L'éclairage d'un expert
Pourquoi l'essence monte si vite et baisse si lentement?

Face aux soubresauts géopolitiques, les automobilistes paient le prix fort instantanément. Décryptage du phénomène «rocket and feather», dicté par la prudence des distributeurs et l'élasticité de notre consommation.
1/4
Les tensions géopolitiques font fluctuer le cours du baril de Brent.
Photo: keystone-sda.ch
Sophie Marenne, PME Magazine

Les tensions géopolitiques font fluctuer le cours du baril de Brent. La guerre au Moyen-Orient, débutée fin février, pousse les chiffres au bas des tickets de caisse à la hausse quand les Suisses font le plein, tout comme l'invasion de l’Ukraine en 2022 ou la crise sécuritaire en mer Rouge en 2023-2024. Nombre de consommateurs font le constat suivant: les prix du carburant à la pompe grimpent toujours plus vite qu’ils ne redescendent par la suite. Romain Mayer, responsable de la filiale genevoise de la société de gestion indépendante parisienne BDL Capital Management (4 milliards d’actifs sous gestion), décrypte ce mécanisme et souligne les spécificités des prix à la pompe en Suisse.

Romain Mayer, ce phénomène de hausse immédiate et de baisse plus diffuse agace souvent les automobilistes. Comment l'expliquer économiquement?
C’est une dynamique bien connue qui s’applique à d’autres domaines: l'effet rocket and feather, c'est-à-dire la fusée et la plume. La répercussion d’une hausse sur les marchés est extrêmement rapide pour le consommateur: la fusée. Par contre, quand les cours baissent, le fléchissement est plus doux, prenant parfois plusieurs semaines avant d’atteindre les porte-monnaies: la plume. 

Mais comment justifier cette différence de rythme?
Pour comprendre ce mécanisme, il faut décortiquer comment est fixé le prix du carburant qui atteint un réservoir. Le point de départ, c'est le marché du pétrole brut mondial, coté en dollars. Ensuite vient le marché de gros et du raffinage. Pour l'Europe, ce prix se détermine principalement sur le marché ARA (Amsterdam-Rotterdam-Anvers): c’est le baril de Brent, qui sera importé en Suisse. À ce stade, une autre composante importante entre en jeu: le taux de change. Ce volet monétaire a plutôt agi comme un amortisseur ces derniers temps, vu la force du franc, mais il peut aussi rajouter de la volatilité. En Suisse, la part du pétrole brut et du raffinage compte pour environ 35 à 40% du prix final à la station essence. 

C'est plus que la moyenne européenne, située autour de 30%. Le solde dépend d’une part, des coûts de distribution (plus élevés qu’ailleurs en Europe vu le transport et le coût de la main-d'œuvre) et d’autre part, des taxes sur le carburant. Ces dernières sont plus faibles en Suisse, représentant 35 à 40% du prix, contre jusqu’à 45% dans un pays voisin tel que la France. En résumé, l'amortisseur réglementaire est plus limité en Suisse. Ainsi la part variable, liée au cours du pétrole brut, est un peu plus importante dans le pays. 

Cela n’explique toujours pas pourquoi les distributeurs augmentent les prix au premier jour d’une crise, d’autant plus que certains disposent de stock acheté moins cher, avant les hausses du baril…
C'est une question de préservation de leurs marges face à l’élasticité-prix. L'automobiliste peut ajuster rapidement sa consommation quand les prix s'envolent. L'inverse n'est pas vrai: un plein moins cher n'incite pas à rouler plus. Son comportement s'ajuste plus vite à une hausse qu’à une baisse. Par conséquent, la station-service augmente également ses prix plus rapidement qu’elle ne les atténue.

«
Sur le long terme, les prix à la pompe suivent fidèlement le baril: il n'y a pas de surgain massif de la part des revendeurs
Romain Mayer, responsable BDL Capital Management Genève
»

C’est donc une forme de prudence de leur part?
Oui, d’autant plus que, quand les cours baissent, les revendeurs ont davantage tendance à considérer que le mouvement peut être temporaire. S'ils baissent leurs prix trop vite et que le marché remonte le lendemain, ils s'exposent à une forte volatilité et à un yo-yo tarifaire. Ils prennent donc leur temps pour récupérer un peu de la marge perdue lors du choc haussier initial. Il faut cependant préciser que des études de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) montrent que, sur le long terme, les prix à la pompe suivent fidèlement le baril: il n'y a pas de surgain massif de la part des revendeurs.

D’autres facteurs entrent-ils en jeu?
Oui, la structure de la concurrence. La Suisse compte peu de stations-service appartenant à des acteurs de la grande distribution, contrairement aux pays voisins. Or, ces enseignes travaillent souvent avec une marge faible sur les carburants, les utilisant comme produit d’appel pour attirer les clients. Le jeu de la concurrence est donc moins féroce en Suisse.

Dans quels autres secteurs retrouve-t-on ce mécanisme rocket and feather?
Il est très présent dans l’alimentation. Si le prix du blé explose, vos pâtes coûteront plus cher très rapidement. Plus récemment, les cours du café, tant l’arabica que le robusta ont grimpé. Des géants comme Nestlé ont subi la compression de leurs marges. Et lorsque ces matières premières sont en baisse, cela ne touche pas immédiatement le prix du produit fini en rayon.

Un article de «PME»

Cet article a été publié initialement dans «PME», un magazine mensuel appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.

Cet article a été publié initialement dans «PME», un magazine mensuel appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.

Articles les plus lus