La série «Girls» de retour
Lena Dunham, la «voix d’une génération» qui a changé la télévision

Dix ans après la fin de sa série culte «Girls», la scénariste et actrice américaine vient d’annoncer cinq nouveaux épisodes pour 2027. Itinéraire d’une jeune surdouée qui a révolutionné les représentations sur le petit écran, non sans y laisser des plumes.
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Dix ans après la fin de la série culte «Girls», Lena Dunham réunit le casting original.
Photo: Dukas
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Margaux Baralon

«Vous vous souvenez qu’on passait des étés entiers à faire cette série? Ça vous dirait de…recommencer? Vous êtes libres l’été prochain?» La vidéo, postée sur les réseaux sociaux mardi, a immédiatement enflammé Internet. Lena Dunham, scénariste, actrice, mais aussi réalisatrice et productrice américaine, y apparaît lors d’un appel en visioconférence avec Allison Williams, Jemima Kirke, Zosia Mamet et Andrew Rannells, actrices et acteur dans sa série «Girls».

Et sa proposition ne laisse aucune place au doute: la fiction, devenue culte depuis sa diffusion entre 2012 et 2017, reviendra sur la chaîne HBO l’an prochain. «Mais peut-on encore l’appeler ‘Girls’? Parce qu’on est super vieilles maintenant…» se demande avec humour Lena Dunham, qui a prévu de proposer cinq épisodes pour ce reboot.

Celle qui n’avait que 26 ans lorsque le succès de «Girls» la propulse sur le devant de la scène en a effectivement désormais 40. Et l’explosion précoce a été d’autant moins facile à vivre que s’en est suivi une véritable traversée du désert. Après avoir été le summum du cool à la tête d’une oeuvre générationnelle, Lena Dunham a connu le triste sort réservé à celles et ceux qui, précisément, n’appartiennent qu’à une génération: les polémiques en cascade, l’impression d’être toujours à contretemps, l’impossibilité de réitérer l’exploit artistique.

Sans compter des problèmes de santé et d’addictions. Reste que les multiples réactions enthousiastes au retour de «Girls» le prouvent: Lena Dunham n’est pas une scénariste comme les autres. À son niveau, et avec toutes les limites que cela suppose, elle a fait bouger les lignes de la télévision.

La révolution «Girls»

Pour comprendre, il faut se remémorer les débuts de «Girls» et l’étonnement que produit à l’époque l’apparition, sur le petit écran, de Hannah Horvath, personnage principal de la série qui suit un groupe de vingtenaires paumées confrontées au début de la vie d’adulte, avec ses problèmes d’argent, d’amour et de sens qu’on donne à l’existence. Cette anti-héroïne est incarnée par Lena Dunham elle-même, et largement inspirée de sa propre personnalité.

«
Je veux écrire des histoires qui permettent aux gens de se sentir moins seuls que moi
»

Cette fille unique, au physique banal mais à l’ego bien développé, persuadée dans le pilote de la série d’être «la voix de [sa] génération… en tout cas une voix, d’une génération», ose ce qu’on accepte encore peu des personnages féminins en 2012: être assez irritante. Egocentrée, incapable de recevoir la moindre critique sur ses travaux d’écriture, Hannah est aussi très active sexuellement, papillonnant d’un homme à l’autre. Et le sexe, dans «Girls», ne ressemble en rien aux étreintes lascives dont le cinéma se repaît jusqu’ici. Il est cru, tout aussi banal que le corps de celles et ceux qui s’y adonnent, maladroit parfois, raté souvent, et ramené à ce qu’il a de plus trivial et de moins érotique.

A l’écran, où les corps correspondant aux canons de beauté deviennent la norme, celui de Lena Dunham dérange. Avec sa cellulite, ses bourrelets, tout ce qui est habituellement jugé disgracieux et que la scénariste déshabille pourtant très souvent sous des lumières peu flatteuses.

Hannah Horvath danse, court, fait du vélo, se masturbe (beaucoup) et son poids n’est jamais un problème, comme un contrepoint réaliste à la libération sexuelle un peu trop glamour de «Sex and the City». Et ce n’est pas parce que ce n’est pas un problème que c’est anodin. Au fond, la scénariste aurait pu faire sienne la phrase qu’elle place dans la bouche de son personnage dans la saison 3: «Je veux écrire des histoires qui permettent aux gens de se sentir moins seuls que moi.»

