Dérèglement climatique
Sierra-Leone, les laissés-pour-compte de la montée des eaux

A Freetown, capitale de la Sierra Leone, l’exode rural continue d’alimenter la croissance de vastes bidonvilles sur le littoral. Alors que l’océan gagne du terrain, les habitants tentent de survivre dans des quartiers toujours plus vulnérables au dérèglement climatique.
Vue sur le bidonville de Kroo Bay, en contrebas de Freetown.
Photo: Pierre Terraz
Paul Boyer et Pierre Terraz, envoyés spéciaux à Freetown pour «L'Illustré»
L'Illustré

A Freetown, la capitale de la Sierra Leone, l’exode rural continue d’alimenter la croissance de vastes bidonvilles sur le littoral. Alors que l’océan gagne du terrain, leurs habitants tentent de survivre dans des quartiers de plus en plus vulnérables aux conséquences du dérèglement climatique.

Comme à chaque saison des pluies dans le bidonville de Kroo Bay, à Freetown, Abibatu Kafinatu doit évacuer de son salon des litres d’eau avec sa bassine en plastique. Cette année encore, les inondations de juillet ont contraint cette mère de trois enfants à s’organiser à la hâte. 

«
Partir de ce bidonville est impossible pour moi. Je n'ai nulle part où aller
Abibatu Kafinatu
»

«J’ai surélevé mes affaires et je fais attention à ce que mes trois enfants dorment toujours avec moi. Ils ne savent pas nager et pourraient se noyer en quelques secondes», débite la jeune mère de 29 ans, son petit dernier de 1 an dans les bras. Bonnet rouge sur le crâne, l’enfant est fiévreux. «Il a le palu mais je ne peux pas le soigner. Partir de ce bidonville est impossible pour moi. Je suis née ici, je n’ai nulle part où aller.»

Une berge artificielle construite avec des déchets s'étend sur l'océan, au bout du bidonville de Susan's Bay, à Freetown.
Photo: Pierre Terraz

Au cœur de ce quartier informel, les baraques en tôle ont toutes été construites sans autorisation ni normes de sécurité. Selon les estimations, entre 20 000 et 40 000 personnes s’y entassent sur une superficie de 13 hectares. Chaque jour, ces milliers d’âmes survivant les unes contre les autres essuient les conséquences d’une météo extrême et d’une situation géographique défavorable.

Au bord de la submersion

Avec un revenu mensuel moyen estimé à 55 francs suisses et une espérance de vie qui plafonne à 62 ans, la Sierra Leone fait partie des nations les plus pauvres de la planète, selon la Banque mondiale. Ravagée par plus de dix ans de guerre civile (1991-2002) puis par une violente épidémie d’Ebola (2013-2016), sa population exsangue est désormais embourbée dans une situation économique désastreuse.

L’exode rural y est massif: près de 1,5 million de Sierra-Léonais sur les 9 millions que compte le pays s’entassent à Freetown dans l’espoir de trouver du travail. Faute d’infrastructures adaptées et d’emplois dans la capitale, les plus pauvres sont rejetés en contrebas, condamnés à vivre dans des bidonvilles coincés entre l’océan et le flanc de la montagne.

En ce mois de juillet 2026, les pluies torrentielles qui descendent de la capitale vers ces quartiers informels accrochés à la côte charrient avec elles les millions de déchets que recrache la ville. «Les ordures bouchent les canaux d’évacuation des eaux usées, les canalisations débordent avant que l’eau n’atteigne la mer et c’est tout le bidonville qui est inondé en une fraction de seconde», énumère Joseph Amara, habitant de Kroo Bay, pour raconter le cercle vicieux dans lequel il se retrouve enfermé depuis des années.

Joseph Amara chez lui, dans le bidonville de Kroo Bay, à Freetown.
Photo: Pierre Terraz

Pas de quoi décourager les nouveaux arrivants, qui sont toujours plus nombreux dans la capitale. A Kroo Bay, chaque mètre carré est exploité jusqu’à repousser les limites de l’urbanisme. 

Sur le littoral, les habitants profitent des marées basses pour entasser un mélange de déchets et de sable afin de rehausser le sol et de créer de nouvelles berges artificielles destinées à accueillir des habitations. La pratique, surnommée «banking», a été formellement interdite par le gouvernement en août 2024. Mais ici, tout le monde rêve de gagner sa parcelle.

A marée basse, les hommes s'adonnent au «banking» dans le bidonville de Kroo Bay, à Freetown. Cette pratique est illégale.
Photo: Pierre Terraz

«Je vais encore surélever ma maison de 1 mètre, je serai mieux protégé comme ça», lâche Issa Cissé, 23 ans, en portant deux sacs de sable de 20 kilos sur la tête. Affûté, le jeune homme a commencé à construire sa maison il y a deux ans, économisant chaque sou pour rehausser le sol, espérant un jour quitter le foyer familial. La base de son logis, en béton, est surmontée d’un mélange de sable tassé et de coquillages écrasés. Sur ce socle, il assemblera un jour des plaques en tôle pour faire des murs et un toit. «C’est risqué, mais je n’ai pas la possibilité de me payer un terrain dans les hauteurs», conclut-il, fataliste.

Les habitants en première ligne

Dernier arrivé dans le bidonville, Issa Cissé se retrouve déjà aux premières loges face à la mer. Sa construction inachevée est régulièrement frappée par les flots lorsque la marée monte. 

