«Donald, je sais que tu as du mal à prononcer mon nom. Donc en janvier, tu pourras simplement m’appeler 'sénateur'.» Mardi soir, après sa victoire dans le Michigan aux élections de mi-mandat, Abdul El-Sayed n’a pas pu retenir quelques piques. Le démocrate, sorti victorieux d’un duel serré après une campagne marquée par les attaques racistes et islamophobes proférées jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, est le premier musulman élu au Sénat américain. Et celui qui a également donné du «habibi» («mon bien-aimé» en arabe) à J.D. Vance ne compte ni s’en excuser, ni en perdre le sens de l’humour.
Pendant ce temps, au Texas, James Talarico se montrait nettement plus sage, filant la métaphore biblique pour se poser en David ayant défait Goliath. Lui aussi est un jeune démocrate, lui aussi a fait partie de la vague bleue qui a écrasé les républicains lors des midterms cette semaine, lui aussi fera donc son entrée au Sénat en janvier. A tous les deux, ils donnent un aperçu de la diversité de leur parti, de l’aile modérée jusqu’aux plus à gauche, des chrétiens aux musulmans, des Américains sur des générations aux enfants d’immigrés, de ceux qui n’enlèvent jamais leur veste aux cools décontractés en bras de chemise héritiers de Barack Obama.
Mêmes combats…
El-Sayed et Talarico sont aujourd’hui, avec de nombreuses femmes élues à des postes clefs (comme Gina Hinojosa, d’origine mexicaine, devenue gouverneure du Texas, ou Keisha Lance Bottoms, première personne noire à diriger la Géorgie), la nouvelle génération démocrate que le parti se cherche depuis longtemps. Le premier a 42 ans, le second 37, et leurs campagnes ont souvent tourné autour des mêmes thèmes: une virulente opposition à l’ICE, la police de l’immigration responsable de milliers d’arrestations arbitraires et dont les moyens ont été décuplés sous Donald Trump, les inégalités sociales et la santé publique.
Tous deux s’en sont pris avec virulence à leurs opposants républicains très riches et soutenus par des grosses fortunes. «Le véritable combat dans ce pays n’est pas la gauche contre la droite: c’est le sommet contre la base», a ainsi estimé James Talarico dans son discours de victoire. Son adversaire, Ken Paxton, a reçu plus de 300 millions de dollars pour financer sa campagne, dont 165 millions d’Elon Musk, qui a installé les sièges de ses entreprises au Texas. Du jamais vu.
«Vous méritez de pouvoir consulter un médecin sans recevoir une facture exorbitante», expliquait encore Abdul El-Sayed à la veille de l’élection, en promettant d’étendre les programmes Medicare et Medicaid, deux programmes publics de couverture médicale, à tous les Américains. De son côté, James Talarico expliquait en campagne que même Jésus, avec les règles en vigueur, aurait été radié de ces accès aux soins.
…mais pas le même style
Un même objectif, mais des arguments aussi différents que leur style. Au Texas, James Talarico met en avant sa foi chrétienne pour élargir son électorat dans un Etat très conservateur. Dans un podcast au «New York Times», ce petit-fils de pasteur baptiste, qui commence presque tous ses discours par «les Ecritures m’ont appris que…», explique avoir grandi baigné dans la religion, dont il tire deux enseignements: «Aime Dieu, et aime ton voisin.» Une vision très éloignée de celle promue aujourd’hui par l’ultradroite américaine, J.D. Vance et Donald Trump en tête.
Ancien séminariste presbytérien, James Talarico a étudié l’hébreu et le grec, avant de devenir enseignant en anglais dans un collège public. Et s’il est très à l’aise à l’oral, aussi bien sur scène que sur TikTok – sa campagne a démarré en trombe avec une vidéo de lui brandissant une barquette de croquettes d’alligator hors de prix dans un supermarché – c’est aussi pour rendre une copie parfaite à chaque fois. Assortie à sa raie sur le côté et ses costumes tirés à quatre épingles. Lisse, diront ses détracteurs.
Un adjectif qui ne convient absolument pas à Abdul El-Sayed dans le Michigan. Lui passe son temps en t-shirt et en jean, lunettes de soleil sur le nez. Surtout, ce médecin de formation, rapidement spécialisé dans les politiques publiques de santé, représente l’aile gauche du Parti démocrate, dans la lignée du maire de New York Zohran Mamdani, même s’il récuse le qualificatif de «socialiste».
«Le capitalisme, c’est peser sur les lois de l’offre et de la demande pour investir efficacement et maximiser la valeur», explique-t-il au «New York Times». «Cela fonctionne parce que vous avez la possibilité d’entrer et de sortir du marché librement. Donc si vous croyez dans le capitalisme, vous devez être pour des régulations gouvernementales qui protègent le marché. Il n’est pas nécessaire d’être socialiste pour penser qu’il faut taxer le capital des milliardaires. Je suis donc un capitaliste qui sait ce qu’est le capitalisme. J’ai la mauvaise habitude de me renseigner sur les sujets, désolé.»