Haine viscérale

A l’époque, Lena Dunham n’en est pas à son coup d’essai. Toute son oeuvre tend vers un but: «Je veux raconter l’histoire de mon dégoût et de mon affolement à la découverte de mon corps de femme», explique-t-elle en 2026, dans son autobiographie «Famesick». Dans un court-métrage réalisé pendant ses études, «The Fountain», elle était déjà en sous-vêtements sur le campus de son université d’Oberlin, dans l’Ohio. «Tellement Lena», commente Nathalie, une internaute, sur le réseau social dédié au cinéma Letterboxd…avec une note de 0,5/5. Cette surexposition libère les représentations, mais elle agace aussi.

«
Nous étions des agneaux envoyés à l’abattoir
»

Car dans la vie, Lena Dunham n’est pas si éloignée de Hannah. Et en 2012, la sortie de la première saison de «Girls» coïncide avec l’explosion des réseaux sociaux – nous sommes un an avant l’introduction en bourse de ce qui s’appelait encore Twitter. Toujours dans «Famesick», la réalisatrice se souvient de tout ce que des anonymes lui reprochent en ligne: «mon corps moche, ma voix agaçante, mes opinions politiques, mon incapacité à marcher avec des talons hauts, mon style pas terrible et le fait que n’importe qui, littéralement n’importe qui, mérite plus ce succès que moi».

Cette haine viscérale dirigée contre elle, proportionnelle à sa folle réussite – le contrat avec la maison d’édition qui publie sa première autobiographie, en 2012, s’élève à 3,5 millions de dollars, Lena Dunham ne fait pas que la percevoir. Elle s’y confronte chaque jour, lisant des dizaines et des dizaines de commentaires insultants. «Quand vous êtes jeune, il est facile de penser qu’Internet est un jeu, et qu’il vous faut gagner», résume-t-elle auprès du «Guardian». Par ailleurs, rappelle-t-elle, elle n’a alors aucun modèle pour traverser cette attention médiatique permanente. «Nous étions des agneaux envoyés à l’abattoir», estime l’actrice à propos de sa personne et ses partenaires dans «Girls».

Mauvaise féministe?

La série, qui s’est achevée quelques mois avant que le mouvement #MeToo ne bouleverse la face du monde, ne se contente pas d’exposer des corps. Elle parle aussi de violence, de consentement et de zone grise. Comme dans ce superbe épisode 3 de la saison 6, judicieusement intitulé «American Bitch», et dans lequel un écrivain à succès accusé de violences sexuelles finit par imposer un tel ascendant psychologique à Hannah Horvath, pourtant venue le confronter sur ces accusations, qu’il la convainc de s’allonger dans son lit et de lui toucher le sexe. Fille d’une militante féministe, Lena Dunham s’engage aussi dans la vie civile pour la défense du droit à l’avortement. Militer pour ce qui lui tient à cœur est, pour elle, «la seule chose qui donne du sens à la célébrité», estime-t-elle dans les colonnes du «Time».

Mais sur le féminisme non plus, elle ne fait pas l’unanimité. «Girls» est pointée du doigt pour son manque de diversité – le quatuor de copine est blanc – et son point de vue bourgeois. Fille d’artistes, new-yorkaise pur jus – elle est née à Manhattan et a grandi à Brooklyn – Lena Dunham est partie avec une bonne dose de privilèges dans la vaste industrie du divertissement. Et le propos de «Girls», qui pourrait se résumer grossièrement au fait que même les enfants des catégories sociales supérieures ne savent pas toujours ce qu’ils vont faire de leur vie, peut apparaître grandement déconnecté.

La réalisatrice aggrave son cas fin 2017 lorsque, dans la première vague de #MeToo, le scénariste Murray Miller, avec lequel elle a travaillé sur «Girls», est accusé de viol. Sur Twitter, elle prend sa défense: «Si mon instinct premier est d’écouter les histoires de chaque femme, ma connaissance intime de la situation de Murray fait que je suis persuadée que ce cas entre dans la case des 3 % de fausses accusations d’abus sexuels qui sont faites chaque année.» Dès le lendemain et le tollé provoqué, Lena Dunham s’excuse. Un an plus tard, elle revient en longueur auprès du «Hollywood Reporter» sur cette «terrible erreur».

