Ministre de l’Intérieur contesté
Dans une France chauffée à blanc, Laurent Nuñez devient le symbole du crépuscule de la macronie

Le ministre de l'Intérieur français fait face à un mouvement social intense, avec une nouvelle journée de manifestation ce samedi. Entre impuissance face aux pillages et perpétuation d’un maintien de l’ordre répressif, il est à l’image d’un gouvernement en fin de règne.
Le ministre de l'Intérieur français fait face à un mouvement social et des émeutes.
Photo: AFP
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Margaux Baralon

Lorsqu’il faut trouver un adjectif pour décrire le ministre de l’Intérieur français, il en est un qui revient dans beaucoup de bouches: Laurent Nuñez serait «rond». Surtout au niveau de ses méthodes. Il faut dire que le haut fonctionnaire de 62 ans a l’habitude de succéder à des hommes secs comme des coups de trique: en 2022, il prend la suite à la préfecture de police de Paris de Didier Lallement, jamais avare de formules clivantes; en 2025, il arrive au ministère de l’Intérieur après Bruno Retailleau, homme politique de droite et incarnation de la rigidité idéologique.

Alors forcément, en comparaison, Laurent Nuñez serait la rondeur incarnée. Depuis trois semaines, néanmoins, et encore plus depuis samedi 17 octobre, cette image est mise à rude épreuve. Alors qu’un mouvement social, né dans les lycées avant d’essaimer à de nombreuses autres couches de la population française, prend de l’ampleur, les manifestations traditionnelles s’accompagnent d’émeutes et de pillages, dont les images choquantes font le tour du monde.

Et le locataire de la place Beauvau, magnifique intersection du 8e arrondissement de Paris où se trouve l’hôtel néo-classique du ministère de l’Intérieur, semble acculé. Contesté à la fois par les syndicats de police les plus radicaux, qui lui reprochent de ne pas assez les soutenir et d’avoir sous-estimé l’ampleur des débordements, il l’est aussi, de l’autre côté, par la gauche, les organisations syndicales et une partie de l’opinion publique favorable aux revendications des manifestants. Une position inconfortable qui en fait le symbole ultime de l’ambiance crépusculaire dans laquelle s’enfonce le gouvernement, à six mois de l’élection présidentielle.

«Bon contact au travail»

Contesté, Laurent Nuñez ne l’a pourtant pas toujours été, bien au contraire. Lorsqu’en 2017, il quitte la préfecture de police des Bouches-du-Rhône (qui a donc entre autres la (lourde) charge de la ville de Marseille), c’est sous une pluie d’éloges. «Très agréable, très bon contact au travail, des qualités humaines que d’autres n’ont pas, gros travailleur», lâche une source au «Monde» pour résumer ce que beaucoup pensent du préfet – et il est rare, à Marseille, de distribuer autant de compliments à ceux qui ne sont pas du crû.

Laurent Nuñez, lui, est né à Bourges, dans le centre de la France, en 1964. Celui qui rêvait de devenir commissaire de police s’oriente d’abord vers l’inspection des impôts avant d’intégrer l’ENA, célèbre école de la haute administration, en 1997. Il en sort pour sillonner les préfectures et faire des aller-retours entre les régions et Paris jusqu’à sa nomination à Marseille, en 2015. Deux ans plus tard, il la quitte donc pour la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Il n’a plus jamais quitté la capitale française depuis, naviguant d’un secrétariat d'Etat auprès du ministère de l’Intérieur jusqu’au ministère lui-même, en passant, entre les deux, par les services de renseignement, puis la préfecture de Paris.

«Humaniste républicain»

Et partout, on loue sa capacité d’écoute, son amour du travail collectif et sa bonhomie. «Il aime s’entourer et, avant de décider, il a besoin de consulter», résume Christian Sainte, directeur de la police judiciaire, toujours au «Monde». «Il ne hurle jamais», salue de son côté l’ancien directeur général de la police nationale, Frédéric Péchenard, à «L’Humanité». Dans le même journal, une magistrate qui l’a bien connue dans le sud le qualifie de «chic type».

