Lors des défilés du 1er mai à Berlin, ses détracteurs l’ont affublé d’un surnom cruel: «Friedrich le petit». Pourtant, physiquement, Friedrich Merz impose. Du haut de son 1,98m, il dirige depuis un an la première puissance économique d’Europe. Mais sa stature de colosse ne semble pas suffire à accomplir de grandes choses en politique. Sur ce point, les manifestants de la capitale n’ont peut-être pas tort.
Alors que sa première année à la chancellerie vient de s’achever, le doute commence à ronger la confiance du chancelier. A tel point que, selon «Bild», il s’est déjà demandé à deux reprises s’il devait à son tour poser la question de confiance au Bundestag. En clair: doit-il continuer? Ou le résultat de son action est-il trop éloigné des attentes des Allemands? Le constat est là: après un an de pouvoir, l’Allemagne ne va pas bien. Et pour ne rien arranger, Merz vient de se mettre à dos son plus puissant allié.
Depuis le 6 mai de l’année dernière, la nouvelle édition de la Groko (la «grande coalition»), composée du SPD et de la CDU/CSU, gouverne. «Nous ne sommes pas là où nous devrions être», a reconnu Merz lui-même dans un entretien avec le «Spiegel». Dans le «Frankfurter Allgemeine Zeitung», on juge sévèrement le chancelier et son gouvernement: «Cette coalition ne peut plus être sauvée», estime le chef politique de la «FAZ».
Il est donc temps de tirer un premier bilan. Sur le plan intérieur, le gouvernement Merz a choisi de faire sauter le verrou de la rigueur budgétaire en mettant fin, dans les faits, au «frein à l’endettement». 500 milliards doivent être investis dans les années à venir dans les infrastructures et la protection du climat. A cela s’ajoutent des investissements colossaux dans la défense, avec 80 milliards d’euros prévus pour la seule année en cours.
Signaler leur départ
Sous l’impulsion de Merz, l’Allemagne redevient ce qu’elle s’était interdit d’être depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale: une puissance militaire de premier rang. Merz se range sans réserve derrière l’Ukraine, visite Kiev en tant que chancelier et assume un discours de fermeté. «Nous voulons pouvoir nous défendre pour ne pas avoir à nous défendre», a-t-il déclaré au «Spiegel». Pour lui, sans un signal fort, le Kremlin ne sera jamais canalisé.
Cette militarisation se traduit concrètement dans le quotidien des citoyens. Depuis le début de l’année, tous les jeunes de 18 ans reçoivent un questionnaire pour évaluer leur motivation à servir sous les drapeaux. Si les femmes ont encore le choix, les hommes, eux, sont obligés de le renvoyer. Plus contraignant encore: selon une loi controversée, les hommes de 18 à 45 ans doivent désormais faire valider par l’armée tout séjour à l’étranger de plus de trois mois. Si l’objectif de 260’000 soldats actifs n’est pas atteint, l’Allemagne pourrait même rétablir la conscription obligatoire, suspendue depuis 2011.
Des mesures relativement radicales qui ne font pas l’unanimité. Tout comme la politique d’asile du chancelier CDU, qui a certes contribué à faire baisser le nombre de nouvelles demandes d’asile de 38%, mais qui laisse encore entrer 250’000 migrants par an dans le pays en raison des lois sur le regroupement familial.
Trump distribue violemment les cartes
Si l’on ajoute à cela une croissance économique négligeable d’à peine 0,3%, cela apporte de l’eau au moulin de l’Alternative für Deutschland (AfD) qui, selon les sondages, recueille 27% des voix des électeurs. C’est 5% de plus que la CDU/CSU. Le parti de Merz continue néanmoins de refuser de coopérer et de voter avec le parti d’extrême droite. On ne sait pas combien de temps cela peut durer.
Friedrich Merz semble s’apitoyer sur son sort. Dans une interview accordée cette semaine au magazine «Der Spiegel», il a déclaré à propos de l’hostilité persistante à son égard de la part du camp adverse: «Aucun chancelier avant moi n’a dû supporter une telle chose.» Au lieu de le plaindre, ses détracteurs en rajoutent volontiers une couche. On lui reproche de se laisser régulièrement marcher sur les pieds par son partenaire social-démocrate au gouvernement et de mal négocier.
Pourtant, les attaques les plus dures viennent d’outre-Atlantique. Après des débuts qu’on pensait cordiaux, le ton a changé. Donald Trump a accueilli la déclaration de Merz selon laquelle l’Amérique avait été «humiliée» dans les négociations avec l’Iran par une rhétorique hostile sur sa plateforme Truth Social.
Le chancelier devrait «plutôt s’occuper de son pays en ruine au lieu de s’impliquer dans la guerre», a fulminé Trump. Vendredi, il a augmenté les droits de douane sur les importations de voitures en provenance de l’UE à 25%. Principale victime: l’Allemagne. Samedi, Reuters a annoncé que les Etats-Unis retiraient 5000 des quelque 35’000 soldats américains stationnés en Allemagne. Un coup de tonnerre.
Merz est l’homme politique le plus impopulaire
Après un an au pouvoir, Merz se retrouve de plus en plus seul mais il appelle à la patience. La politique n’est pas un service de livraison en ligne où l’on «reçoit immédiatement tout ce que l’on commande». Mais en raison de la situation économique incertaine et de la communication parfois maladroite de leur chancelier, de nombreux Allemands commencent à manquer de patience.
De nouvelles élections? Elles seraient théoriquement possibles. Mais elles aboutiraient probablement au statu quo. A moins que quelqu’un ne finisse par briser le tabou d’une alliance avec l’AfD. Merz exclut cette possibilité. Une alternative à la collaboration avec ce parti d’extrême droite – si l’impasse politique devait durer – serait un changement de chancelier. Merz occupe désormais la toute dernière place du classement Insa des 20 hommes politiques les plus importants d’Allemagne. Ses collègues de parti, les ministres-présidents des Länder Hendrik Wüst et Markus Söder (CSU) se retrouvent tous deux dans le top 5.
Pour l’instant, rien n’indique à Berlin que Merz compte jeter l’éponge. Mais dans les couloirs du pouvoir, ses «amis» politiques sont déjà sur la ligne de départ, prêts à prendre la relève si le géant venait à faire un pas de trop vers la sortie.