Depuis près d'un mois, l'Arabie saoudite intercepte tant bien que mal les drones et missiles iraniens visant ses sites énergétiques et sa capitale, mais sans y répondre, semblant vouloir éviter, du moins pour le moment, d'entrer en guerre avec la République islamique.
Mais les récentes menaces de Téhéran de cibler la seconde et dernière voie maritime saoudienne, essentielle à ses exportations de pétrole surtout après la fermeture de facto du détroit d'Ormuz de l'autre côté de la péninsule arabique, pourraient contraindre le premier exportateur mondial de brut à changer de posture.
Une menace crédible
Ces dernières semaines, avec le verrouillage d'Ormuz, l'Arabie saoudite s'est mise à pomper des millions de barils de brut à travers le désert, via un oléoduc reliant ses installations du Golfe (est) à ses terminaux d'exportation sur la mer Rouge (ouest). Mercredi soir, un responsable militaire iranien a toutefois menacé d'ouvrir un «nouveau front» en mer Rouge en cas d'invasion américaine, alors que des milliers de parachutistes et de Marines sont en route vers le Moyen-Orient.
Dans le viseur: le détroit de Bab el-Mandeb, goulet d'étranglement essentiel pour les exportations depuis ce côté de la péninsule vers l'Asie. L'Iran a «à la fois la volonté et la capacité de générer une menace parfaitement crédible à son encontre», a prévenu ce responsable, cité par l'agence Tasnim.
Alliés houthis
Une menace perçue comme une allusion à ses alliés, les rebelles houthis qui dominent la mer Rouge depuis leurs positions montagneuses. Ils ont déjà largement perturbé le trafic à coups de drones et de missiles en soutien aux Palestiniens pendant la guerre à Gaza, et avaient aussi visé les infrastructures pétrolières en 2019 et en 2022, lorsque l'Arabie saoudite avait lancé contre eux une guerre dévastatrice.
Ils pourraient désormais facilement s'en prendre aux pétroliers qui remplissent leurs immenses cales dans le port saoudien de Yanbu. Si la menace était mise à exécution, les marchés mondiaux seraient à nouveau ébranlés, et la riposte de Ryad risquerait d'être immédiate. «L'Arabie saoudite maintient encore une neutralité prudente dans la guerre», affirme à l'AFP Hesham Al-Ghannam, un expert saoudien en sécurité. Mais «si les Houthis frappent des intérêts saoudiens, Ryad pourrait basculer» et envisager des représailles, même limitées, avance-t-il.
Ennemis jurés pendant des années, l'Arabie saoudite à majorité sunnite et l'Iran, à majorité chiite, avaient renoué leurs relations en 2023, à la suite d'un accord surprise négocié par l'intermédiaire de la Chine, peu après que l'Arabie saoudite se soit engagée dans une stratégie de stabilisation régionale.
«Le moment venu»
Le 28 février, quand les Etats-Unis et Israël ont lancé leur guerre contre l'Iran, Téhéran a immédiatement répliqué en prenant pour cible des installations militaires américaines ainsi que des infrastructures civiles dans les monarchies du Golfe, notamment des aéroports, des ports et des installations pétrolières, tout en paralysant le détroit d'Ormuz.
En Arabie saoudite, les frappes ont notamment visé le complexe saoudien de Ras Tanoura exploité par le géant Aramco, perturbant une partie des opérations. Avec son vaste territoire, près de quatre fois la France, le pays voit ses infrastructures stratégiques moins exposées que celles de ses petits voisins du Golfe, mais le royaume reste exposé.
Des médias américains ont affirmé que le prince héritier et dirigeant de facto saoudien, Mohammed ben Salmane, avait en privé encouragé Donald Trump à poursuivre la guerre et à mettre l'Iran à genoux, des informations démenties à Ryad. «Le royaume d'Arabie saoudite a toujours soutenu un règlement pacifique de ce conflit, même avant qu'il ne commence», a déclaré un haut responsable saoudien à l'AFP. «Nous restons en contact étroit avec l'administration Trump», a-t-il ajouté. Mais à mesure que la guerre s'éternise, les attaques quotidiennes contre le territoire saoudien détruisent le peu de confiance qui subsistait encore entre Ryad et Téhéran.
«Nous nous réservons le droit de mener des actions militaires si cela s'avère nécessaire», a déclaré le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Fayçal ben Farhane, après l'interception de missiles au-dessus de Ryad lors d'une réunion à laquelle participaient une dizaine de chefs de la diplomatie de pays arabes et musulmans. «Et, le moment venu, les dirigeants du royaume prendront la décision nécessaire».