Le statut du billet vert menacé
Donald Trump sera-t-il le fossoyeur du régime du pétrodollar?

Le statut du dollar repose sur le fait que les pays pétroliers vendent le pétrole en dollars, contribuant à l'hégémonie du billet vert. S'ils ne se sentent plus protégés par les USA, cet arrangement pourrait s'effondrer. Et avec lui, la montagne de dette en dollars.
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Avec sa guerre contre l'Iran, Trump pourrait menacer les fondements du dollar américain.
Photo: KEYSTONE
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Myret ZakiJournaliste Blick

L'hégémonie du dollar est-elle-menacée par les conséquences de la guerre américaine contre l'Iran? Le conflit actuel pourrait tester les fondations du régime du pétrodollar. 

L'enjeu, existentiel pour le billet vert, va bien au-delà des fluctuations quotidiennes du dollar. Il porte sur le statut de monnaie de réserve du dollar. Ce statut repose largement sur le mécanisme du pétrodollar. Or ce dernier risque d'être fragilisé par la guerre contre l'Iran, car les pays pétroliers du Golfe réalisent que l'Amérique ne parvient pas à assurer leur protection militaire. La question devient alors: le régime des pétrodollars vaut-il encore son prix pour les pays du Golfe? Cette question a été sérieusement analysée ces derniers jours par Reuters et Marketwatch, et par une analyse très commentée de Deutsche Bank. Tour d'horizon. 

Qu'est-ce que le mécanisme des pétrodollars?

Le pétrole mondial est coté et libellé en dollars, facturé en dollars, et réglé en dollars. Ce système trouve ses origines dans une série d'arrangements conclus en 1974 et 1975 entre Richard Nixon et l'Arabie saoudite, représentée par son ministre du pétrole le cheikh Yamani. Il a été convenu implicitement que le pétrole des pays producteurs du Golfe doit être majoritairement vendu en dollars, en échange de quoi ces pays bénéficient de la protection militaire américaine.

Conséquence: la demande mondiale pour le dollar a été garantie, car les pays acheteurs de pétrole, comme le Japon ou l'Inde, doivent se procurer en tout temps des dollars pour pouvoir acquérir de l'or noir. 

Ce système a permis de garantir au dollar son statut de monnaie de réserve, des décennies durant, car les pays acheteurs le thésaurisent dans les coffres de leurs banques centrales aux fins de commercer dans la monnaie dominante, monnaie reine des matières premières. 

  • De leur côté, les pays pétroliers, qui génèrent leurs recettes en dollars, les ont massivement recyclés dans des actifs en dollars, comme les bons du Trésor (c'est-à-dire la dette américaine), mais aussi dans l'armement américain, les actions américaines, l'intelligence artificielle, ou l'immobilier en dollars.

  • Ce système, qui explique l'alliance indéfectible entre Washington et Riyad depuis lors, a surtout permis de garantir, depuis 52 ans déjà, un financement bon marché de la dette nationale américaine, qui a explosé de 350% en 20 ans, et qui dépend très fortement de l'existence d'investisseurs prêts à l'acheter. C'est ce que Valéry Giscard d'Estaing a qualifié de «privilège exorbitant
  • Ce mécanisme pourrait-il prendre l'eau?

    Ce mécanisme montre désormais ses limites. La protection des pays du Golfe par l'armée américaine n'a pas réussi à intercepter l'ensemble des attaques de drones et missiles sur l'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis (EAU), le Koweït, le Qatar, Bahreïn et Oman. Ces monarchies ont vu des infrastructures endommagées et un déclin de leur image de havres stables et prospères du Moyen-Orient. 

    Or la protection des Etats-Unis est la partie du contrat que ces derniers doivent assurer pour justifier un système de pétrodollars déjà vieillissant. Mais la défense américaine, coûteuse et inadaptée, a été débordée par les attaques iraniennes simultanées. Bref, les alliés de Washington voient actuellement que la protection américaine n’est pas absolue et qu'elle ne peut leur garantir une sécurité totale.

    Quels facteurs menacent le régime des pétrodollars?

    Face à cette déception, les pays du Golfe pourraient se rapprocher d'autres alliés, comme la Chine. Pékin est déjà le premier client du pétrole du Golfe, leur achetant 4 fois plus de pétrole que les Etats-Unis. L'Asie en général est de loin le premier client du Golfe, désormais. Si bien que, si les USA sont les protecteurs du Golfe, l'Asie en est le client économique essentiel.

    Des discussions avancées ont lieu entre Riyad et Pékin sur un commerce bilatéral de pétrole en yuan chinois. La vente de pétrole saoudien en yuans à la Chine reste toutefois une perspective lointaine, car la monnaie chinoise n'est pas totalement convertible et que la Chine instaure des contrôles des capitaux et des restrictions aux investisseurs étrangers. Reste qu'à terme, «l'alignement des intérêts entre l'Arabie saoudite et la Chine pourrait faciliter l'évolution vers des ventes de pétrole en yuan chinois», estimait déjà en août 2024 une analyse de S&P Global, l'agence de notation basée à New York.

