Le Tessin vieillit et s'appauvrit
«Quand je sors, beaucoup de gens sont surpris que je sois encore en vie»

Le Tessin vieillit plus vite que tout autre canton suisse. Près d’un habitant sur quatre a plus de 65 ans, tandis que les naissances reculent. De quoi mettre le système sous pression, alors que la pauvreté connait une croissance inquiétante. Reportage.
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Le Tessin est confronté à un vieillissement démographique préoccupant. Près d'un quart de la population a plus de 65 ans.
Photo: Pablo Gianinazzi/Ti-Press
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Joschka Schaffner

«Quand je sors de chez moi, les gens sont souvent surpris de voir que je suis encore en vie», lance Giuliano Branca, 88 ans. Le Tessinois, au visage comme taillé dans de la pierre friable, aime s'exprimer. Il choisit ses mots, parle, raconte, le tout dans un mélange savoureux d'allemand standard et de dialecte grison: «ma mère était des Grisons.» Son anecdote préférée? Celle des partisans italiens qui ont afflué à la frontière pendant la Seconde Guerre mondiale.

Pendant plus de trente ans, Giuliano Branca a travaillé dans le secteur du tourisme à Brissago (TI), en tant que directeur des îles éponymes, nichées en plein coeur du lac Majeur. Sur la table de son salon, les ouvrages historiques, qu'il a lui-même écrits, s'empilent. L'un retrace l'histoire de l'ancienne manufacture de cigares, aujourd'hui disparue. Un autre est consacré à l'hôtellerie. Tout au bout de la pile, un titre résume ses préoccupations: Quo vadis, Brissago? Une question qui continue de le hanter. «En 1964, 44 enfants sont nés ici. L'an dernier, ils n'étaient plus que trois», constate-t-il, la mine grave.

A Locarno, beaucoup vivent seuls

Au Tessin, les naissances se raréfient. Stefano Gilardi, 74 ans, syndic de Muralto, une commune voisine de Locarno, dresse le même constat. «Nous nous trouvons ici dans l'épicentre de l'effondrement des naissances», explique ce médecin. Le Tessin est aussi devenu la «maison de retraite» de la Suisse: aucun autre canton ne compte une population aussi âgée. Près d'un habitant sur quatre y a atteint l'âge de la retraite, une proportion encore plus élevée dans la région de Locarno.

Giuliano Branca a travaillé pendant des décennies pour sa commune natale de Brissago.
Photo: © Ti-Press / Ti-Press

«C'est aussi pour cette raison qu'on a les coûts de la santé les plus élevés du pays», poursuit Stefano Gilardi. Plus une population vieillit, plus elle recourt aux soins médicaux.

Depuis plusieurs décennies, Stefano Gilardi préside Alvad, l'antenne locale du service public d'aide et de soins à domicile (Spitex) pour les régions de Locarno et du val Maggia. Giuliano Branca figure parmi ses bénéficiaires. A ce titre, il incarne le retraité tessinois typique. Depuis le décès de son épouse, il y a deux ans, il vit seul, comme près d'un habitant sur deux dans la région. Hors de question pour lui d'entrer en EMS. «Les conditions n'y sont plus normales aujourd'hui», estime-t-il. Les soignants viennent directement à son domicile: chaque jour pour le repas de midi, deux fois par semaine pour le rasage et la douche.

Nous sommes jeudi. Giuliano Branca est rasé de près. A ses côtés, sa «badante». En italien, ce terme désigne une accompagnatrice à domicile sans formation infirmière. Elle lui sert un café accompagné d'une pâtisserie. «Elle vient chaque semaine pour que j'aie quelqu'un avec qui parler», confie-t-il. Au Tessin, les badanti sont devenues omniprésentes.

La pauvreté continue d’augmenter

«Je n'ai jamais eu beaucoup d'argent, et cela ne changera pas», glisse Giuliano Branca. Au Tessin, il est loin d'être un cas isolé. Le canton le plus méridional du pays ne souffre pas seulement d'un vieillissement accéléré: il est aussi l'un des plus pauvres de Suisse. Les salaires y sont bas, l'Italie est toute proche, et les primes d'assurance-maladie, plombées par des coûts de la santé records, sont parmi les plus élevées du pays. Résultat: la pauvreté guette près d'une personne sur quatre.

Giuliano Branca a passé de nombreuses années à éplucher les archives communales et a écrit de nombreux ouvrages spécialisés.
Photo: © Ti-Press / Ti-Press

Les classes moyennes sont de plus en plus sous pression, alertent les acteurs sociaux. La situation se reflète aussi dans le recours aux badanti. «Les personnes à faibles revenus bénéficient d'une prise en charge par l'Etat», explique Gabriele Balestra, 56 ans, directeur d'Alvad. Les plus vulnérables sont donc les retraités dont les revenus dépassent de peu le seuil de pauvreté: trop aisés pour être aidés, mais trop modestes pour assumer seuls ces dépenses.

Si la population peine à joindre les deux bouts, les prestataires de soins à domicile, eux, profitent de la situation. Le Tessin compte aujourd'hui 82 entreprises privées de soins à domicile, dont plus d'une vingtaine dans la seule région de Locarno. A cela s'ajoutent quelque 700 prestataires indépendants. Ensemble, ils assurent près des deux tiers des heures de soins. Les six organismes publics se partagent le tiers restant, une proportion sans équivalent en Suisse.