Laurent Nuñez ne donne pas de coups de menton comme a pu le faire Didier Lallement, qui répliquait vertement «nous ne sommes pas dans le même camp, madame», à une «Gilet jaune» en novembre 2019. Et contrairement à Bruno Retailleau, il refuse de lier la délinquance à l’immigration. «C’est un grand humaniste républicain qui n’aime pas la violence», estime Guillaume Farde, un spécialiste des questions de sécurité, dans les colonnes de «L’Express». «Il ne dirait jamais que l’immigration n’est pas une chance pour la France.»

Son histoire personnelle l’en empêche. Ses parents, une institutrice et un architecte, descendent d’une famille espagnole d’Almeria, sur la côte espagnole qui fait face au Maghreb. Leurs ancêtres se sont installés en Algérie à la fin du XIXe siècle, et en ont été chassés après la déclaration d’indépendance, en 1962. Laurent Nuñez-Belda, de son nom complet, a grandi dans un quartier modeste et très mixte du nord de Bourges, où ses parents résident encore. Aujourd’hui, il insiste pour qu’on prononce son nom à l’espagnole («Nu-gnez», et non «Nu-nez») et revendique un «lien très fort» avec l’Algérie, où il est retourné à partir de ses 17 ans.

«Violence d’Etat légitime»

Peut-être que l’incompréhension se situe précisément là, dans un contraste un peu trop vite dessiné avec la droite dure de Bruno Retailleau ou les manières brutales de Didier Lallement. Laurent Nuñez a beau être un peu moins clivant, cela reste un ardent défenseur de la police, qui récuse le terme de «violences policières» pour préférer «violence d’Etat légitime». En 2023, alors qu’il est à la préfecture de police de Paris, un mouvement social contre la réforme des retraites entraîne d’importants blocages et manifestations. Sa répression par les forces de l’ordre, qui entraîne notamment la mutilation de cinq manifestants et des centaines d’arrestations, est critiquée par le Syndicat de la magistrature (classé à gauche) mais aussi la Ligue des droits de l’homme, l’ONU et le Conseil de l’Europe.

Pas de quoi faire bouger Laurent Nuñez, très aligné avec son ministre de tutelle d’alors, Gérald Darmanin. Claire Hédon, défenseure des droits de l’époque, dénonce des interpellations préventives au sein des cortèges? «Les interpellations préventives, ça n’existe pas», répond le préfet de police à la radio RTL en mars 2023. «Nous continuerons à interpeller.» Le comportement de la BRAV-M, cette unité à moto héritée de celle qui, en 1986, avait provoqué la mort de Malik Oussekine, un jeune homme innocent en plein Paris, est pointé du doigt? «Sa dissolution n’est pas à l’ordre du jour», réplique-t-il sur Franceinfo.

Héritier d’une doctrine

Laurent Nuñez aime le répéter: il n’est pas un politique mais un «technicien de la police et du maintien de l’ordre». Héritier d’une longue tradition, qui repose notamment sur les CRS (compagnies républicaines de sécurité) créées après la Seconde Guerre mondiale. Celles-ci ont longtemps eu pour consigne de privilégier le contact avec les manifestants, ce qui occasionne de violents affrontements.

Les choses changent à la mort de Malik Oussekine: on décide qu’il vaut mieux laisser se produire de la casse matérielle plutôt que de risquer des blessés, voire des décès. En 2005, changement de braquet encore une fois en raison des émeutes qui enflamment les banlieues françaises: les forces de l’ordre se font plus mobiles et se dotent de nouvelles armes, notamment les flashballs, lanceurs de balles en caoutchouc, également appelés LBD.

