Ils étaient plusieurs centaines d’étudiants, mercredi, assis dans le restaurant de l’université de Cornell ou à l’extérieur. Au sein du campus de ce prestigieux établissement, membre de la fameuse Ivy League américaine et situé non loin de la frontière avec le Canada dans l’État de New York, des jeunes femmes et des jeunes hommes sont restés là pendant sept heures, refusant de bouger, de se rendre en classe, d’utiliser le moindre service des infrastructures et même de payer le moindre centime.
Sept heures, c’est le temps qu’a duré le viol en réunion subi par l’une de leurs camarades il y a deux ans, et dénoncé dans la foulée à la direction de l’université. Estimant que l’affaire n’avait pas été suffisamment prise au sérieux, et les sept hommes impliqués dans son calvaire trop légèrement punis, l’étudiante, connue sous le pseudonyme «Jane Doe», un nom générique utilisé outre-Atlantique pour qualifier des victimes anonymes, a saisi la Cour Suprême au mois de septembre. Depuis cette saisine, et les révélations de la chaîne américaine CBS sur le fond de l’affaire, le sujet fait la une de l’actualité aux Etats-Unis, mettant en émoi la société civile comme la classe politique.
Solidaire avec Jane Doe, de nombreux jeunes réclament la démission de Michael Kotlikoff, le président de Cornell. Mais les répercussions de cette affaire de viol se mesurent bien au-delà de la remise en cause de cette figure d’autorité. Ambiance sexiste sur les campus universitaires, incapacité des institutions policières et judiciaires à s’emparer correctement des cas de violences sexistes et sexuelles, regain de misogynie d’une Amérique trumpiste… le cas Jane Doe jette une lumière crue sur les failles d’une société toute entière.
Viol collectif
La première étincelle du scandale crépite mi-septembre, lorsque le «Cornell Sun», un média étudiant se fait l’écho d’une plainte qui vient d’être déposée auprès de la Cour suprême par une ancienne élève de l’université. Celle-ci attaque l’établissement, la fraternité (une association étudiante réservée aux hommes) Chi Phi, sept étudiants appartenant à cette fraternité, plusieurs sororités (l’équivalent des fraternités mais pour les femmes) et un bar du campus.
Les sept jeunes hommes sont accusés de viol en réunion. Les autres personnes et institutions citées, de ne pas avoir protégé la plaignante. «Après les faits, j’ai été très déçue du manque de soutien que j’ai reçu de la part de la communauté étudiante», explique alors Jane Doe au «Cornell Sun». «Ce que j’ai vécu était déjà dévastateur, mais cette douleur a été aggravée lorsque j’ai été critiquée, ostracisée, au moment où j’avais le plus besoin d’aide, de soin et de compassion.»
Cette plainte, déposée le 16 septembre, n’est pas la première. Car les faits remontent au mois d’octobre 2024, et ont été signalés par Jane Doe en novembre de la même année. Selon les dires de la plaignante, un soir, la jeune femme alors âgée de 20 ans, boit de l’alcool au sein de sa sororité. Puis, elle se dirige, accompagnée d’autres membres de cette sororité, vers un bar.
En dépit de son âge (il est interdit de boire de l’alcool avant 21 ans aux États-Unis), elle affirme que de l’alcool lui est de nouveau servi. Elle rejoint ensuite un ami dans le bâtiment de la fraternité Chi Phi, qui lui propose d’avoir des relations sexuelles avec lui et un autre jeune homme. Jane Doe affirme être déjà trop ivre pour être en état de consentir. Les jeunes hommes lui servent plus l’alcool et l’encouragent à prendre de la kétamine. Pendant sept heures, sept garçons se succéderont dans la chambre où se trouve l’étudiante pour avoir des rapports sexuels avec elle.
Une machine policière et judiciaire grippée
Selon CNN, qui a reconstitué les faits chronologiquement à partir d’un résumé du dossier de l’affaire établi par l’université de Cornell, Jane Doe met plusieurs jours à réaliser qu’elle vient de subir un viol. C’est en entendant parler sur les réseaux sociaux d’un fait similaire, commis sur une autre étudiante par des membres de la même fraternité, qu’elle décide d’aller voir d’abord un professionnel de santé, qui lui conseille simplement de «parler à quelqu’un».
