. Le spécialiste de la politique de sécurité de l'UDC exclut notamment l’option israélienne, invoquant des raisons de neutralité. «Israël est en guerre», rend-il attentif. L'élu redoute aussi que la Suisse ne soit pas prioritaire si Israël devait avoir lui-même besoin de ces équipements, à l’image de la situation actuelle avec le Patriot américain, dont les livraisons sont retardées au profit des besoins des Etats-Unis et de l’Ukraine.

Du côté du Parti socialiste, Franziska Roth se montre elle aussi critique, estimant que cette catégorie de systèmes de défense garantit une utilité limitée. Cette spécialiste de la politique sécuritaire voit toutefois dans ce dossier une conséquence des coûts des F-35, qui auraient contribué aux difficultés financières rencontrées ailleurs. Selon elle, un nouveau report pourrait également faire grimper la facture. Enfin, la conseillère aux Etats s’interroge sur l’image renvoyée à l’étranger par les projets d’armement suisses. «Aucun projet ne décolle», déplore-t-elle.

La France à nouveau snobée?

A cela s’ajoute un risque diplomatique: si le système français n’était pas retenu, la Suisse pourrait de nouveau froisser Paris. En effet, lors de l’achat des F-35, Berne avait déjà écarté l’offre française, alors que Paris avait longtemps espéré voir son Rafale sélectionné.

Les spécialistes de la politique de sécurité ne défendent pas l’option française uniquement pour des raisons diplomatiques. La stratégie du Conseil fédéral repose aussi, en général, sur le renforcement des achats d’armement en Europe.

De son côté, le DDPS ne craint pas d'atteinte à la réputation de la Suisse. «Les fournisseurs d’armement connaissent les processus politiques de la Suisse», assure-t-on à Berne. Exclure les fabricants non européens ne serait par ailleurs «pas justifiable du point de vue actuel», notamment parce qu’ils pourraient transférer une partie de leur chaîne de valeur en Suisse ou en Europe. Quant au calendrier, le DDPS indique que le Conseil fédéral n’a pas encore déterminé précisément la suite de la procédure. Pour l’heure, il faudra donc patienter.

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