Célébrité du troisième type
Adèle Exarchopoulos, la surdouée super normale du cinéma français

A l’affiche du film «Garance», dans lequel elle excelle en actrice alcoolique, la comédienne s’apprête à conquérir les Etats-Unis. Itinéraire d’une professionnelle vorace et passionnée, qui a imposé le modèle de la superstar de proximité.
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Adèle Exarchopoulos est le visage d'une nouvelle génération de professionnels loin des divas.
Photo: www.imago-images.de
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Margaux Baralon

A quoi tient un destin? Souvent, à rien. Lorsque leur fille est née, en 1993 à Paris, les parents d’Adèle Exarchopoulos hésitaient entre Nadia et Adèle. Descendu boire une bière non loin de la maternité, son père, professeur de musique, s’est vu servir une Adelscott. Peut-être aurait-il suffi d’une Heineken pour qu’Adèle s’appelle Nadia, et que tout soit différent. Mais dans cette vie, celle qui s’apprête à fêter ses 33 ans est l’une des actrices françaises les plus en vogue.

On savait qu’elle pouvait tout jouer, et voilà qu’elle le prouve de nouveau en incarnant, dans «Garance», à voir sur les écrans romands la semaine prochaine, une jeune femme alcoolique tout en nuances. Surtout, son talent s’exporte à l’international. Avec pas moins de deux films américains annoncés dans les prochaines années, dont un western intriguant dirigé par le Coréen multiprimé Park Chan-Wook, Adèle Exarchopoulos part à la conquête d’Hollywood.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’actrice a travaillé pour cette victoire. Auréolée d’un prix cannois dès son premier grand rôle dans «La Vie d’Adèle» (titre qui, déjà, annonçait un grand destin), la comédienne a navigué entre le drame et la comédie, les films d’auteur et les grosses productions, pour s’imposer partout. Surtout, elle est le visage d’une nouvelle génération de professionnels loin des divas, la preuve qu’on peut être superstar et vivre en vêtements de sport informes, et que le luxe de la célébrité aujourd’hui est peut-être précisément d’être parfaitement normal.

Tout donner, sauf son nom

C’est comme cela, d’ailleurs, qu’Adèle Exarchopoulos aurait convaincu le cinéaste Abdellatif Kechiche de la prendre dans «La Vie d’Adèle»: en ne faisant rien d’autre qu’être elle-même, donc en mangeant une tarte au citron. «J'étais devant lui à manger cette tarte, sans façon, exactement comme je mange dans la vie. Il a certainement compris à quel point j'étais capable de m'abandonner», raconte-t-elle aujourd’hui aux «Echos».

Pour le cinéma, elle donne tout, en effet: ses études, avec ce baccalauréat – équivalent français de la maturité – qu’elle rate d’un point et décide de ne pas repasser pour courir les castings; son temps, avec 37 longs métrages en vingt ans de carrière; et souvent son style, lorsqu’elle accepte de troquer ses pantalons de survêtement et ses gros sweats à capuche pour des robes de princesse.

Une chose, cependant, n’a pas été abandonnée: son nom de famille. Alors qu’elle n’a que 16 ans et joue une jeune fille juive dans «La Rafle», film qui retrace l’histoire honteuse de la police française pendant l’Occupation nazie, des producteurs lui suggèrent d’abandonner ce patronyme grec imprononçable. Par exemple, en le raccourcissant pour s’appeler «Exar». «Mon père a pété un câble», se souvient l’actrice dans la version française de l’émission «Hot Ones». «Il avait appelé la production et incendié les gens en leur disant qu’on ne pouvait pas dire ça à une gamine.» Aujourd’hui, que tout le monde fasse l’effort de prononcer correctement ces cinq syllabes est l’un des signes de sa réussite.

«Ghetto»

Après «La Vie d’Adèle», pourtant, tout aurait pu s’arrêter. Combien de jeunes comédiens explosent dans un premier film remarqué, avant que leur parcours ne s'arrête net? Plein. D’autant plus lorsqu’ils ne sont pas du sérail, comme Adèle Exarchopoulos, qui impose une franchise désarmante, et une façon de parler peu policée. Elle fume, parle d’une voix grave, n’a pas les codes bourgeois. Dézingue Christine Boutin, alors présidente du Parti chrétien-démocrate et fermement opposée au mariage homosexuel, en la traitant de «frustrée de la fouf». Dans le cinéma français, où on a plutôt l’habitude des Fanny Ardant et des Catherine Deneuve, cela choque. «Certains commentaires ont pu me blesser à l’époque, notamment quand je lisais que j’étais vulgaire», confiera plus tard l’actrice à «Madame Figaro». «Parce que pour moi, la vulgarité, c’était les gens mal éduqués.»

Alors Adèle Exarchopoulos arrête d’être «trop sincère». «J’ai eu trop de ratés, trop de polémiques. Je sens qu’il y a une responsabilité quand on prend la parole», poursuit-elle dans «Hot Ones». «C’est plutôt noble, sauf qu’en réalité, on n’écoute pas vraiment les gens. On écoute uniquement comment ils vont dire les choses. A part dire que je parle mal, ce qui était vrai, on s’en foutait de ce que je pensais réellement.» Encore aujourd’hui, sa seule façon de marcher ou de fumer est souvent vilipendée sur les réseaux sociaux. Une vidéo d’elle avec François Civil au Festival de Cannes, en 2024 après la projection de «L’Amour ouf», sur laquelle elle écrase son mégot dans un cendrier, lui a attiré les foudres d’internautes qui la trouvent «horrible», «ghetto» et «sans classe».