Traversée du désert

Lena Dunham a-t-elle été ringardisée par un mouvement qu’elle a pourtant précédé dans son œuvre? Pendant longtemps, le doute a été permis. Devenue un repoussoir, elle connaît aussi le contrecoup du succès. En 2018, sa première série post-«Girls», «Camping», est annulée au bout d’une saison, après des critiques très mitigées.

La scénariste se fait discrète, quoique toujours volontaire pour incarner une Amérique sans fard, pour ne pas dire laide, comme lorsqu’elle tient un second rôle dans le «Once upon a time…in Hollywood» de Quentin Tarantino, qui la transforme en hippie édentée fan de Charles Manson. À l’époque, on lui prédit pire que la mort pour une artiste: l’indifférence. Pourtant, il reste toujours quelque chose de Lena Dunham. Lorsque la série «Industry» commence sa diffusion, en 2020, elle est immédiatement étiquetée comme son œuvre à elle – ce qui est tout à fait abusif, elle n’a fait que réaliser le premier épisode.

«
Avec une douleur comme ça, je ne pourrais jamais être mère. Même si j’arrivais à tomber enceinte, je n’aurais rien à offrir
»

La parution de «Famesick» permet aujourd’hui de regarder différemment ce qui ressemblait à première vue à une traversée du désert. Dans cette seconde autobiographie, Lena Dunham parle très crûment de problèmes de santé qui lui ont gâché, et gâchent encore, la vie: une endométriose qu’elle mettra très longtemps à se faire diagnostiquer et résultera finalement dans l’ablation de son utérus, un syndrome d’Ehlers-Danlos, maladie génétique qui entraîne d’énormes douleurs, et des addictions aux médicaments qu’elle ingère pour se soulager.

«La maladie, comme la célébrité, peut entraîner un repli sur vous-même», explique-t-elle au «New York Times». «Parce que la douleur physique est l’un des sentiments les plus égoïstes du monde. Et cela fait peur aux autres.» Dans les colonnes de «Vogue», elle raconte comment elle se résout à subir une hystérectomie alors qu’elle a toujours voulu des enfants: «Avec une douleur comme ça, je ne pourrais jamais être mère. Même si j’arrivais à tomber enceinte, je n’aurais rien à offrir.»

Paradoxe originel

Aujourd’hui, Lena Dunham n’en est pas sortie. Le syndrome d’Ehlers-Danlos se soulage éventuellement mais ne se guérit jamais. La guérison est ailleurs: dans une rencontre amoureuse épanouissante avec le musicien Luis Felber, un déménagement de New-York, ville qui l’épuise, à Londres, et la sortie de sa dernière série, «Too Much», l’année dernière sur Netflix.

Imparfaite mais attachante, drôle et embarrassante, et toujours à son image, comme son titre. «J’ai agacé des gens depuis que je suis petite. J’étais une enfant agaçante. J’en faisais trop. J’étais bruyante», se souvient l’artiste dans les colonnes du «New York Times». Avant de poser des mots sur ce paradoxe qui la constitue: «Je suis née avec une énorme dose de culpabilité, de honte et de détestation de moi-même, ce qui est totalement contradictoire avec mon besoin pathologique de m’exprimer.»

Le retour de «Girls» est-il la dernière preuve en date de ce besoin? Le défi semble à la fois trop simple, au vu du succès, jamais démenti, et même amplifié depuis, de la série originelle. D’un autre côté, les suites, reboots et autres remakes sont si souvent décevants que la tâche s’annonce immense.

D’autant que Lena Dunham n’est plus une «fille» mais une quadragénaire, toujours aussi accro à l’introspection en public. Une chose pourtant semble avoir changé. À l’instar du personnage principal de «Too Much», autre alter ego de fiction bien qu’elle en ait confié l’incarnation à quelqu’un d’autre (la fabuleuse Megan Stalter), la réalisatrice semble avoir fait la paix avec sa propre exubérance et ses outrances.

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