Aujourd’hui, avec la présence régulière de casseurs qui infiltrent les manifestations, mais aussi celle de «black blocs», des activistes violents traditionnellement plutôt proches de l’extrême gauche ou de mouvements anarchistes, et enfin de pillards, la police est restée sur ce schéma. En outre, depuis 2016 et les manifestations contre la «loi Travail» du gouvernement de François Hollande, la technique de la «nasse», qui consiste à immobiliser un ou plusieurs groupes de manifestants pour les contenir dans un espace restreint, est massivement utilisée.

Laurent Nuñez poursuit donc ces techniques, en principe régies par un «usage proportionnel et gradué de la force». «Il ne faut pas réprimer l’expression populaire mais il ne faut pas tolérer de débordements. Mon job, c’est d’être toujours sur une ligne de crête», résume-t-il dans une interview sur la chaîne YouTube «Legend» en février dernier.

Un ministre qui perd le contrôle

Pourtant, ce schéma du maintien de l’ordre est contesté depuis 2016, notamment en raison de l’utilisation des armes dites «intermédiaires», comme les grenades de désencerclement et les flashballs, qui ne font pas partie de l’attirail de la police pour encadrer les manifestations dans d’autres pays. En Suisse par exemple, elle ne peut absolument pas utiliser de LBD dans ce cadre.

De nombreux cas de blessures, voire de mutilations, sont recensés, tandis que l’usage de la nasse et des gaz lacrymogènes transforme chaque manifestation en affrontement. Le 6 octobre dernier, Laurent Nuñez est vertement interpellé par des députés français au sujet de la gestion du mouvement lycéen. Si à droite et à l’extrême droite, on s’inquiète surtout de la facture de la casse, à gauche on reproche au ministre de l’Intérieur de mettre de l’huile sur le feu, alors que les images de policiers étranglant une adolescente ou maintenant un jeune dans l’eau comme pour le noyer provoquent un tollé.

Le fiasco total de la journée du 17 octobre n’a bien évidemment pas calmé ces critiques. Selon les informations du «Huffington Post», même Emmanuel Macron juge Laurent Nuñez inutilement bravache. «Les violences policières attisent le conflit», cingle l’hebdomadaire allemand «Der Spiegel». «Les forces de l’ordre, menées par un ministre qui n’a officiellement donné aucune consigne de retenue face aux lycéens, voient tout de suite une menace à l’ordre public.

Les notions de désescalade et de proportionnalité de la riposte ne font pas partie du vocabulaire de la police française.» A droite, les reproches ne sont pas moindres, mais différents: on accuse Laurent Nuñez d’impuissance. Lui-même, d’ailleurs, admet sur France Inter avoir perdu le contrôle et explique avoir remis sa démission à Emmanuel Macron, qui l’a refusée.

Immobilisme déconnecté

Le ministre, réputé adepte du consensus en toutes circonstances – fan de football, ancien défenseur central, il est supporter à la fois de l’Olympique de Marseille, du Real Madrid et du club de Bourges – a-t-il fini par se mettre tout le monde à dos en essayant de plaire à tout le monde? Celui qui a le même rythme que son patron, Emmanuel Macron – ils dorment quatre heures par nuit et s’envoient des textos à 3h du matin – finit en tout cas par lui ressembler. Sa parole semble démonétisée. Son chemin pris entre les feux d’une extrême droite plus puissante que jamais, qui veut s’imposer comme le parti de l’ordre au milieu du chaos, et une gauche qui espère capitaliser sur la gronde sociale.

Dimanche soir, 24 heures après les débordements du 17 octobre, Emmanuel Macron prenait la parole à 20h… pour ne rien annoncer. Laurent Nuñez s’inscrit dans le même immobilisme déconnecté, avec ce narratif éculé de la démission refusée (en réalité, rien n’empêche un ministre de partir, même si le président lui demande de rester). «Je ne sais pas comment il survit à ça», se demande un conseiller gouvernemental dans les colonnes de «Libération». En réalité, il ne fait précisément qu’y survivre. Six mois avant la présidentielle, la macronie semble connaître un long et lent crépuscule. Et même les simples «techniciens» ne peuvent y échapper.

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