La star de la banalité

Reste qu’avec justement François Civil – son compagnon actuel – mais aussi des figures comme Leïla Bekhti, Adèle Exarchopoulos a rajeuni le milieu et imposé une autre forme de célébrité, plus accessible, plus ancrée dans le réel. Quand elle tombe enceinte de son fils, entre 2016 et 2017, l’actrice perd deux rôles qui ne peuvent pas être adaptés à sa condition. Elle décide de retourner exercer l’un de ses anciens petits boulots, et de vendre des sandwichs au stade de Bercy. «On m’a beaucoup dit qu’il fallait essayer de me nourrir en allant à des expos. Je kiffe les expos, c’est pas le sujet», explique-t-elle à «Libération». «Mais j’avais besoin de banalité, de faire quelque chose de très concret.»

La nourriture est peut-être ce qu’il y a de plus naturel chez elle – et cela non plus, dans une industrie qui pousse les femmes à s’affamer, n’est pas si courant. En 2024, sur la scène des César pour recevoir le prix de meilleure actrice dans un second rôle, Adèle Exarchopoulos remercie toute l’équipe du film «Je verrai toujours vos visages», cantine comprise. «Y’avait des moelleux au chocolat, c’était trop bon.» Les gâteaux lui parlent plus que les vêtements de créateur. «Je fais de la mode pour faire des films à petite économie ou pour me permettre de ne faire qu’un film par an. Mais ma mère, elle s’est mariée en jean, hein!», balance-t-elle dans les colonnes du magazine «Society». «Je serais une immense menteuse de te dire que la mode me passionne. Je ne vais pas m’inventer une vie.»

Naïveté et empathie

A part sur les tournages. «Le cinéma, c’est un immense terrain de jeu. Comme quand t’étais petit, t’étais dans ta chambre et tu jouais avec des Lego. C’est se rater, c’est essayer», confie l’actrice dans «Hot Ones». «Je faisais des impros dans mon quartier, mais jamais je n’aurais cru que je toucherais un salaire en faisant un film, je ne savais même pas qu’on était payés pour ça. Je garde cette naïveté extrême pour le plateau.»

Elle garde aussi, explique aux «Echos» celle qui a longtemps pensé devenir psychologue en prison, de l’«empathie» pour les autres et pour ses personnages. La clef de la réussite. Pour incarner Garance, l’héroïne de son prochain film, actrice alcoolique, Adèle Exarchopoulos intègre un groupe de femmes en proie aux addictions et y découvre de la sororité et des angoisses profondes assez universelles. «Cela m’a permis d’humaniser quelque chose qui est très invisible dans la société», explique-t-elle au micro de «France Inter».

Reste, tout de même, de la technique. Elle en parle peu, ce sont les autres qui le font à sa place. «Elle est incroyable cette meuf», dit Alain Chabat dans «Hot Ones». «C’est tellement fort ce qu’elle envoie, que tu ne penses plus à rien, t’es qu’avec elle. Ils sont faits en quoi ces gens, pour arriver à des états comme ça aussi vrais et intenses?»

Emmanuel Marre, qui l’a dirigée dans «Rien à foutre», souligne auprès de Cin’Ecrans qu’elle est «très drôle» et possède «une qualité unique»: «elle accepte de ne pas comprendre complètement son personnage, de ne pas le construire de manière psychologisante, et de ne pas forcément vouloir le sauver.» L’actrice le formule d’une autre manière, percutante, au micro de France Inter: «J’aime bien être mignonne en promo, mais mon rêve c’est d’être laide dans les films.»

Le bon recul

Aujourd’hui, Adèle Exarchopoulos semble prendre encore une autre dimension. Celle qui a déjà fait ses premiers pas à l’international dans un petit film d’auteur, «I Used to be darker», en 2013, puis dans une superproduction catastrophiquement ratée, «The Last Face» de Sean Penn, hué à Cannes en 2016, s’apprête à conquérir plus durablement Hollywood. Avec, comme d’habitude, l’art de faire des grands écarts. Dans «Die Alive», prévu pour 2027, elle donne la réplique à Zoë Kravitz devant la caméra de Megan Park, cinéaste en vue en ce moment avec la charmante série «Sterling Point» sur Prime Video.

L’année suivante, on la verra dans un film de Park Chan-Wook (le réalisateur d’«Old Boy», excusez du peu) face à Pedro Pascal, Austin Butler et Matthew McConaughey (excusez du peu aussi). «Je n’arrive pas à y croire. C’est la première fois que quand je les ai rencontrés [en visio], j’ai fait une photo de mon ordinateur», bafouille Adèle Exarchopoulos sur le plateau de «Quotidien».

De quoi changer encore de sphère? Pas sûr qu’elle renonce à partir l’été avec sa mère infirmière et ses frères qui travaillent dans la plomberie et les climatisations. Ni qu’elle change de bande de potes, «les mêmes depuis 15 ans», comme elle le rappelle auprès de «Society». «On [les acteurs] tend quand même beaucoup à être des produits d’une forme de fantasme capitaliste. Je pense que si tu prends pas le bon recul, t’es morte.»

Le sien consiste à rêver parfois d’une autre vie. «On se met ensemble, avec mes potes et on ouvre un petit coffee shop, un café grec sympa ou une baraque à frites qui cartonne», esquisse-t-elle dans «Les Echos». En général, Adèle Exarchopoulos ne regarde pas trop loin. Elle n’a jamais suivi de thérapie, jamais un programme de sport pendant plus de six mois. «Je n’ai pas la constance.» Alors pour le cinéma aussi, c’est un peu flou. «Je ne sais pas si à 60 ans j’aurais envie de faire ça. Je dis ça, mais peut-être aussi que je crèverai pour qu’on me rappelle.»

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