Ironie et piques
Cette pointe d’ironie le quitte rarement, et accompagne des prises de position moins modérées que celles de James Talarico. Abdul El-Sayed est ainsi farouchement pro-palestinien, ne fait pas mystère de sa religion – il a rencontré son épouse, Sarah Jukaku, au sein de l’association des étudiants musulmans de l’Université du Michigan – et s’est retrouvé adoubé par Bernie Sanders autant qu’Alexandria Occasio-Cortez, deux figures de l’aile gauche démocrate.
Dans le Michigan, un Etat encore meurtri par la désindustrialisation, notamment du secteur automobile, où le taux de pauvreté est supérieur à celui de la moyenne des Etats-Unis, ses discours virulents sur les inégalités parlent à beaucoup, y compris les communautés chrétiennes. Mais certaines de ses accointances, notamment avec le streamer Hasan Piker, régulièrement accusé d’antisémitisme, lui ont valu de lourdes critiques.
Les self-made men
Du Michigan au Texas, les trajectoires d’Abdul El-Sayed et James Talarico semblent à la fois étrangement similaires et radicalement différentes. Le premier est né à Detroit de parents immigrés égyptiens, venus aux Etats-Unis pour étudier et qui n’ont jamais baigné dans la politique. Le second est un pur produit texan. Tous deux ont pourtant grandi sous la figure tutélaire d’un beau-parent: la belle-mère d’Abdul El-Sayed s’est beaucoup occupée de lui après le divorce de ses parents quand il était encore enfant et le départ de sa mère dans le Missouri;
James Talarico, quant à lui, porte le nom de son beau-père. Sa mère a quitté son père biologique alors qu’il n’était qu’un bébé, fuyant des violences conjugales dans une Ford Escort, et plongeant le foyer dans une grande précarité. «J’ai dormi dans un berceau posé dans un placard car il n’y avait pas de chambre», racontait le sénateur fraîchement élu le soir de sa victoire. «Ma mère était si fière de ce placard!»
Chacun à sa manière, El-Sayed et Talasco incarnent donc le mythe très américain du self-made man, cet homme qui se construit seul. «Pariez toujours sur l’outsider», répète même le second dans ses discours. Les deux combattent pied à pied les ultra-riches et les tech bros, se revendiquant du peuple. «Notre campagne fait peur à beaucoup de ceux qui sont au pouvoir parce qu’ils savent que nous sommes le fer de lance d’un mouvement qui consiste à reprendre le contrôle aux gens corrompus qui sont aux affaires depuis très longtemps», explique le nouveau sénateur du Michigan dans «Vogue».
Le début du reste de leur carrière
Est-ce parce qu’ils ont eu peur? Toujours est-il que les républicains n’ont pas retenu leurs coups contre ces deux nouveaux espoirs démocrates. Donald Trump n’a cessé de déformer le patronyme d’Abdul El-Sayed, l’appelant «Mohamed», «Abdullah» ou même «le djihadiste», quand il ne demandait pas tout simplement à le faire passer par un détecteur de métaux avant d’entrer au Sénat, sous-entendant qu’il pourrait y commettre un attentat.
La religion chrétienne n’a pas protégé James Talarico des attaques. Surnommé «Talafreako» (un jeu de mot avec «freak», qui désigne quelqu’un de bizarre ou monstrueux), il a été accusé par le président américain d’insulter Jésus, mais aussi d’être… végétarien et amateur de tofu. Affront suprême dans un Etat très porté sur le barbecue comme le Texas. Fidèle à sa méthode du consensus, James Talarico a répondu sur le ton de l’humour, expliquant que son goût pour la viande déplaisait fortement à son épouse, elle-même végétalienne. Avant d’apparaître en bottes de cow-boy ou au volant d’un pick-up, pour parfaire son image d’homme viril.
Encore un long chemin à parcourir
Ces attaques souvent sous la ceinture n’ont de toute évidence pas empêché les discours d’Abdul El-Sayed et James Talarico d’atteindre leurs cibles. Mais pour eux, comme pour les autres démocrates élus mardi soir, le plus dur reste à faire. Les élections de mi-mandat ne sont traditionnellement pas favorables au pouvoir en place.
La victoire est certes écrasante, mais ne présage encore de rien pour la suite, surtout dans une ère post-Trump où tout reste à écrire. Et si les républicains devront faire avec eux pour passer des textes, Donald Trump conserve de son côté la capacité de bloquer les propositions de loi démocrates. Et le président est connu pour ne pas vraiment s’embarrasser avec des contre-pouvoirs.
En réalité, c’est au niveau des Etats que tout peut se jouer, dans ceux où la vague bleue a déferlé sur tous les postes exécutifs. Si Abdul El-Sayed parvient effectivement à réduire les inégalités et favoriser l’accès aux soins dans le Michigan, si James Talarico œuvre pour lutter contre la mainmise d’Elon Musk au Texas, alors les effets concrets de leurs idées peuvent se faire ressentir déjà au niveau local.
Et pour ces deux nouvelles stars, imprimer leur marque est la seule manière de s’imposer et, peut-être, d'espérer être adoubées pour une nouvelle course. Vers la Maison Blanche cette fois-ci.