Une victoire en appelle une autre. Une semaine après avoir remporté le Tour de Suisse pour la troisième fois de sa carrière, Marlen Reusser a déjà le regard tourné vers son prochain grand objectif: le Tour de France Femmes, qui s'élancera le 1er août depuis Lausanne. «Je vais me battre pour le gagner», affirme la Bernoise de 34 ans, qui figure parmi les grandes favorites au classement général.
Dimanche encore, elle est passée tout près d'un nouveau titre national. Lors des Championnats de Suisse sur route, Steffi Häberlin l'a devancée de seulement deux secondes. Une déception relative et vite éclipsée par un objectif bien plus prestigieux: le maillot jaune.
«Le sexisme m'agace au quotidien»
Le Tour de France attirera des millions de spectateurs. Chez les hommes, Tadej Pogacar fait figure d'immense favori pour décrocher un cinquième sacre. La course féminine, elle, s'annonce beaucoup plus ouverte.
La Bernoise sait aussi que le Tour s'accompagnera de comparaisons incessantes. «Les hommes roulent beaucoup plus vite», «Tadej Pogacar battrait facilement toutes les femmes»... Certains iront même jusqu'à affirmer que «les femmes devraient laisser le cyclisme aux hommes». La championne du monde du contre-la-montre connaît bien ce type de remarques, et elles continuent de l'exaspérer. «Le sexisme m'agace au quotidien», confie-t-elle.
Elle prend l'exemple du Tour de Suisse, où plusieurs jeunes coureuses ont déclaré qu'elles considéraient comme un privilège de courir le même jour que les hommes. «Ce n'est pourtant pas un privilège!» Pour Marlen Reusser, cette visibilité devrait être une évidence. «Les femmes devraient bénéficier de la même exposition médiatique. Ensuite, chacun est libre de regarder ce qu'il préfère.»
«J'ai grandi dans cette société»
La Suissesse réfléchit depuis longtemps à la manière dont les femmes sont encore perçues dans le sport. «J'ai réalisé il y a quelque temps que moi aussi, j'étais sexiste. Vraiment. Parce que j'ai grandi dans cette société.»
Une prise de conscience qui l'a profondément marquée. «Je me suis demandé pourquoi?» Elle a trouvé une partie de la réponse dans son propre parcours. Adolescente, elle savait qu'elle avait des qualités à vélo. Pourtant, devenir cycliste professionnelle ne lui a jamais traversé l'esprit.
Des champions comme Fabian Cancellara lui semblaient appartenir à un autre monde. «Jusqu'au jour où quelqu'un m'a expliqué qu'il existait un cyclisme féminin et que les femmes pouvaient elles aussi courir. Au début, j'avais du mal à le croire. Cela en dit long...»
Une question de représentation
Pour Marlen Reusser, cette différence de traitement trouve son origine dans notre éducation et dans les représentations véhiculées par la société. «Dans les publicités, par exemple, l'homme est présenté comme l'athlète fort, performant et héroïque. Ensuite, on explique qu'il faut aider les femmes à gagner en visibilité.»
La Bernoise estime que cette formulation entretient l'idée que le sport masculin est la norme et que le sport féminin occupe une place secondaire. «C'est absurde. Nous sommes des êtres humains tout aussi forts.» Elle invite donc chacun à remettre en question ses propres préjugés. «Nous devrions nous demander pourquoi nous pensons ainsi. Je ne crois pas qu'il y ait une raison logique.»
Des audiences qui bousculent les idées reçues
Le cyclisme féminin a énormément progressé ces dernières années, même si l'égalité est encore loin d'être atteinte. En effet, plusieurs organisateurs peinent à équilibrer leurs comptes et, récemment, le Tour de Romandie féminin a dû être annulé faute de moyens. Cependant, les audiences du dernier Tour de Suisse montrent qu'une meilleure exposition médiatique peut porter ses fruits. Les étapes féminines, disputées le matin, ont réuni en moyenne 47'000 téléspectateurs, contre 83'000 pour les hommes, diffusés l'après-midi.
Mais un chiffre retient particulièrement l'attention: la part de marché maximale quotidienne. Les femmes ont atteint 22,7%, légèrement devant les hommes (22,3%). «Le cyclisme masculin bénéficie d'une promotion bien plus importante, aussi bien dans les médias que dans le marketing. C'est donc d'autant plus remarquable que la part d'audience ait été supérieure chez les femmes», souligne Marlen Reusser. Un an plus tôt, lors de sa précédente victoire sur le Tour de Suisse, cette part de marché n'atteignait même pas 15%.