- Police: 117
- Violencequefaire (anonyme et gratuit, réponse dans les 3 jours)
Centres d’aide aux victimes LAVI
Et pour les jeunes:
- Ciao.ch (réponse dans les 2 jours)
- Pro Juventute (24/7): 147
- Patouche: 0800 800 140
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La jeune femme finit par contacter la police de l’université le 8 novembre 2024. C’est là que la machine policière et judiciaire se grippe. La police affirme avoir transmis tous ses éléments à Matthew Van Houten, procureur adjoint du comté. Ce dernier, de son côté, affirme n’avoir reçu qu’un résumé, qui ne contient pas explicitement le terme de «viol» – mais mentionne déjà en détail le fait que la plaignante n’est pas en capacité de donner son consentement et est «horrifiée» par ce qui lui arrive. Toujours est-il que la plainte est classée sans suite.
Du côté de l’université, toutes les parties sont entendues, avec au moins 50 entretiens menés, à partir de janvier 2025, au nom du «titre IX». Cette disposition permet à chaque campus de mener sa propre enquête interne. Quatre des sept mis en cause reconnaissent des rapports sexuels avec la victime, tout en affirmant qu’ils sont consentis. Des sanctions tombent un an plus tard, à la rentrée 2025, et vont de l’expulsion à la rédaction d’un devoir, en passant par des suspensions. De son côté, Jane Doe abandonne ses études, selon son avocat, qui explique auprès de CBS que c’est bien lié au traumatisme subi.
Un «schéma morbide» dans les universités
Très vite, l’affaire se répand dans toute la presse américaine. À Cornell, les étudiants dénoncent des faits qui ne sont pas isolés mais témoignent, comme l’écrit un commentaire du «Cornell Sun», «d’un schéma morbide». Mercredi, pendant leur rassemblement, les étudiants mobilisés ont rappelé que pour 1200 signalements de violences sexuelles reçus par l’université entre 2018 et 2024, l’établissement avait procédé à sept expulsions seulement.
La «task force» mise en place après la plainte de Jane Doe a également établi une statistique éloquente: alors qu’en 2023, 11% des étudiants et étudiantes interrogés affirmaient avoir subi au moins un «contact sexuel non consenti» sur le campus, le chiffre est passé à 15% en 2025. Et une agression sur cinq commise contre les femmes se déroule dans les fraternités.
Ces associations, avec les sororités, toutes désignées par des lettres de l’alphabet grec, sont des piliers de la vie estudiantine aux États-Unis. Elles permettent de vivre la «Greek life», fondée sur la solidarité (supposément) solide entre jeunes et une véritable culture de la fête. Jane Doe elle-même avait décidé d’intégrer une sororité car l’université de Cornell estime qu’elles représentent une part «vitale» de l’expérience sur un campus. Pourtant, ces organisations, et surtout les fraternités, sont régulièrement pointées du doigt pour les incidents qui s’y déroulent, notamment lors des bizutages et des soirées.
La culture des fraternités en question
«La ‘Greek life’ est un pilier du campus, mais c’est aussi une source majeure de violences sexuelles», dénonce auprès du «Monde» Jack Huber, membre de l’Association des étudiants pour un Cornell démocratique, l’un des collectifs qui appelait au rassemblement ce mercredi. Parce qu’elles réunissent des hommes en non-mixité, les fraternités «permettent [à leurs membres] de vivre leur masculinité de manière particulière», analyse dans le magazine «Time» Nick Syrett, professeur et auteur d’un livre sur le sujet.
«L’accent est mis sur le sexe, les rencontres, le fait d’arriver à conclure. Dans certaines fraternités, il est requis que chacun rapporte qui il a embrassé, avec qui il a couché. C’est une manière de renforcer la masculinité.» Le soir du viol collectif de Jane Doe, un message, envoyé sur Snapchat, résume un état d’esprit répandu dans ces organisations: «chatte en libre-service à l’étage.» Quelques heures plus tard, un étudiant demandait si «le magasin était encore ouvert».
