Le mois d'octobre rose, dédié à la lutte contre le cancer du sein, vient tout juste de s'achever, remballant rubans roses, caracs fuchsia et campagnes de sensibilisation. Or, le combat contre cette maladie touchant 1 femme sur 8 doit se poursuivre, notamment au moyen des programmes de dépistage cantonaux.
Pour rappel, dans la plupart des cantons romands, les femmes sont invitées à réaliser une mammographie préventive tous les deux ans, à partir de leur 50e anniversaire. «Pour les femmes dont les seins sont denses ou qui présentent une anamnèse familiale chargée, on préconise un IRM tous les deux ans, précise la Dre Roswitha Kremser, radiologue FMH au Centre Affidea de Sion (VS). Les femmes dont la mère, la soeur, la tante ou la grand-mère ont développé un cancer du sein peuvent réaliser des tests génétiques et sont suivies à partir de 40 ans.»
Par ailleurs, pour les personnes touchées par la mutation génétique BRCA-1 ou BRCA-2, connue pour provoquer des cancers agressifs, le suivi peut démarrer dès 20 ans. «Mais heureusement, ce cas de figure reste rare», souligne notre experte.
Quel rôle joue l'IA dans le dépistage?
Les contrôles sont donc pléthore... et c'est évidemment tant mieux, puisqu'un dépistage précoce augmente les chances de guérison. Ainsi que le précise la Dre Kremser, chaque centre de radiologie effectue presque une centaine d'examens par semaine: «L'année dernière, rien qu'en Valais, on a réalisé près de 16'000 mammographies», indique-t-elle, admettant que même les meilleurs spécialistes comment «à fatiguer» au terme d'une longue journée. Pour les aider à analyser et interpréter ces nombreux résultats, les professionnels peuvent compter, depuis quelques années, sur des outils d'intelligence artificielle.
Les robots servent effectivement de deuxième lecteur, dans la mesure où l'IA apporte une seconde opinion à l'interprétation initiale du radiologue. «L’avantage premier est que l’IA peut attirer notre oeil sur des zones qu’on n’aurait peut-être pas observées en détail, explique la radiologue. Ensuite, c'est à nous de décider si l’on veut prendre ça au sérieux ou non. C’est très utile, surtout quand on vient de regarder 80 examens de mammographies à la suite.»
Un gain de temps… mais aussi des risques
Il s'agit également d'un gain de temps conséquent. Selon l'étude MASAI (Mammography Screening with Artificial Intelligence), publiée en mars 2025, l'utilisation de l'IA permet de gagner jusqu'à 20 secondes par mammographie. «Des immenses recherches ont souligné que même le plus expérimenté des radiologues ne sera jamais aussi bon qu’un bon radiologue aidé par une IA, ajoute la Dre Kremser. Cela dit, il ne s’agit pas d’une technique miracle: l'IA ne peut fonctionner sans l’expertise d’un humain.»
En effet, d'après notre interlocutrice, ces outils risquent aussi de conduire à des erreurs ou des manquements: «L'IA parvient à détecter des foyers de micro-calcifications presque imperceptibles, résume-t-elle. L'outil peut ainsi aider le lecteur à revisiter son jugement. Mais dans les mains d’une personne peu expérimentée, cela peut mener à des résultats faussement positifs et, par conséquent, à un excès ou à un manque d’examens.»
Et si le médecin et l'IA ne sont pas d'accord?
Le domaine, tout nouveau, peut donc entraîner des situations un délicates, notamment lorsque la lecture du spécialiste diffère de celle de l'IA. «On a vu des cas où le radiologue avait décidé de préconiser un traitement, alors que l’IA n’avait rien montré de particulier, se souvient la Dre Kremser. Et il s'est avéré que le radiologue avait raison, car la personne était quand même atteinte d’un cancer. Cela prouve que l’IA peut se tromper et qu’il faut rester très alerte.»
Dans sa propre pratique, notre experte constate régulièrement des «petits confits» entre son expérience professionnelle et l'opinion de l'IA, qu'il lui a fallu six mois pour apprivoiser. Elle évoque notamment un cas précis: «Nous étions sur le point de conclure sur un résultat négatif, mais l’IA a créé le doute. J’ai alors choisi de réaliser une biopsie, afin d’être certaine de ne prendre aucun risque.»
«Cet outil nous aide et nous culpabilise à la fois»
Le problème est que tout n'a pas encore été clarifié, au niveau du cadre légal: «Jusqu'ici, lorsqu'un radiologue estime qu’un cas est négatif et que l’IA insiste sur un résultat positif, c’est l’avis du médecin qui prime, résume la Dre Kremser. Mais que fait-on s’il s’avère que la personne a quand même un cancer? C’est une zone grise absolue. Cet outil nous aide et nous culpabilise à la fois: il nous met le doute, même avec des dizaines d’années d’expérience, si bien que notre relation avec l’IA n’est jamais simple.»
D'autant plus que l'IA pourrait devenir, à l'avenir, un véritable outil de triage, d'après les discussions du Congrès de sénologie suisse: «Par exemple, si je reçois 120 cas à lire et que l’IA m’informe que 40 de ces cas présentent un risque infime, on pourrait les soumettre à un seul radiologue, et non pas à deux, explique notre intervenante. Cela signifie que l’IA serait le premier lecteur.»
Des dépistages dès 45 ans, à l'avenir?
A noter que l'IA n'est pas le seul moteur de changement, dans le dépistage du cancer du sein. L'âge des premières mammographies préventives pourrait également évoluer, pour intervenir beaucoup plus tôt: «Une grande discussion a actuellement lieu en Suisse, afin de décider s’il faut élargir l'âge du dépistage organisé à 45 ans, souligne la Dre Kremser. En effet, beaucoup de femmes réalisant leur première mammographie à 50 ans présentent déjà un début de cancer, selon les courbes de croissance d'une tumeur probablement installée depuis quelques années. On sait également que la maladie touche des femmes de plus en plus jeunes.»
Or, pour modifier une telle recommandation nationale, il faut réussir à prouver qu’il vaut la peine, d'un point de vue coûts-bénéfices, d'inviter la moitié de la population à réaliser un examen nécessitant des rayons X. «Cela demande du temps et de l’argent, car une étude nationale est très onéreuse, et l'âge de dépistage doit ensuite être intégrée dans la loi», conclut la radiologue. Affaire à suivre.