Depuis le drame de Crans-Montana, l’émotion reste immense, en Suisse comme à l’étranger. Mais alors que l’enquête avance, les questions s’accumulent sur les choix de la justice, les contrôles effectués et les responsabilités en jeu.
Dans ce dossier hors norme, qui implique des dizaines de victimes et soulève des enjeux pénaux majeurs, cinq questions essentielles demeurent. Les voici.
C'est peut-être l'aspect de l'enquête qui suscite la plus grande incompréhension. Le 3 janvier, le Ministère public valaisan et la police cantonale envoient un communiqué pour informer qu'une instruction est ouverte contre les gérants du «Constellation». Le couple Moretti, qui bénéficie de la présomption d'innocence, est prévenu d’homicide par négligence, de lésions corporelles par négligence et d’incendie par négligence.
Une nouvelle qui fait se dire «enfin!» à tous ceux qui scrutent les autorités valaisannes depuis le 1er janvier 2026. Avant ce communiqué, les deux patrons avaient été entendus en tant que témoins.
Mais le couple, d'origine française, n'est pas placé en détention provisoire. L'indignation gronde. En Suisse alémanique, la décision est jugée «indigne». Un avocat assure à Blick qu'à Zurich, les Moretti seraient «depuis longtemps» en détention préventive. D'autant plus que le gérant avait été incarcéré en Savoie en 2005.
Le 4 janvier, fait rare: le Ministère public envoie des précisions sur l'enquête. Cette fois signé de la Procureure générale elle-même, ce communiqué explique pourquoi les époux Moretti n'ont pas été incarcérés. «Les critères requis pour une mise en détention provisoire ne sont, en l'état, pas remplis», écrit Béatrice Pilloud. Elle poursuit: «Actuellement, il n’y a aucun soupçon que les prévenus veuillent se soustraire à la procédure pénale ou à la sanction prévisible en prenant la fuite. Les autres critères, à savoir, le risque de récidive ou de collusion, n’entrent pas en considération.»
Des explications qui peinent à convaincre. Jacques et Jessica Moretti sont d'origine française. Lui est Corse et attaché, visiblement, à sa région – le couple en a fait le thème de l'un de ses restaurants à Lens. Le fait que les prévenus soient ressortissants français ne constitue-t-il pas un risque de fuite accru? Le code de procédure pénal français précise que la France n'a pas le droit d'extrader ses ressortissants si ces derniers s'y opposent.
Par ailleurs, le risque de collusion n’est-il pas manifeste dès lors qu’il s’agit d’un couple marié vivant sous le même toit, susceptible d’être entendu dans la même procédure? Pour l'heure, la procureure générale n'a pas répondu à nos sollicitations.
Au regard de la colère, de la détresse et de la présence de nombreux proches de victimes sur place, la question de la protection des prévenus eux-mêmes est-elle intégrée dans l’évaluation des mesures de contrainte? Le couple Moretti est-il actuellement sous protection policière? L'a-t-il demandée, lui a-t-elle été refusée? Contacté par Blick, le Ministère public valaisan ne donnera, là encore, pas de réponse.
La question choque et fait grincer des dents chez plusieurs avocats. A commencer par le Sédunois Me Sébastien Fanti, qui défendra trois familles de victimes. Interrogé dimanche soir dans le «19h30» spécial de la RTS, l’avocat s’est dit dérangé par la possibilité pour la commune de Crans-Montana de se constituer partie civile.
En cause: le fait que des employés – ou des membres de la commune – aient transmis spontanément des documents à la justice, alors que certains pourraient eux-mêmes être prévenus dans cette affaire. Une situation problématique, selon Me Fanti, qui regrette l’absence de perquisitions en bonne et due forme. En effet, 60 ans d'archives communales ont été volontairement donnés à la justice.
Par ailleurs, un demandeur au civil participe à la procédure avec pour objectif de recevoir des dommages-intérêts, ou la réparation d'un tort moral. Or, la commune de Crans-Montana n'a pas été lésée.
