Plus de cyber-guerriers et moins de chars. Le ministre de la Défense Martin Pfister veut réorienter l'armée suisse vers les menaces les plus probables. A l'avenir, 80% des moyens devraient être consacrés à la cyberdéfense et à la défense aérienne, contre seulement 20% pour les autres domaines. C'est ce que prévoit la nouvelle stratégie du Conseil fédéral.
Cette réorientation devrait notamment avoir de grosses conséquences sur les troupes terrestres. «On renonce à un remplacement à parité des moyens d'action lourds, tels que les chars et les véhicules de combat d'infanterie», précise le document.
Ces nouvelles orientations sont loin de faire l'unanimité dans les milieux militaires. Des documents internes issus de la consultation des administrations, auxquels Blick a eu accès en vertu de la loi sur la transparence, révèlent par ailleurs que certains conseillers fédéraux souhaitaient aller encore plus loin.
«Il n’y a pas d'autre alternative»
C'est avant tout le Département fédéral de justice et police (DFJP), dirigé par le conseiller fédéral socialiste Beat Jans, qui semble mettre la pression sur le DDPS. Dans sa prise de position, il ne cache pas qu'il considère les chars de combat comme obsolètes et qu'il préférerait retirer toute la flotte du service.
Ce matériel lourd devrait être remplacé par des drones et des robots plus modernes et moins coûteux. «Compte tenu de l'évolution technologique et des possibilités financières, il n'y a selon nous pas d'autre alternative.» Pour le DFJP, le renouvellement coûteux de la flotte de chars n'est donc pas une option.
Pour le Département fédéral de l'économie, dirigé par le conseiller fédéral UDC Guy Parmelin, renoncer à l'acquisition de nouveaux chars est «compréhensible et réaliste d'un point de vue financier». Cela, même si ces véhicules, sujets aux pannes, sont déjà régulièrement mis hors service et que le matériel de guerre disponible continuera ainsi à diminuer à moyen et long terme.
Le DFJP ne croit pas à une présence russe à la frontière
Cela ne semble guère préoccuper le DFJP. Le département expose clairement sa position sur le scénario d'une «attaque de grande envergure» contre la Suisse, également évoqué dans les lignes directrices pour la défense. Selon lui, le terme reste pourtant très flou. S'agit-il d'une invasion à grande échelle, à l'image de l'attaque russe contre l'Ukraine? Il serait essentiel de le savoir pour pouvoir déterminer les capacités nécessaires de l'armée.
Le DFJP estime par ailleurs qu'un tel scénario est «très peu réaliste» en l'état: «Faut-il penser ici à la Russie, qui pourrait déjà se trouver à la frontière avec la Suisse?» Une telle situation impliquerait une guerre à grande échelle en Europe, dans laquelle les pays voisins seraient eux aussi engagés.
La seule autre possibilité serait qu'un Etat voisin attaque la Suisse et tente de l'occuper. Un scénario que les fonctionnaires de Beat Jans jugent difficilement envisageable. «A quels scénarios le DDPS pense-t-il ici?», demandent-ils non sans une pointe de sarcasme. Leur conclusion semble donc évidente: les chars seraient de toute façon totalement inutiles.
Des alternatives modernes et abordables
Ce n'est pas la première fois que les autres départements tentent d'influer sur la conception de la défense nationale du DDPS. Ils avaient déjà vivement critiqué les projets de Martin Pfister visant à renforcer la flotte aérienne, estimant que l'acquisition d'avions supplémentaires n'était absolument pas nécessaire.
A l'époque déjà, le DFJP doutait de l'existence de scénarios réalistes dans lesquels la Suisse devrait défendre son espace aérien contre un agresseur militaire disposant d'avions de combat. Le Département fédéral de l'intérieur (DFI), dirigé par Elisabeth Baume-Schneider, estimait lui aussi qu'il fallait fixer des priorités réalistes, notamment en matière de défense aérienne et de cyberdéfense, «où les besoins sont nettement plus urgents».
L'armée ne souhaite toutefois pas renoncer à une stratégie de défense globale. Si la cyberdéfense et la défense aérienne seront à l'avenir prioritaires, les capacités de combat terrestre doivent être maintenues et, dans la mesure du possible, développées. Cela signifie simplement «que les chars de combat et les véhicules de transport de troupes actuels ne seront pas automatiquement remplacés, lors d'un futur renouvellement, en nombre identique et avec des systèmes identiques», explique un porte-parole de l'armée à notre demande.
Les systèmes d'armes classiques doivent être complétés, voire partiellement remplacés, par des alternatives modernes et abordables. Pour les chars, il pourrait par exemple s'agir de missiles guidés modernes, de drones ou d'artillerie. L'armée entend ainsi préserver sa capacité à repousser une attaque militaire de grande envergure, un scénario que certains départements jugent toutefois peu réaliste, notamment en raison du doute sur la possibilité de voir un jour la Russie aux frontières de la Suisse.