    Par ailleurs, l'Iran a récemment délivré une autorisation de passage à travers le détroit d'Ormuz uniquement au pétrole libellé en yuan chinois. Un incident scruté de près par les marchés, et susceptible d'avoir des ramifications à long terme pour le dollar.

    Ainsi, la Chine fait planer une menace non négligeable pour le système des pétrodollars. Faiblement contestée jusqu'ici, le sacro-sainte entente américano-saoudienne se retrouve clairement fragilisée.

    Les pétrodollars concurrencés par les pétroyuans?

    Le régime des pétrodollars était déjà en déclin avant la guerre contre l'Iran, estime la stratège de la Deutsche Bank, Mallika Sachdeva, dans une étude très remarquée, publiée le 24 mars. Ceci, car l'essentiel du pétrole du Moyen-Orient s'achemine désormais vers l'Asie. En outre, le pétrole iranien et russe, sous sanctions, se vend et s'achète hors dollar (c'est 14% de la consommation mondiale), et l'Arabie saoudite teste les possibilités de règlement de transactions de pétrole hors dollar.

    Au fil du temps, la part du dollar a reculé dans les réserves de changes des banques centrales du monde, passant de 65% en 2015 à 56,9% en 2025, selon le FMI. Avec la guerre en Iran, il n'est pas exclu que les cartes soient rebattues, et que le Golfe se rapproche encore de la Chine et de l'Inde et d'autres pays consommateurs de pétrole à la suite de la déception face aux limites du parapluie militaire américain, estime Jim O'Neill, l'ancien économiste de Goldman Sachs et ex-ministre du Trésor britannique. 

    A long terme, Reuters prédit une réorientation d'un monde strictement basé sur le pétrodollar, vers un monde où coexisteraient aussi les réserves de «petroyuan», de «petroroupie» et même de «petroeuro».

    Si le régime des pétrodollars perdait sa raison d'être, les conséquences seraient vertigineuses pour le dollar américain. Sans pétrodollars, les banques centrales du monde auraient moins de raisons de détenir des dollars. Le statut de monnaie de réserve du billet vert s'affaiblirait.

    Mais surtout, si moins de pétrole est vendu en dollars, moins de recettes en dollars seraient recyclées dans l'achat de dette américaine. Les Etats-Unis perdraient alors leur «privilège exorbitant». 

    La valeur de la dette chuterait, en raison de la baisse de la demande. La nouvelle dette émise peinerait à trouver autant d'acheteurs souverains qu'actuellement. Les taux d'intérêt sur la dette augmenteraient, car la valeur des obligations baisserait, et l'Etat américain serait en difficulté pour servir l'intérêt de la dette. Une charge d'intérêt qui atteint actuellement déjà le niveau vertigineux d'environ 1000 milliards de dollars par année. 

    Ne pas confondre le statut avec le taux de change!

    Erreur classique: confondre la hausse temporaire d'une monnaie avec sa domination sur le monde. Actuellement, le dollar se renforce sur le marché des changes, à la faveur de la guerre en Iran. Cela mène certains analystes à parler de sa «suprématie». Or cela revient à confondre des fluctuations de changes à court terme avec son statut de monnaie de réserve de long terme. De même, quand le dollar s’appréciait avec le début de la guerre en Ukraine, d’aucuns y voyaient le triomphe du «roi dollar» et la preuve de sa suprématie intacte au plan international. 

    Ce qui est vrai: depuis le 28 février, le dollar s'apprécie, comme au début de la guerre en Ukraine. Ce qui est faux: déduire la suprématie ou le statut hégémonique d'une monnaie de sa simple appréciation.

    Dans les faits, le dollar ne s'apprécie significativement que face aux monnaies émergentes, qui se dévaluent. Ceci, car les économies asiatiques sont très dépendantes du pétrole du Golfe. Dès lors, les investisseurs se délestent massivement de ces monnaies. 

    Face au franc suisse, le dollar avait baissé depuis des années. Il avait atteint en janvier son point le plus bas depuis 2011, lorsque 1 dollar ne valait plus que 0,76 franc. Puis, il est remonté faiblement. Face à l'euro, le dollar monte depuis le 28 février, mais il avait aussi constamment baissé depuis octobre 2022, passant de 1,08 à 0,84 euro, juste avant les frappes contre Téhéran.

    La raison principale de cette montée récente du dollar? L'anticipation d'une hausse des taux d'intérêt américains. L'inflation créée par la flambée du pétrole fait automatiquement grimper le dollar, car les investisseurs s'attendent à ce que les actifs en dollar, comme les obligations par exemple, soient mieux rémunérés que les actifs d'autres grandes monnaies. Et en effet, les taux d'intérêt américains sont déjà les plus élevés, à 5,25%, par rapport aux 4% sur les taux européens, et au taux très bas de 1,5% sur le franc suisse. 

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