Les costauds de l’équipe de Suisse de rugby se tiennent par les épaules en ce samedi après-midi de février à Yverdon. Trois mille spectateurs, venus au stade comme ils se rendaient dans l’arène jadis, les observent. La fumée sort des naseaux, les jambes tremblent, l’odeur de l’herbe fraîchement coupée se mélange à celle des pommades chauffantes sur les cuisses musculeuses de ces athlètes bien bâtis.
Ces quinze solides gaillards, croix blanche sur le cœur, s’apprêtent à voir déferler sur eux autant de furieux guerriers venus du Caucase, ces Géorgiens qui n’ont pas fait le déplacement pour leur offrir des khinkali, mais bien pour les abreuver de gnons et de coups de coude dans la tronche, ceux qui effilochent les oreilles, déchaussent des dents et laissent des poches sous les yeux.
Le moment est solennel, le silence est total, et voilà l’hymne suisse qui le déchire tendrement dans le ciel du Nord vaudois. C’est ce moment précis que choisit une larme pour couler discrètement, mais inexorablement, sur le visage du numéro 9 du XV de l’Edelweiss. Un homme né voilà 31 ans à Johannesburg, en Afrique du Sud. Blessing Motaung.
Le voyage a débuté aux Etats-Unis
Invité quelques semaines plus tard à commenter ce moment d’intense émotion, le numéro 9 de l’équipe de Suisse sourit. «Ce que je me dis à cet instant précis, c’est que j’avais très exactement 0,0001% de chances de me trouver là», confie-t-il, lui qui a quitté sa terre natale du jour au lendemain, littéralement, en 2019, sans se douter que son voyage le conduirait deux ans plus tard en Suisse, marié à une blonde de l’Oberland et joueur de rugby de l’équipe nationale, un pays dont il n’a pas encore la nationalité. «Je suis conscient que ça fait beaucoup d’informations à assimiler, même pour moi», rigole-t-il franchement. Par où remonter le fil de cette vie de trentenaire déjà riche de tellement d’épisodes? Peut-être par cette matinée du 11 janvier 2019, justement. Le jour du grand départ.
«C’était un vendredi. Cette date est gravée en moi. Encore aujourd’hui, je me rappelle chaque heure. J’ai reçu mon visa pour les Etats-Unis la veille, c’était totalement inattendu. J’avais assez d’argent pour le billet d’avion, j’ai appelé ma mère et je lui ai dit que je partais le lendemain», explique-t-il. Les adieux sont déchirants, mais le rugbyman sait ce qu’il veut: l’Europe. «Et je me retrouve en Caroline du Nord! Je sais que ça peut paraître paradoxal, mais vous, les Suisses, vous ne pouvez pas comprendre à quel point c’est compliqué d’avoir un passeport qui ne t’ouvre pas toutes les portes. Les Etats-Unis m’ont accueilli et, pour moi, c’était la possibilité de franchir une étape. Mais ce que j’ai toujours voulu, c’était l’Europe.
Il a toujours rêvé d’Europe
Cette envie est née enfant, lors d’un voyage à Hanovre, dans le nord de l’Allemagne, pourtant pas l’endroit le plus attractif du Vieux-Continent. «J’avais 11 ans et j’étais doué en karaté, je participais à divers tournois et, un jour, nous avons été invités dans cette ville que je ne connaissais pas. J’avais les yeux grands ouverts tout le long et je me suis fait la promesse qu’un jour je serais de retour sur ce continent. Et pas pour trois jours.»
A 13 ans, il pratique plusieurs sports en parallèle et comprend que le rugby, sport roi en Afrique du Sud, lui permettra d’avoir une meilleure vie que les arts martiaux. «C’est vrai, j’ai pris cette décision par rapport aux perspectives d’avenir et, avec le recul, j’ai bien fait. Mais j’étais un vrai fan de karaté. Un jour, j’ai trouvé l’adresse postale de Jean-Claude Van Damme. Je lui ai écrit une lettre en lui demandant de m’inviter et de faire de moi une star des films d’action. Mais il ne m’a jamais répondu», glisse-t-il dans un demi-sourire.
Adieu les coups de pied retournés, place aux mêlées ouvertes et au rugby professionnel pour ce fils unique de deux policiers de Johannesburg. Ses qualités ne lui permettent pas d’intégrer les Springboks, l’une des meilleures équipes du monde, mais elles lui ouvrent les portes des Etats-Unis, où il débarque seul, joue dans diverses équipes, mais se retrouve isolé pendant la pandémie de covid. Et toujours avide d’Europe. «J’avais déjà fait un pas. Mais j’en voulais plus.»
L'idylle a démarré sur Instagram
Son destin, Blessing Motaung se le construit, patiemment. Petit à petit, mais sans rien lâcher. «Je cherchais tous les contacts possibles et imaginables. J’écrivais aux dirigeants et aux clubs sur Instagram, par e-mail, par WhatsApp... J’ai dû en fatiguer quelques-uns tellement j’étais insistant.» La France le séduit plus que tout autre pays, mais il se heurte à la froide réalité du sport professionnel et ne décroche aucun rendez-vous.