Une concurrence toxique

«Cette concurrence est problématique», estime Alessandra Viganò, 50 ans, responsable des soins chez Alvad. Selon elle, certains traitements sont prodigués alors qu'ils ne sont pas réellement nécessaires. «Au final, il s'agit surtout de rentabilité.» Alvad, de son côté, est lié à l'Etat par un mandat de prestations et doit respecter le principe de subsidiarité: seuls les soins strictement nécessaires peuvent être facturés. «Les prestataires privés devraient eux aussi s'y conformer, ajoute Stefano Gilardi. Mais qui le contrôle vraiment?»

Le Canton a récemment décidé de ne plus autoriser de nouveaux prestataires de soins à domicile. Une décision qui arrive bien trop tard, juge Stefano Gilardi. «Nous avions tiré la sonnette d'alarme il y a des années déjà.» Pour soulager les finances communales, les patients doivent en outre participer eux-mêmes à une partie des coûts des soins: 50 centimes sont facturés toutes les cinq minutes, jusqu'à un maximum de 15 francs par jour, un montant nettement plus élevé que dans la plupart des autres cantons.

Cette contribution est censée couvrir de manière plus équitable les coûts résiduels, c'est-à-dire la part des soins non remboursée par les caisses-maladie. Mais le système présente une incohérence de taille: alors que les services publics sont tenus de percevoir cette participation, elle n'est que «recommandée» pour les prestataires privés. «C'est un paradoxe», résume Gabriele Balestra. «Ce sont précisément les organisations qui n'exigent pas cette contribution qui déclarent le plus d'heures de soins.»

«On paie cher, mais on survit»

Seul service public de soins à domicile à s'être opposé au nouveau régime de participation financière, Alvad n'a pas obtenu gain de cause. Trois mois après son entrée en vigueur, le constat de Stefano Gilardi est sans appel: «Le dispositif a été élaboré sans véritable réflexion juridique.» Non seulement la mesure manque sa cible, mais elle pénalise surtout les patients des vallées. «Pour les prestataires privés, intervenir dans ces régions est souvent trop coûteux», explique-t-il.

Résultat: là où les habitants des centres peuvent choisir leur prestataire, ceux des zones périphériques n'ont souvent d'autre option que le service public et doivent donc s'acquitter de cette participation. «Ce sont précisément les régions déjà les plus défavorisées», déplore le président d'Alvad. «Le système est profondément inégalitaire.»

Ozrenka Rasic, 68 ans, partage ce constat. «Nous payons déjà beaucoup de notre poche. Mais nous nous en sortons.» En disant «nous», elle inclut son mari Franc, 70 ans, qui se contente le plus souvent d'acquiescer. En 1989, le couple a quitté la Serbie pour s'installer en Suisse avec ses deux enfants. Ozrenka a travaillé comme infirmière, tandis que Franc, prothésiste dentaire de formation, a trouvé un emploi dans un club de tennis.

Des ménages à deux qui font figure d'exception

Blick rencontre le couple dans le décor sobre d'une salle de réunion du siège d'Alvad. A travers la baie vitrée, le regard se perd sur un ensemble administratif typique: police communale, caserne des pompiers, service des documents d'identité... Tous ces services sont regroupés dans le même imposant bâtiment en béton.

L'architecture ne laisse guère de place à la fantaisie. Ici, tout a été conçu pour être fonctionnel. Un brutalisme austère qui symbolise à sa manière le regroupement des services publics. Seul le complexe d'expositions Palexpo, de l'autre côté de la rue, apporte une touche de singularité à cet environnement.

Ozrenka Rasic (d.), ancienne aide-soignante, s'occupe de son mari Franc. Sans Alvad, ils ne pourraient pas s'en sortir.
Photo: © Ti-Press / Ti-Press

Avec leur ménage de deux personnes, les Rasic font presque figure d'exception dans une région où les personnes âgées vivent souvent seules. Plus rare encore: Ozrenka étant infirmière de formation, elle peut assurer elle-même une grande partie des soins de son mari. Et celui-ci en a bien besoin: en plus de souffrir d'une leucémie chronique, Franc a été victime d'une hémorragie cérébrale avant même son départ à la retraite.

Vers un exode de la jeune génération?

Pour autant, Ozrenka Rasic refuse d'être rémunérée comme proche aidante, même si cette possibilité existe désormais chez Alvad. «Je ne veux pas alourdir davantage les dépenses de santé», explique-t-elle. Une badante passe déjà chaque jour à leur domicile, tandis qu'une infirmière intervient chez eux trois fois par semaine.

Le jour où elle ne sera plus en mesure de s'occuper de son mari, Ozrenka Rasic sait qu'il faudra prendre une décision. «Il finira sans doute en EMS», dit-elle. Le Tessin prévoit pourtant, dans sa législation sur les soins, des aides financières destinées à permettre aux personnes âgées de rester chez elles le plus longtemps possible. Mais elle refuse que cette responsabilité repose un jour sur ses filles. «Je ne veux pas qu'elles aient à s'occuper de nous.» Aujourd'hui déjà, elles viennent régulièrement prêter main-forte, ne serait-ce que pour conduire leurs parents à leurs rendez-vous.

Comme les Rasic, Giuliano Branca a vu ses trois enfants rester au Tessin. «Je suis heureux d'avoir conservé une relation très proche avec eux», confie-t-il. Reste à savoir si les générations suivantes prendront elles aussi soin de leurs parents. Car les jeunes sont de plus en plus nombreux à partir en Suisse alémanique. «Notre génération aussi partait à Zurich ou à Berne pour acquérir de l'expérience», observe Gabriele Balestra. «Mais nous finissions presque toujours par revenir.» Cette fois, il en est beaucoup moins certain. Et l'avenir ne s'annonce guère rassurant.

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