C’est «No». Un «No» assorti d’emblée d’une menace. A peine avait-il foulé le sol français, lundi 15 juin, que Donald Trump a ressorti son bazooka douanier face à Emmanuel Macron.
Pas question d’accepter que la France, ou l’Union européenne (UE), impose une taxe aux géants américains du numérique. Si cela a lieu, les spiritueux et les vins français en subiront les conséquences. Alors qu’un accord intérimaire de paix sera signé, vendredi 19 juin, au Bürgenstock entre les Etats-Unis et l’Iran, la guerre des données et de l’intelligence artificielle est celle que Washington ne veut absolument pas perdre.
L'IA, thème prioritaire
Pourquoi avoir brandi d’emblée cette menace au sommet d’Evian? Parce qu’Emmanuel Macron a un plan. La France, qui préside cette année le G7, a décidé de hisser l’intelligence artificielle (IA) tout en haut de l’ordre du jour. Avec, en plus, une volonté affichée: faire de l’Hexagone la place forte de l’IA en Europe, en misant sur l’électricité nucléaire qui lui permet d’accueillir les très énergivores centres de données.
D’où l’invitation lancée par le président français à plusieurs grands patrons du secteur pour un déjeuner de travail à l’Hôtel Royal d’Evian. Trois ont répondu présents: Sam Altman, patron d’OpenAI, Demis Hassabis, le patron de Google DeepMind, et Dario Amodei, celui d’Anthropic.
Autant dire que les explications seront franches entre les plats. L’américain Anthropic vient en effet tout juste d’annoncer les restrictions d’exportation sur trois de ses moteurs de recherche les plus perfectionnés: Claude, Mythos et Fable. La preuve que les Etats-Unis et le Pentagone – car qui dit IA dit défense – veulent impérativement conserver une avance sur les autres puissances technologiques.
Protection des mineurs en ligne
Emmanuel Macron va ouvrir le déjeuner de mercredi avec une proposition: celle d’une déclaration commune relative à la protection des mineurs en ligne. Donald Trump y sera-t-il sensible? Rien n’est moins sûr.
Le président des Etats-Unis a, lui, un autre «deal» dans sa ligne de mire: le «deal» conclu par le géant nippo-américain SoftBank avec la France, pour un montant d’investissement de 45 milliards d’euros d’ici à 2031. Or le PDG de SoftBank, Masayoshi Son, a été l’un des premiers, en janvier 2025, juste après l’investiture de Trump, à promettre une énorme enveloppe pour booster l’IA aux Etats-Unis. Il avait promis 100 milliards de dollars. Alors, que veut ce «tycoon» japonais?
Cette guerre numérique est celle que Trump, enlisé dans le conflit au Moyen-Orient, ne peut pas perdre. «Le marché européen est essentiel pour la Big Tech américaine!», nous redit l’essayiste suisse Bruno Giussani, auteur de «Moins d’Amérique dans nos vies» (Ed. Georg). «Il ne faut pas oublier que c’est sous la pression de Donald Trump que l’Union européenne a récemment édulcoré ses régulations numériques, et que le gouvernement suisse a décidé de renoncer à une taxe sur les services numériques qu’il avait pourtant l’intention d’introduire.»
Trump vassalise l’Europe
En clair: «Trump s’assure, via pressions, menaces et droits de douane, que la régulation et la taxation de la tech dans les pays européens soient minimales. Et les entreprises de la tech lui renvoient la balle pour avoir plus d’emprise sur nous. Elles laissent circuler tout type d’information susceptible de déstabiliser les pays européens et l’Union.»
Pas de doute: ce déjeuner au sommet du G7 aura bel et bien l’allure d’un duel entre les quatre pays européens (Italie, France, Royaume-Uni, Allemagne, plus l’Union européenne) et les Etats-Unis.
L’entourage du président français a toutefois déminé. Il ne s’agit pas de faire de ce G7 une arène pour un combat numérique transatlantique. «C’est un combat à long terme. Il en va de la souveraineté européenne», confirme un conseiller de l’Elysée.
Avec une ombre au tableau: Emmanuel Macron ne pourra pas se représenter après la fin de son second mandat. Il mène donc la première passe d’armes de ce duel numérique. Mais au-delà de 2027, l’année du prochain sommet mondial de l’IA à Genève, ce ne sera pas lui qui poursuivra le combat.