Les fraternités ont aussi énormément de pouvoir, possédant souvent leurs propres bâtiments, ce qui rend difficile la supervision de l’université. Alors que plusieurs d’entre elles ont été bannies dans différentes universités, elles recrutent toujours des membres sous le manteau, unis par une culture du secret qui les pousse souvent à se protéger les uns les autres.
En outre, le fonctionnement financier des universités américaines repose en partie sur ces associations. «L’université ne veut pas s’attaquer aux fraternités parce qu’elles et leurs anciens élèves comptent parmi ses plus grands donateurs», résume Jack Huber. «C’est un système où les fraternités dépendent de l’administration pour être protégées, et l’université dépend d’elles pour leurs dons.»
Une loi à changer?
Mais le cas Jane Doe déborde largement de l’enceinte des campus. Les ratés entre la police et le procureur du comté en rappellent bien d’autres dans des affaires similaires et plusieurs questions restent à éclaircir. Pourquoi la police de l’université n’a-t-elle pas transmis l’ensemble de la déclaration de l’étudiante au procureur, mais seulement un résumé? A-t-elle bien réclamé les données des téléphones des suspects à leurs opérateurs?
Le scandale expose également un angle mort de la loi en vigueur dans l’État de New York. Aujourd’hui, si une plaignante a volontairement consommé de l’alcool ou de la drogue, elle n’est pas automatique considérée comme incapable de donner son consentement. Il faut qu’elle prouve que son niveau d’ivresse ou d’intoxication était si élevé que cela ne lui était pas possible. Plusieurs textes ont déjà été présentés pour changer cette loi, en vain.
La gouverneure démocrate de l’État de New York, Kathy Hochul, s’y est dite favorable. C’est aussi elle qui a nommé Letitia James, procureure générale, pour reprendre les investigations. Un choix qui déplace encore le débat sur un plan plus politique car, à de rares exceptions près, les procureurs d’État aux États-Unis sont des élus.
L’administration Trump face à ses failles
Et le nom de Letitia James, première femme afro-américaine élue à ce poste, n’est pas inconnu. Soutien du maire démocrate de New York Zohran Mamdani, la procureure a déjà entamé des poursuites contre un conglomérat appartenant à Donald Trump, obtenant une condamnation. Interrogé sur l’enquête concernant les «7 de Cornell», comme on surnomme désormais les suspects, le président américain s’est empressé de leur apporter sa compassion.
«Je me sens mal pour quiconque» se retrouve sous le coup d’une investigation qu’elle mène, a-t-il déclaré le 2 octobre devant des journalistes, «car [ces personnes] ne seront pas traitées équitablement. Letitia James est une personne corrompue.» L’avocat de l’un des sept suspects a d’ailleurs déjà lancé une procédure pour démettre la procureure de sa mission, estimant qu’elle a «indéniablement démontré un biais et une présomption de culpabilité à l’envers des accusés dans des procès civils».
Si la personnalité de Letitia James cristallise une opposition, il ne faut pas s’y tromper: c’est bien la nature du scandale qui met l’Amérique trumpiste mal à l’aise. Le président américain, si prompt à s’exprimer sur tous les sujets, n’a d’ailleurs pas accordé un mot à la plaignante. «Je ne connais pas grand-chose à l’affaire, mais Cornell est une bonne université, je suis sûr qu’ils vont faire ce qui est juste», a-t-il simplement répondu à des journalistes, selon le «New York Times».
Le journal a fait les comptes: pendant les 20 premiers mois du premier mandat de Donald Trump, à partir de 2017, le département fédéral chargé d’examiner les plaintes pour discriminations dans les écoles s’est occupé de plus de 150 cas de violences sexistes et sexuelles. Pendant les 20 premiers mois de son second mandat, donc à partir de 2025, ce chiffre s’élève à… un cas.
En revanche, les investigations autour d’athlètes transgenres, de manifestations contre le gouvernement israélien ou pour purger les programmes des notions de diversité, d’équité et d’inclusion, se sont multipliées. Certaines concernaient d’ailleurs bel et bien l’université de Cornell: en mars 2025, deux enquêtes ont été ouvertes. L’une pour savoir si l’établissement maîtrisait bien les rassemblements pro-Gaza en son sein. L’autre pour faire la lumière sur le racisme anti-Blanc dans l’admission des étudiants.