Des millions de barils en stock
Grâce à ses réserves de pétrole, la Suisse peut tenir plus longtemps que la France ou l'Allemagne

L'AIE a libéré 400 millions de barils de pétrole pour limiter l'impact de la guerre en Iran. De son côté, la Suisse ne touche pas à ses réserves, plus abondantes que dans beaucoup d'autres pays.
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Pour l'heure, la Suisse ne touche pas à ses réserves de pétrole. (Sur la photo, la raffinerie Varo Energy de Cressier)
Photo: KEYSTONE
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Robin Wegmüller

Depuis le début du conflit en Iran, presque plus aucun navire des pays du Golfe ne transite par le détroit d'Ormuz, voie clé pour le pétrole mondial. Cette perturbation a fait bondir les prix du brut, une hausse désormais visible à la pompe en Suisse et qui inquiète aussi les autorités.

A l'échelle mondiale, l'Agence internationale de l'énergie (AIE) veut aussi agir pour stabiliser le marché. Elle prévoit de libérer 400 millions de barils issus des réserves d'urgence de ses pays membres, dont la Suisse. Concrètement, cela vise à augmenter l'offre et freiner la hausse des prix.

Qui met le pétrole sur le marché?

La libération de 400 millions de barils est sans précédent dans l'histoire de l'AIE. Fondée en 1974 par 16 pays industrialisés, dont la Suisse, après la crise pétrolière, l'organisation coordonne des réserves d'urgence pour garantir l'approvisionnement.

Les Etats membres disposent aujourd'hui d'environ 1,2 milliard de barils publics et 600 millions industriels. Les libérations conjointes sont rares: cinq seulement depuis sa création, la dernière en 2022 après l'invasion de l'Ukraine.

Certains pays ont déjà précisé leur contribution aux 400 millions de barils. Selon le «Handelsblatt», l'Allemagne fournira 19,5 millions de barils issus de sa réserve stratégique. Le Royaume-Uni en libérera 13,5 millions et l'Autriche 2 millions.

Ce mercredi, le président américain Donald Trump a aussi annoncé la libération de pétrole issu de la réserve stratégique, promettant de la reconstituer ensuite. Les Etats-Unis vont ainsi débloquer 172 millions de barils et disposent, avec 415 millions de barils au total, des plus importantes réserves nationales parmi les 32 membres de l'AIE.

La Suisse libère-t-elle aussi du pétrole?

Non. La participation des pays membres de l'AIE est volontaire, et la Suisse conserve pour l'instant ses réserves. L'Office fédéral pour l'approvisionnement économique (OFAE) du pays indique que l'approvisionnement est assuré et que la flexibilité nationale suffit pour l'instant. La situation reste cependant sous surveillance et une intervention est possible si nécessaire.

Quelle est la taille des réserves de la Suisse?

En tant que membre de l'AIE, la Suisse est tenue de maintenir des réserves pétrolières équivalentes à au moins 90 jours d'importations nettes. Or, selon l'Office fédéral de l'approvisionnement économique national (BWL), nous en stockons bien davantage. Nos réserves d'essence, de gazole et de fioul domestique suffisent à couvrir la demande suisse moyenne pendant quatre mois et demi, soit environ 135 jours.

Plus précisément, 14,4 millions de barils d'essence et de gazole, et 8,6 millions de barils de fioul domestique, sont actuellement stockés dans les réserves obligatoires de pétrole brut de la Suisse. Ces réserves appartiennent aux entreprises qui commercialisent ces produits, comme les exploitants de stations-service et les filiales suisses de compagnies pétrolières telles que BP. Ces réserves obligatoires peuvent être utilisées pour garantir l'approvisionnement.

Une comparaison entre pays révèle que la Suisse constitue des réserves plus importantes que nombre d'autres. Aux Etats-Unis, les réserves sont suffisantes pour 80 à 90 jours maximum. En Allemagne, elles couvrent les 90 jours réglementaires. La France, selon le ministère de l'Economie et des Finances, dispose actuellement de réserves équivalentes à 118 jours.

De sonc côté, la Chine, particulièrement dépendante du pétrole iranien et des pays du Golfe, se trouve dans une situation plus précaire. D'après ses autorités, le pays détient des réserves stratégiques pour plus de 120 jours depuis 2023. Toutefois, d'autres estimations font état de réserves pétrolières suffisantes pour seulement 80 jours.

Pourquoi la situation de l'essence est-elle meilleure en Suisse qu'en Allemagne?

Jusqu'à présent, une flambée des prix extrême a pu être évitée, surtout si l'on compare la situation en Suisse avec celle de l'Allemagne. Là-bas, l'essence coûte 29% plus cher, tandis que dans l'UE, la hausse moyenne est de 16%.

Dans les villes frontalières allemandes, le prix du litre d'essence est désormais supérieur d'environ 40 centimes à celui pratiqué en Suisse. Par conséquent, de plus en plus de voitures immatriculées en Allemagne franchissent la frontière pour faire le plein dans les stations-service suisses.

La raison est simple: le prix de l'essence dépend moins du cours actuel du pétrole que du coût auquel les stations-service l'ont acheté. Or, ces dernières ont déjà acquis une partie du carburant disponible il y a plusieurs semaines, à des prix plus bas, ce qui limite la hausse.

La libéralisation apporte-t-elle quelque chose?

L'objectif de cette libéralisation est clair: freiner la hausse du prix du pétrole et donc celle des carburants. Chaque jour, plus de 100 millions de barils sont produits, dont un cinquième – soit environ 20 millions – transite par le détroit d'Ormuz. Le pétrole supplémentaire de l'AIE pourrait ainsi compenser le blocage maritime pendant environ trois semaines.

Le déblocage ne constitue donc pas une solution durable, surtout si le détroit d'Ormuz reste fermé plus longtemps. L'AIE pourrait également devoir reconstituer ses réserves à des prix bien plus élevés. Depuis le début du conflit, le pétrole brut est passé de 79 à 100 $ le baril, soit une hausse de plus de 25%. Ces derniers jours, les prix ont fortement fluctué et, malgré l'annonce de l'AIE, le baril a encore augmenté de 6 % ce jeudi.

Personne ne peut dire avec certitude comment la mise sur le marché du pétrole des réserves d'urgence influencera le prix de l'essence. La question clé reste donc: combien de temps la guerre en Iran va-t-elle durer?

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