«Que vois-tu de toi?»
Une photographe vaudoise aide les brûlés à aimer leur corps

La photographe vaudoise Tania Flückiger aide des malades à se réapproprier leur image, abîmée par les épreuves. Parmi eux, la grande brûlée Liliane Almeida apprend à s’aimer de nouveau. Le drame de Crans-Montana a été un déclic pour elle.
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Entre la photographe et sa modèle, une complicité se crée peu à peu. «Je ne me positionne pas en thérapeute», précise Tania Flückiger.
Photo: Sedrik Nemeth
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Marc David
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Liliane a 21 ans, elle vient d’Estavayer-le-Lac (FR). Elle a un léger sourire, comme un étonnement d’être là, à se dévoiler devant un inconnu. Son histoire avec la douleur et la différence a commencé avant qu’elle ne puisse l’exprimer avec des mots. Il faut raconter. A 2 ans et demi, elle grimpe sur un tabouret dans la cuisine familiale, glisse et accroche la poignée d’une casserole. De l’eau bouillante se déverse sur elle. S’ensuivent trois jours de coma, des greffes de peau prélevée sur son crâne pour limiter les dégâts esthétiques, deux mois d’hospitalisation.

Puis quatorze années de physiothérapie, aussi indispensable que douloureuse. En grandissant, Liliane voit son corps se transformer en une sorte de champ de bataille, toujours secret. Son dos et son bras portent les stigmates de cette journée d’enfance.

Cachée derrière ses cheveux

Face à cette réalité, sa stratégie de survie tient en un mot: l’évitement. Liliane se cache derrière ses longs cheveux, porte des t-shirts fermés jusqu’au cou, fuit les plages et les cours de natation. Sous le regard des autres et les remarques dans la cour d’école, elle grandit avec une colère sourde.

Son fardeau est partagé avec sa mère, rongée par une culpabilité silencieuse depuis l’accident. La cicatrice de Liliane n’est pas que physique. C’est un non-dit d’autant plus lourd à porter qu’elle se heurte parfois à la dureté d’hommes rebutés par son apparence. Traumatisée, il lui faut longtemps pour retourner dans une cuisine.

C’est dans ce contexte de refus de son corps qu’intervient la rencontre avec Tania Flückiger, photographe solaire assise à côté d’elle aujourd’hui, dans un café lausannois. Un grand brûlé lui-même engagé dans un processus d’acceptation, Bertrand Galley, l’a mise en contact avec cette experte en «sociophotographie», et non «photothérapie», nuance à laquelle elle tient. La photographe accompagne les personnes abîmées par la vie, grands brûlés, malades du cancer, avec pour credo la lente réappropriation de leur image.

«Intimité-s partagée-s», quand le corps est marqué par la brûlure

Le 10 octobre a lieu à Lausanne une journée d’exposition, de partage et de table ronde destinée à explorer la visibilité des corps marqués par la brûlure. Après un moment de partage non public, une table ronde ouverte au public réunira de 16 h 30 à 18 h 30 des intervenants concernés par cette thématique sensible: Alexandre Dubuis (sociologue), Alexandre Jollien (philosophe et écrivain), Benedikta Kamdem (spécialiste en chirurgie maxillo-faciale au CHUV), Soisic Lecroc (spécialiste en médecine physique et réadaptation, CRR) et Isabel Tissières (psychologuepsychothérapeute).

L’exposition sociophotographique de la photographe Tania Flückiger sera officiellement vernie à 18h45. Avec la participation des victimes de brûlures Liliane Almeida, Olivier Ferrand et Bertrand Galley, invitée spéciale Mélanie van de Velde, capsules audio Lorence Milasevic.

Lieu: Espace Le Bled, rue Elisa-Serment 5, Lausanne.

Organisé par l’association Corps à cœur, l’association Flavie et Taniasociophoto, l’événement est gratuit mais l’inscription est nécessaire.

Le 10 octobre a lieu à Lausanne une journée d’exposition, de partage et de table ronde destinée à explorer la visibilité des corps marqués par la brûlure. Après un moment de partage non public, une table ronde ouverte au public réunira de 16 h 30 à 18 h 30 des intervenants concernés par cette thématique sensible: Alexandre Dubuis (sociologue), Alexandre Jollien (philosophe et écrivain), Benedikta Kamdem (spécialiste en chirurgie maxillo-faciale au CHUV), Soisic Lecroc (spécialiste en médecine physique et réadaptation, CRR) et Isabel Tissières (psychologuepsychothérapeute).

L’exposition sociophotographique de la photographe Tania Flückiger sera officiellement vernie à 18h45. Avec la participation des victimes de brûlures Liliane Almeida, Olivier Ferrand et Bertrand Galley, invitée spéciale Mélanie van de Velde, capsules audio Lorence Milasevic.