Malgré ces tentatives désespérées d’assécher l’océan, c’est la tendance inverse qui se produit. Près de 30 km2 du littoral sierra-léonais pourraient disparaître sous les eaux d’ici à 2050, alerte le «Plan national d’adaptation» publié en 2021. Cette élévation du niveau marin en Sierra Leone, estimée à 26 centimètres par les scientifiques, affecterait au moins 2222 bâtiments à Freetown.

A Freetown, en plus des maladies transmises par les moustiques qui prolifèrent grâce aux ordures et à l’humidité, des accidents ont lieu chaque année. Il y a deux mois, en juin 2026, deux hommes sont morts noyés dans le bidonville de Kroo Bay, emportés par le courant dans un canal servant à rejeter dans la mer les eaux usées qui dévalent de la colline. 

Depuis, faute d’un système régulier de collecte des déchets dans la ville, les communautés locales s’organisent ellesmêmes afin de tenter d’extraire les ordures ménagères qui bouchent les canaux et créent des inondations mortelles. Dans le quartier voisin de Congo Town, un groupe de femmes s’active à pelleter les déchets coincés sous un pont. 

Congo Town, à Freetown. Des bénévoles nettoie les canalisations pour éviter les inondations avec le début de la saison des pluies.
Photo: Pierre Terraz

«L’eau va mieux couler et ne plus monter aussi rapidement jusque dans nos maisons. Quand les crues surviennent, nos enfants ne peuvent même plus aller à l’école, car la route est submergée», précise, trempée de sueur, Elizabeth Massaquo.

Les limites de l’adaptation

A 41 ans, cette vendeuse de fruits ambulante participe une fois par semaine à des opérations de nettoyage pilotées par le Community Disaster Management Committee (CDMC) local. A Freetown, chaque quartier à risque dispose de son propre CDMC, qui sert de relais entre les habitants et la mairie. Ainsi, 322 communautés vulnérables ont été identifiées par les autorités et 162 comités ont été formés depuis 2015.

«
Nous ambitionnons de planter 5 millions d'arbres dans la ville d'ici à 2090, afin de limiter l'érosion du littoral
Eugenia Kargbo
»

Casque de chantier sur la tête et gilet fluo sur les épaules, John Bob Jones représente fièrement le CDMC de Congo Town. «Le but est non seulement de nettoyer nos quartiers, mais aussi d’éduquer la population à la gestion des déchets. Ça prend du temps, car il n’existe pas de service de ramassage des ordures organisé ici. Ceux qui veulent que les éboueurs passent récupérer leurs poubelles doivent les appeler et les payer eux-mêmes», tonne froidement le patriarche de 57 ans.

Ibrahim Masanri, 35 ans, nettoie des pieds de mangrove récemment plantés dans le quartier d’Aberdeen Creek, à Freetown.
Photo: Pierre Terraz

Pour tenter de résoudre une crise qui s’accroît de manière exponentielle, en parallèle des CDMC, une femme a été nommée responsable de la lutte contre la chaleur en 2021 par la mairie de Freetown. Une première sur le continent africain. Au 13e étage de la tour de la mairie, à l’abri sur les hauteurs de la ville, Eugenia Kargbo est l’instigatrice d’un chantier baptisé 

Eugenia Kargbo (ici dans son bureau à Freetown) est la première responsable de la lutte contre la chaleur du continent africain.
Photo: Pierre Terraz

«Freetown, la ville des arbres». «Nous ambitionnons de planter 5 millions d’arbres dans la ville d’ici à 2030. Pour le moment, nous avons déjà planté 100 000 arbres destinés à réduire la pollution atmosphérique et 270'000 pieds de mangrove sur la côte afin de limiter l’érosion», annonce fièrement l’édile.

Sur le terrain, la réalité est plus nuancée. Pour l’heure, la plupart des pieds de mangrove plantés en face des bidonvilles n’ont pas survécu. Une étude nationale menée en 2014 a démontré que les espèces sélectionnées pour être plantées à Freetown n’étaient pas adaptées à la salinité du site. Pourtant, aucun changement d’espèce n’a été réalisé depuis et les nouveaux plants continuent de mourir. Sans compter que la présence de déchets rend la pousse difficile pour les spécimens qui survivent dans ces eaux extrêmement polluées.

Comme chaque semaine, Ibrahim Masanri, ouvrier sur le projet d’Eugenia Kargbo depuis trois ans, vient ausculter les mangroves qu’il plante dans le quartier d’Aberdeen Creek, une vaste zone submersible de Freetown. Pieds nus, il s’enfonce dans une eau vaseuse pour enlever un à un les déchets qui viennent s’accrocher dans les branches de la plante amphibie. «Depuis que j’ai commencé, j’ai planté plus de 4000 pieds. Pourtant, regardez le peu qui a poussé», souffle-t-il

John Bob Jones (à g.), 57 ans, fondateur du Community Disaster Management Committee de Congo Town, espère protéger son bidonville de la montée des eaux et des inondations en plantant des mangroves.
Photo: Pierre Terraz

A une dizaine de mètres seulement, deux hommes profitent de la marée basse pour remplir des sacs de sable qui serviront à renforcer leur maison. «Ils détruisent mon travail et participent activement à l’érosion de la côte… Mais je ne peux rien faire, je me suis déjà plaint, ils m’ont menacé de mort», se désespère l’homme de 35 ans, qui se remet au travail. Les pieds dans l’eau, il poursuit la plantation de mangroves pendant que, quelques mètres plus loin, d’autres continuent de gagner du terrain sur la mer.

Un article de «L'illustré» n°33

Cet article a été publié initialement dans le n°33 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 août 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°33 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 août 2026.

Articles les plus lus