Il n'y avait ni douche ni toilettes. Pas même de l'eau potable. Une vingtaine de jeunes s'entraînaient dans une salle de seulement 30 mètres carrés. «À un moment donné, la soif a pris le dessus sur le dégoût», se souvient Marcel Tugulea (27 ans). C'est dans ces conditions qu'il s'entraînait presque tous les jours.
Aujourd'hui, Marcel Tugulea mène une vie paisible à Stalden, en Valais, où il habite avec sa femme et leurs deux filles. Chauffeur routier de profession, il dispute des fêtes de lutte suisse le week-end et ressemble à n'importe quel père de famille valaisan. Pourtant, son histoire a commencé à des milliers de kilomètres de là, dans une salle de judo à Moscou.
Une seule règle: obéir au père
Marcel Tugulea a grandi dans la capitale russe avec ses parents et son petit frère. Alors que les autres enfants retrouvaient leurs copains après l'école, lui passait encore de longues heures dans les transports. Il lui fallait parfois une heure et demie pour rejoindre son entraînement de judo.
Le choix de ce sport ne s'est jamais posé. «Chez nous, la règle était simple: on faisait ce que disait mon père», raconte-t-il. Il a bien essayé d'autres disciplines, mais finissait toujours par revenir sur le tatami. Son père avait lui-même connu une brillante carrière de judoka.
Repéré très jeune pour son potentiel, Marcel Tugulea intègre rapidement un internat sportif. Les règles y sont tout aussi strictes: les anciens commandent, les plus jeunes obéissent. «Si tu refusais, tu te faisais tabasser», résume-t-il. L'intimité n'existait pas. Quatre adolescents partageaient une chambre exiguë, équipée de deux lits superposés et de deux bureaux.
Le départ forcé de Moscou
Une phrase de ses entraîneurs est restée gravée dans sa mémoire: «La seule excuse valable pour manquer un entraînement, c'est d'être mort.»
Cette discipline de fer lui permet de progresser rapidement. Marcel Tugulea devient l'un des meilleurs jeunes judokas de son âge. Mais sa trajectoire est brusquement interrompue lorsque les graves problèmes de santé de son petit frère bouleversent la vie familiale.
La famille quitte alors la Russie pour s'installer en Moldavie, pays d'origine de sa mère. Son père reste à Moscou afin de poursuivre son activité dans le bâtiment. «Pendant toute mon enfance, je l'ai très peu vu», raconte Marcel Tugulea. C'est aussi pour cette raison qu'il tient aujourd'hui à être très présent auprès de ses deux filles, Ilinca (7 ans) et Maya (4 ans).
Une période dont il parle peu
C'est en Moldavie qu'il rencontre sa future épouse, Corina (27 ans). Sportivement, tout lui réussit: il intègre l'élite nationale en judo, puis entre dans la police. Plus tard, il rejoint même une unité antiterroriste.
Sur cette période, Marcel Tugulea reste volontairement discret. «Je ne peux pas raconter tout ce que nous avons fait», glisse-t-il simplement. Son unité s'attaquait aussi bien à de dangereux criminels qu'à des pères de famille poussés par la misère à vendre des produits illégaux.
Six mois dans une caravane
Malgré cette situation stable, Marcel Tugulea ne voit aucun avenir en Moldavie. «Là-bas, les gens ne vivent pas, ils survivent», résume-t-il.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. «Avec un emploi à plein temps, on gagnait environ 600 euros nets par mois. Rien que l'électricité coûtait entre 40 et 50 euros. En hiver, il fallait encore ajouter entre 100 et 150 euros de chauffage.»
Déterminé à offrir une meilleure vie à sa famille, il décide de partir en Suisse après avoir entendu les récits d'un ami installé en Valais. En mai 2022, il fait ses valises.
Sa femme et leurs deux filles restent d'abord en Moldavie. Lui s'installe en Valais, où il vit pendant six mois dans une caravane afin d'économiser suffisamment pour faire venir sa famille.
Le jour, il travaille comme poseur de fenêtres. Le soir, il cherche un nouveau défi sportif. C'est presque par hasard qu'il découvre la lutte suisse. Un ami lui conseille d'assister à une fête à Loèche-les-Bains. «On s'est regardés en rigolant et on s'est dit: 'Qu'est-ce qu'on irait faire là-bas? On les battrait tous!'», sourit-il aujourd'hui.
Déjà sept couronnes
Quelques jours plus tard, Marcel Tugulea participe à son premier entraînement à Viège. Beaucoup de gestes lui semblent familiers. En Moldavie, la lutte à la ceinture est une tradition. «C'est très proche de la lutte suisse», explique-t-il. «La principale différence, c'est qu'ici, on ne doit jamais lâcher la prise.»
Son adaptation est fulgurante. Il compte déjà sept couronnes, dont une remportée lors de la fête de la fédération régionale du Sud-Ouest.
Sa femme et ses deux filles n'assistent pourtant jamais à ses compétitions. «Je préfère qu'elles ne viennent pas. Cela me mettrait trop de pression», confie-t-il.
Aujourd'hui chauffeur routier, Marcel Tugulea parcourt les routes de toute la Suisse. Il ignore encore combien de temps son corps lui permettra de pratiquer la lutte suisse. Les blessures se multiplient. Mais après avoir grandi dans une salle de judo moscovite sans douche, sans toilettes et sans eau potable, il en faut visiblement beaucoup plus pour le faire renoncer.