En bref
- Malgré les pannes et les brouilleurs, l’Ukraine utilise des robots de combat
- Ils attaquent, déminent, livrent et évacuent les blessés
- Lors de l’opération «Vivaldi», ils ont contribué à reconquérir 176 kilomètres carrés
Un petit robot terrestre progresse sur un bitume criblé d'impacts. A 10 km/h, il roule vers le front, dans l'est de l'Ukraine. Seul. Aucun soldat ne l'escorte. Arrimée à son châssis: une mitrailleuse. Il pleut sous un ciel bas et gris.
«Sicario», lui, est à l'abri, dans une pièce étouffante aux volets clos. Ce soldat de la 159e brigade mécanisée à les yeux rivés sur des moniteurs. Le robot atteint un carrefour. Sicario presse la détente. Rien. Un claquement sec. La mitrailleuse s'est enrayée.
Sur le front, une arme enrayée peut coûter la vie à un fantassin. Sicario, lui, reste impassible. Il tire un levier vers lui. Le robot fait demi-tour et s'éloigne. Quelques kilomètres en arrière, des mécaniciens l'attendent. Ils l'entourent, outils en main. Aucun blessé. Pas de sang. Seulement du métal à réparer.
Il y a deux ans encore, les robots terrestres étaient cantonnés au soutien: ils acheminaient des munitions, posaient des mines, évacuaient les blessés. Désormais, ils montent aussi au front et attaquent.
Des soldats russes pris de panique
A côté de la maison où Sicario pilote son robot se trouve une vieille cabane de jardin délabrée. A l’intérieur, des explosifs et des munitions sont entassés entre des outils et des canettes vides de boissons énergétiques. Les soldats appellent l’endroit, avec humour, leur «université des explosions».
Ici, «Demon» fait figure de mentor. Le commandant de l'unité robotique suit le développement des machines depuis leurs débuts. «Il y a quelques mois, nous avons envoyé des robots chargés de mines antichars et d'obus d'artillerie de 152 millimètres, raconte-t-il. Lorsqu'ils ont atteint les positions adverses, la panique s'est emparée des soldats russes.»
Il fait ensuite écouter une communication radio russe interceptée. «Nous sommes encerclés par des robots!» s'alarme une voix. Le commandant commente: «Les robots ont détruit les positions. Ce n'est qu'ensuite que nos soldats ont avancé et pris les postes – sans la moindre perte.»
Les robots ne sont pas pour autant une arme miracle. Quand il pleut, ils s'embourbent dans les terres ukrainiennes détrempées. Les brouilleurs ennemis peuvent couper la liaison avec leur opérateur. Et la technologie a un prix: environ 60'000 francs par machine.
«Un robot ne saigne pas»
Pour «Khrust», un autre soldat, le calcul est pourtant simple. «Là où une machine attend aujourd'hui dans la boue, cinq hommes étaient autrefois postés.» Il a lui-même été fantassin pendant dix ans. «Nous avions froid. Nous étions trempés. Certains sont morts.»
Lorsqu'un soldat ukrainien est tué, sa famille peut percevoir environ 300'000 francs d'indemnités, soit cinq fois le prix d'un robot. Mais Khrust refuse de mettre un prix sur une vie. «Un robot ne saigne pas. Il n'a pas de famille. Une vie humaine n'a pas de prix.»
L'ampleur de cette révolution s'est mesurée en septembre dernier, quelque 200 kilomètres plus au sud-est. Le 3e corps d'armée y a lancé l'opération «Vivaldi», l'une des plus importantes contre-offensives ukrainiennes de ces derniers mois. Depuis son lancement, les troupes ukrainiennes affirment avoir reconquis 176 kilomètres carrés.
Une attaque par surprise
Lors de l'opération «Vivaldi», les robots ne se contentent pas de rouler vers le front. Ils tombent aussi du ciel. «De lourds drones de transport les ont largués à dix ou quinze kilomètres derrière les lignes ennemies», raconte Mykola Synkevytch, qui commande un bataillon de robots du 3e corps d'armée. Les machines surgissent alors sur les arrières russes et passent à l'attaque. «L'ennemi était désorienté, poursuit-il. Les soldats pensaient que des saboteurs s'étaient infiltrés. En réalité, c'étaient nos robots.»
Selon lui, les soldats russes auraient craint d'être encerclés, et une attaque prévue avec une vingtaine de blindés aurait été annulée. La tactique ukrainienne tient en une formule: les machines en éclaireurs, les hommes en retrait. Les robots attaquent les positions, déminent et assurent le ravitaillement. L'infanterie n'entre en action qu'une fois la défense adverse affaiblie.
«Quand j'ai vu que cela fonctionnait, j'ai éprouvé un sentiment de puissance, raconte Mykola Synkevytch. Personne n'avait jamais fait cela. Personne ne nous y attendait. A ce moment-là, nous contrôlions leur logistique – et la vie de leurs soldats.»
Des robots plutôt que 6000 fantassins
Le 3e corps d'armée fait figure de pionnier en la matière. Selon ses propres chiffres, les robots terrestres y assurent déjà 80% de la logistique et 90% des évacuations de blessés. En neuf mois, les machines auraient accompli des missions qui, sans elles, auraient mobilisé quelque 6000 fantassins.
Mykola Synkevytch nuance toutefois: «Le robot ne peut pas remplacer complètement l'homme. Le fantassin reste le maillon essentiel sur le champ de bataille. Mais nous lui épargnons les tâches les plus meurtrières.»
Sa vision de la guerre de demain est arrêtée. «Les machines doivent constituer le premier échelon, dans l'attaque comme dans la défense. L'infanterie deviendra une élite qui, au bout du compte, fera pencher la balance.»
Prêts pour la guerre moderne
Pendant que l'Ukraine invente sous le feu de nouvelles formes de guerre, l'Europe tente d'en tirer les leçons. Les armées occidentales observent les unités ukrainiennes de drones et de robots, s'entraînent aux côtés de soldats ukrainiens et adaptent leurs propres doctrines.
Les armées européennes sont-elles prêtes à une telle guerre? Demon répond sans hésiter: «Non. Aujourd'hui, c'est notre armée qui y est la mieux préparée.» Puis le «professeur» regagne son «Université des explosions». Avec ses hommes, il réfléchit déjà à ce que leurs robots devront savoir faire demain. Les armées européennes cherchent encore à comprendre la guerre de demain. Ici, elle s'invente déjà, dans une cabane de jardin.