Lieu: Espace Le Bled, rue Elisa-Serment 5, Lausanne.

Organisé par l’association Corps à cœur, l’association Flavie et Taniasociophoto, l’événement est gratuit mais l’inscription est nécessaire.

Au départ, Liliane est plus que sceptique. Pas loin de faire recouvrir ses brûlures par des tatouages, jusqu’à voir plusieurs chirurgiens pour cela, elle se rend à la première séance poussée par une curiosité non dénuée de défiance. «Je me suis dit que c’était une bêtise», sourit-elle. Quand elle franchit la porte du studio, l’ambiance est d’abord quelconque. La jeune femme est sur la défensive. Elle use de stratégies d’évitement que l’œil de la photographe repère.

Mais la méthode de cette dernière la désarme. Tania Flückiger ne se positionne pas en thérapeute, n’impose aucun résultat. «Je n’ai pas d’objectif à atteindre. Il n’y a pas d’enjeu et, si la modèle veut arrêter, on arrête tout, ce qui est d’ailleurs arrivé une ou deux fois», explique-t-elle, à la fois légère et profonde. Pas de forcing au menu, ni de voyeurisme. La démarche va jusqu’à veiller à ne pas poser de questions frontales sur l’accident, à ne pas chercher à voir les cicatrices. Aucune intention de réaliser un inventaire médical de la douleur, plutôt celle de poser une question: «Avec une baguette magique, comment aimerais-tu te sentir par rapport à toi-même?»

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Il faut quelques rencontres, parfois autour d’un café, pour qu’un lien de confiance se tisse. Entre la photographe d’expérience et la jeune femme, une sororité s’installe. Le studio devient un terrain de jeu, un espace où l’on rit et cause, où la vie reprend ses droits loin du regard sociétal. La photographe cherche l’étincelle: ce côté espiègle, cette douceur rayonnante que Liliane possède mais qu’elle ne voit plus.

Sa mère viendra-t-elle?

La vraie bascule s’opère au moment du visionnage des clichés. Face à l’écran, Liliane est invitée non pas à juger ses défauts, mais à répondre à une interrogation simple: «Que vois-tu de toi?» La modèle découvre une force et une maturité qu’elle s’ignorait. Lentement, la colère s’estompe. Preuve du rythme respectueux de la démarche, il faut attendre une année entière de travail commun pour que Liliane décide, d’elle-même, de dévoiler ses cicatrices à l’objectif. Un moment qui marque le passage du refus absolu à l’intégration progressive de son histoire

Pendant les séances, on rit et on cause beaucoup. La photographe cherche patiemment l’étincelle de vérité.
Photo: Sedrik Nemeth

Aujourd’hui, le rapport entre les deux femmes dépasse la stricte relation professionnelle. Il s’agit d’un accompagnement humain, un espace où la bienveillance permet de faire tomber les armures. Enhardie, Liliane a commencé par montrer ces photos à son cercle intime, puis à sa famille. La démarche a mis en lumière le besoin de pacifier la relation avec sa mère, pour qui l’évocation de l’accident reste une épreuve. Viendra-t-elle bientôt se faire prendre en photo avec sa fille?

En pensant à Crans-Montana

Liliane le reconnaît: en janvier, face au drame des jeunes grands brûlés de Crans-Montana, elle a eu un déclic. Elle qui fuyait le regard des autres depuis l’enfance a accepté de témoigner dans la presse, d’abord au micro de la RTS, puis de publier ces photos, que nous reproduisons aujourd’hui.

«Vu que les victimes ont à peu près mon âge, j’espère qu’elles auront peut-être une autre vision de tout cela. Qu’en tombant ainsi sur la photo d’une personne qui a vécu pareille expérience pendant toute sa jeunesse, elles vont se dire: «En fait, je peux surmonter cela!» Dans le même élan, Tania Flückiger mène un travail d’accompagnement avec une jeune brûlée valaisanne du Constellation.

Une part de son identité

Dans le cas de Liliane, qui est aujourd’hui engagée dans une relation, son travail patient et résolument optimiste a permis de transformer un traumatisme personnel en force de résilience. La jeune femme n’est peut-être pas encore au stade «d’aimer [sa] cicatrice», un sentiment possible après de longues années, mais elle l’accepte comme une part de son identité, un supplément d’âme.

Un objectif, un appareil photo comme un miroir, et la vérité de l’être l’emporte sur la blessure. La photographe s’en régale: «Moi, en fait, je trouve tout le monde beau. Je me réjouis à chaque fois de photographier quelqu’un qui me dit qu’il n’est pas photogénique…»

Un article de «L'illustré» n°40

Cet article a été publié initialement dans le n°40 de «L'illustré», paru en kiosque le 1er octobre 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°40 de «L'illustré», paru en kiosque le 1er octobre 2026.

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