Dès lors, plusieurs questions restent ouvertes: pourquoi la justice n'a-t-elle ordonné aucune perquisition? Un expert externe et indépendant sera-t-il mandaté pour analyser les causes du drame et d’éventuels manquements? La procureure générale a-t-elle accepté la demande de Crans-Montana de se constituer partie civile? La commune s’exprimera mardi lors d’une conférence de presse.
La question est sur toutes les lèvres, bien au-delà des frontières suisses. Le «New York Times» a évoqué une «tragédie évitable», tandis que les autorités italiennes, à commencer par l’ambassadeur en Suisse Gian Lorenzo Cornado, ont adopté un ton particulièrement virulent.
De son côté, le propriétaire du «Constellation» assure que tout a été fait dans les normes. Son établissement aurait été contrôlé «trois fois en dix ans», a indiqué Jacques Moretti à «24 heures». Une fréquence qui interroge. Quels contrôles ont été effectués, par quelles autorités et à quelle cadence? Etaient-ils conformes aux exigences légales, notamment en matière de sécurité incendie?
Les images des travaux réalisés dans le bar en 2015, par Jacques Moretti lui-même, ont ravivé ces interrogations. L'escalier, unique sortie pour fuir le sous-sol, avait été rétréci. On apperçoit déjà la mousse au plafond. Selon «Le Nouvelliste», citant la «NZZ am Sonntag», le Bulletin officiel valaisan n'a jamais publié de demande d'autorisation de construire pour ces travaux de 2015. Le quotidien valaisan ajoute cependant que l'ancienne commune de Chermignon avait délivré une autorisation en juillet 2015.
En 2015, l’ancien propriétaire des murs du «Constellation», Julien Beytrison, cité par «Le Temps», se souvient d’un rendez-vous avec le gérant du bar – Jacques Moretti– et le chef du service sécurité de la commune de Chermignon (avant la fusion des communes de Crans-Montana). Des exigences en matière de sécurité avaient été formulées — portes coupe-feu, accès et signalisation des sorties de secours — avant l’homologation des travaux et l’ouverture de l’établissement.
Des contrôles ont-ils suivi ces aménagements? Enfin, ces travaux ont-ils modifié des éléments déterminants pour la sécurité du public, tels que les issues de secours ou les matériaux utilisés – comme la tristement célèbre mousse, qui s'est embrasée comme de la paille sèche? Autant de zones d’ombre que l’enquête devra désormais éclaircir.
Les ressources du Ministère public sont-elles suffisantes pour instruire ce dossier inédit dans l'Histoire de la Suisse?
La question n’est pas anodine. Béatrice Pilloud a pris ses fonctions il y a deux ans dans un climat déjà tendu. À l’époque, le Conseil de la magistrature parlait d’une situation «préoccupante». Aujourd’hui, la procureure générale fait face à l’enquête la plus lourde de sa carrière, appelée à faire la lumière sur l’une des tragédies les plus graves de l’histoire récente de la Suisse.
Ce contexte réactive des interrogations plus profondes sur la capacité du Ministère public valaisan à absorber des dossiers d’une telle ampleur. L’automne dernier, la procureure Rahel Brühwiler, âgée de moins de 50 ans, se donnait la mort, révélait «Le Temps». Entrée en fonction en 2018, elle avait été chargée simultanément de deux des affaires les plus sensibles du canton. Celle de l’encaveur Dominique Giroud et celle de l’ancien gestionnaire de fortune Sébastien B.
Selon plusieurs documents consultés par le quotidien, cette charge était devenue intenable. Malgré des demandes répétées, elle n’a jamais été dessaisie de l’un des dossiers.
Dans ce contexte, l’ouverture d’une enquête pénale impliquant des dizaines de victimes, des ressortissants étrangers et des enjeux judiciaires majeurs pose une question centrale. Le Ministère public valaisan dispose-t-il aujourd’hui des ressources humaines, organisationnelles et institutionnelles suffisantes pour mener cette procédure hors norme sans reproduire les erreurs du passé?