«Là, honnêtement, je déprime un peu. La touche la plus avancée que j’avais, c’était en Russie. Des clubs professionnels me voulaient, notamment Krasnoïarsk, en Sibérie. Ils me proposaient un contrat de cinq ans et la possibilité d’avoir la nationalité russe. Je n’avais plus qu’à signer et à prendre l’avion. J’avais même déjà commencé à apprendre la langue.» Et puis, dans le même temps, voilà qu’entre Sanja dans sa vie. La rencontre qui change tout. Le coup de foudre, virtuel d’abord, bien réel ensuite.
L’idylle a débuté dans les messages privés de la blonde jeune femme, sur Instagram. «Je lui ai dit que Sanja était un très joli prénom. Elle m’a répondu que Blessing aussi.» Le courant passe. Le flirt devient romance, même à distance. Le rugbyman prend alors le temps de la réflexion. Doit-il s’accrocher à son envie de professionnalisme? Ou est-il l’heure de penser à une reconversion? En janvier 2021, il monte dans l’avion pour Kloten. Sanja l’attend à l’arrivée. «Quand je l’ai vue, je n’ai même pas réalisé à quel point il faisait froid», s’esclaffe-t-il.
En parallèle, le rugbyman l’avoue sans honte, sa carrière s’enlisait. «Vu que je ne veux dépendre de personne, je me suis débrouillé pour obtenir une place de travail en Suisse avant de monter dans l’avion. C’est grâce à ça que j’ai pu avoir un permis.» Il débute alors dans la construction, puis bifurque dans les soins, dans le canton de Schwytz, et apprend très vite l’allemand et le suisse-allemand. «Et dès que j’avais un demi-jour de libre, je filais dans l’Oberland retrouver Sanja chez elle. Tout mon salaire, je le donnais aux CFF.» Blessing passe son diplôme de la Croix-Rouge et vient s’installer à Thoune avec celle qui devient alors son épouse. Il trouve un emploi dans un EMS, où sa personnalité solaire et communicative en fait vite le chouchou des résidents.
Un don naturel pour les langues
Le rugby, il l’a mis de côté pour construire sa nouvelle vie, mais il le garde dans un coin de la tête. «Alors, un jour, comme je l’ai toujours fait, je prends contact avec des clubs.» Yverdon lui répond, il rencontre le président, Vincent Piguet, et le deal se conclut en une poignée de minutes. En Suisse, le rugby est complètement amateur et le niveau peu élevé par rapport aux standards qu’il a connus autrefois. Mais qu’importe.
«C’est aussi un moyen d’intégration.» Deux fois par semaine, après le boulot, il parcourt la route entre son domicile de Thoune et le Nord vaudois. Avec le RCY, il devient champion de Suisse et se fait repérer par l’équipe nationale, qui le sollicite. «Je n’ai pas hésité une seule seconde. En rugby, tu n’as pas besoin d’avoir le passeport d’un pays pour le représenter, mais ça n’empêche pas l’identification.»
Ses premiers liens avec la Suisse, le Sud-Africain les éprouve alors qu’il se trouve au Texas, en attente de traverser l’Atlantique. «Je regardais des vidéos et je me disais: «Mais tout ce dont ils parlent, c’est moi!» En clair? «La discipline, le travail, la ponctualité.»
Assise à côté de son rugbyman de mari, Sanja rigole. «Il est plus suisse que les Suisses. S’il y a une facture, il ne supporte pas qu’elle traîne, il veut la payer tout de suite. C’est moi qui le calme», sourit la jeune femme de 26 ans, qui travaille également dans les soins, tout en menant une carrière de chanteuse en parallèle.
Surtout, Blessing a un don naturel pour les langues, qui épate tout le monde, de la famille de Sanja à la direction et aux résidents de l’EMS où il travaille. «Je ne sais pas comment il fait. Cela faisait une année qu’il était là, il parlait déjà parfaitement le Bärndütsch, s’exclame la jeune femme, impressionnée. Ma famille l’adore, parce qu’il s’intègre tout naturellement. Il ne réclame jamais rien. Il bosse la journée, il joue au rugby le soir. Il a fait partie de la famille en une seconde.»
A Yverdon, où il ne passe pourtant que quelques heures par semaine, il apprend le français, qu’il maîtrise «à 60 ou 65 %». En plus de l’anglais, de l’afrikaans et de six dialectes sud-africains, du sotho au zoulou, en passant par l’isi-xhosa et le sepedi!
Ainsi est la vie de Blessing Motaung, qui l’a mené pour l’heure des faubourgs de Johannesburg à la banlieue de Thoune. Un voyage qui réserve sans doute encore beaucoup de surprises au numéro 9 de l’équipe de Suisse, qui a déjà ciblé sa prochaine envie. «Une maison. J’en ai toujours rêvé. Mais ici, il faut de l’argent. Beaucoup d’argent. C’est encore un peu tôt.»
Et, bien sûr, il veut retrouver ses parents. «Je ne les ai pas revus depuis ce 11 janvier 2019. Je parle tous les jours au téléphone avec ma mère. Mais je veux la serrer dans mes bras.» Ce jour-là, le costaud lâchera une nouvelle larme. Mais il sera, comme avant, convaincu d’avoir fait le bon choix en montant dans cet avion.
Cet article a été publié initialement dans le n°20 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 mai 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°20 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 mai 2026.