Ultimes pourparlers à Genève
Ces Iraniens redoutent que Trump négocie un très mauvais deal

Combien sont-ils, en Iran, à espérer que les Etats-Unis fassent tomber le régime des mollahs au pouvoir depuis 1979? A coup sûr des millions. Pour eux, Donald Trump représente l'espoir. Mais ils redoutent un très mauvais deal..
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L'ayatollah Ali Khamenei (ici sur la fresque), âgé de 86 ans, est le guide suprème du régime iranien.
Photo: AFP
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Richard WerlyJournaliste Blick

Ils se cachent pour parler à cœur ouvert. Ils redoutent d’être surveillés. Ils ont peur pour leurs familles et leurs proches restés en Iran. Ils savent que si Donald Trump donne l’ordre de bombarder leur pays, le risque de chaos qui en découlera est réel. Malgré tout cela, ils refusent de se taire.

Amin est employé d’une banque à Dubaï, l’émirat devenu la plaque tournante financière de la région du Golfe. Il me montre ses deux passeports. Le premier est iranien. Le second est omanais. C’est justement sa seconde patrie, le sultanat d’Oman, qui doit arbitrer ce jeudi 26 février les négociations entre les délégations iraniennes et américaines. Amin rajuste ses lunettes. Il vient de tomber son masque anti-Covid. Il ne veut pas d'une guerre. Mais à 36 ans, il redoute encore pire qu’un conflit: un «deal» qui permettrait au régime des mollahs de survivre encore, et de continuer à réprimer après des concessions de façade sur leurs programmes ballistiques et nucléaires.

Décapiter le régime

«Je m’en veux d’admettre que je souhaite des frappes américaines qui décapiteraient le régime iranien, explique-t-il dans un café du Dubai Mall, au pied de la tour géante Burj Khalifa. Je suis nationaliste et j’aime mon pays. Je n’aime pas Trump et je sais ce que les États-Unis ont fait en Afghanistan et en Irak, où ils ont beaucoup détruit avant d’abandonner leurs alliés sur place. Mais s’ils ne frappent pas, les ayatollahs s’en sortiront. Cela fait cinquante ans qu’ils s’en sortent…»

Ce refrain est très fréquent au sein de la diaspora iranienne, effarée par l’ampleur de la répression qui s’est abattue sur la population après les manifestations sociales de janvier 2026. Près de 40'000 morts selon les organisations de défense des droits de l’homme. Donald Trump, lui, a cité le chiffre de 32'000 victimes dans son discours sur l’état de l’Union, prononcé devant le Congrès à Washington, ce 24 février.

Des dizaines de milliers de protestataires arrêtés, tués, souvent torturés par les forces de sécurité du régime, menées par les «gardiens de la révolution». Comment passer l'éponge sur un tel massacre? «Si les ayatollahs font les concessions demandées sur le nucléaire, à savoir l’abandon de leur uranium enrichi et de leur programme d’enrichissement, Trump risque de tout mettre en mode pause. Et les Iraniens, qui les défendra?» poursuit notre interlocuteur.

Ligne rouge

Le président des Etats-Unis a, dans son discours au Congrès, fixé sa ligne rouge. Il exige que l’Iran abandonne purement et simplement le projet de fabriquer la bombe atomique. Une capitulation nucléaire accompagnée de deux autres conditions, que vont exiger à Genève ses émissaires Steve Witkoff et Jared Kushner (qui est aussi le gendre de Trump): le démantèlement du programme et du stock de missiles ballistiques susceptibles d’être utilisés contre Israël, et l’arrêt complet de tout soutien militaire aux alliés traditionnels de Téhéran dans la région, comme les Houthis du Yémen, les milices chiites irakiennes ou le Hezbollah au sud du Liban. 

Ce à quoi le président iranien a répondu ce jeudi matin que son pays «ne cherche pas du tout à se procurer des armes nucléaires». Possible d’obtenir une capitulation totale en une journée genevoise? A priori, non. Sauf que la diplomatie est un art iranien…

Fatemeh est comme Armin. Elle a pu émigrer à Dubaï, où son travail est moins rémunérateur: elle garde les enfants d’une famille chiite d’Oman, qui passe une partie de son temps dans l’émirat. Ces derniers ont accepté qu’elle nous parle après l’intercession d’un ami commun libanais. Or Fatemeh a peur, mais pas des frappes de Trump: «Les Etats-Unis ne dévasteront pas l’Iran. Ils n’aplatiront pas le pays comme les Israéliens l’ont fait à Gaza. Ils élimineront les chefs du régime. Et ça, c’est bien. S’il le peut, Trump devrait tuer Khamenei.»

Pour cette quinquagénaire obligée de partager sa chambre à Dubaï avec une autre domestique philippine, le nucléaire est même peut-être un leurre. «Je regarde les réseaux sociaux. Beaucoup d’Iraniens pensent que les ayatollahs ne peuvent plus faire une bombe. Ils mentent pour faire peur à l’Occident. En revanche, j’ai vu les images des bassidjis (les miliciens pro-régime) qui tiraient sur la foule à Téhéran. Vous croyez que cela va s’arrêter si Trump conclut un 'deal'? Moi, non. Ce qu’il faut, c’est une nouvelle révolution pour que l’Iran se modernise enfin, comme ici aux Émirats.»

Au secours de la population

L’équation est dès lors compliquée pour le président américain, qui avait promis, en janvier, de venir au secours de la population iranienne en colère. Soit il frappe, sans assurance que cela permette un changement de régime, vu son refus d’engager des troupes au sol. Soit il conclut un accord avec une partie du régime iranien prête à engager des réformes après la renonciation à l’arme nucléaire.

Mais avec quelles garanties ? Pour l’heure, son calcul a été de gagner du temps. Pendant la négociation, y compris celle de ce 26 février à Genève, les Etats-Unis accumulent les moyens militaires aéronavals et les informations sur la localisation des dignitaires de la République islamique. La CIA vient, par exemple, de diffuser un manuel en langue farsi pour l’utilisation de terminaux Starlink clandestins, afin que l’Internet fonctionne, même en cas de coupures. Des éléments des forces spéciales américaines sont avec les Kurdes iraniens. L’étau se resserre sur les ayatollahs. Et après?

Le rôle de Reza Pahlavi

Fatemeh et Armin ont été rejoints par M… un homme d’affaires libanais d’origine syrienne qui, depuis Dubaï, est impliqué dans les réseaux démocratiques iraniens. M…, qui ne veut pas donner son nom, était à Munich le 14 février, en marge de la Conférence annuelle sur la sécurité, aux côtés de Reza Pahlavi, le fils du Shah renversé en 1979 par l’ayatollah Khomeiny. Il me montre les photos de la manifestation monstre qui a eu lieu en Bavière ce jour-là. Près de 200'000 personnes.

«Pour tous ces gens, Trump est la seule chance de changement à Téhéran, m’explique-t-il. Ils croient vraiment en lui.» Sauf que, pour le moment, la priorité américaine demeure la négociation et la diplomatie. Le secrétaire d’État Marco Rubio a même évoqué la possibilité d’associer la Russie et la Chine à un «deal» nucléaire avec l’Iran qui pourrait survenir à Genève. La liberté d’un peuple, sacrifiée à la sécurité?

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