Charismatique ou sociopathe?
Voici comment Epstein persuadait l'élite de le suivre aveuglément

Comment expliquer l'attrait de Jeffrey Epstein et de son club auprès de l'élite internationale? D'après les experts, son pouvoir résidait surtout dans sa capacité à manipuler autrui.
Dans «Vanity Fair», l'une des ex-compagnes de Jeffrey Epstein le décrit comme «un monstre qui se faisait passer pour un homme de mystère».
Photo: Keystone
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Ellen De MeesterJournaliste Blick

Un collectionneur de noms. Voilà comment le prestigieux magazine «Vanity Fair» qualifie Jeffrey Epstein, l'incarnation posthume d'un scandale démesuré qui continue d'éclabousser la crème de la crème, plus de six ans après sa mort. Un collectionneur d'élites internationales, de cercles sociaux convergeant vers un point central: son petit club très fermé, qui trempait allègrement dans la violence sexuelle, avec l'air de ne pas y toucher. 

De Bill Gates à Noam Chomsky en passant par Deepak Chopra et Nadine de Rothschild, tout le monde connaissait Epstein et n'hésitait pas à le propulser au rang d'ami. Qu'avait-il de si spécial, ce criminel au regard froid, au sourire fade et au visage allongé, d'abord enseignant, puis conseiller financier des fortunes les plus colossales des Etats-Unis? Impossible que son argent ait constitué son seul levier (sa valeur atteignait 600 millions de dollars à sa mort, selon Forbes), puisque la grande majorité de ses alliés étaient encore plus riches que lui. 

Alors, qu'avait-il de si spécial? Pourquoi Donald Trump, Elon Musk, le Prince Andrew ou encore Bill Clinton se ruaient-ils à chacune de ses soirées, lors desquelles de très jeunes filles étaient paradées et traitées comme des butins de chasse? Était-ce une éloquence folle, un charisme à se damner, une intelligence hors normes? D'après les spécialistes et témoins s'étant exprimés sur la question, Epstein était surtout un excellent manipulateur. Pour résumer le pouvoir du personnage, il convient peut-être d'imaginer une vorace araignée installée dans une toile scintillante, estampillée «Interdit aux nobodies»: il lui suffisait d'agiter la patte pour regarder ses proies, désespérées de prouver leur valeur, danser le long des fils jusqu'à s'y empêtrer.

Il savait manipuler son entourage

L'article de «Vanity Fair», qui explore l'expérience d'une de ses ex-compagnes, n'hésite pas à qualifier Jeffrey Epstein de sociopathe, en raison de sa capacité à percevoir très clairement les désirs et les vulnérabilités des autres, pour les tourner à son avantage. «Il voulait toujours donner l'impression d'être un mystérieuse figure internationale, poursuit la source. 'Je contrôle tout et tout le monde, je possède les gens, je peux leur faire du mal'.» Voilà qui fait écho à la définition médicale de la sociopathie, ou le «trouble de la personnalité antisociale», que le manuel MSD décrit comme étant «un motif persistant de mépris pour les conséquences et les droits des autres.» 

Ces terrifiantes pensées étaient toutefois habilement masquées sous une attitude chaleureuse et charismatique: «Il était un sociopathe classique, affirmait récemment Peter Mandelson au 'Times'. Vu de l'extérieur, il était complètement charmant et engageant. Il était très intelligent.» Même ses défenseurs, avant que ses crimes n'éclatent au grand jour, soulignaient cette frappante dualité: «Il est très énigmatique, avait noté Rosa Monckton, ancienne CEO de la marque Tiffany & Co, dans un ancien article rédigé en 2003 par 'Vanity Fair'. Dès qu'on pense l'avoir cerné, on découvre une autre couche extraordinaire qu'on ne soupçonnait même pas. Il ne dévoile jamais son jeu.» Ce dernier devait être bien habile, puisqu'une bonne tranche du gratin tombait dans le panneau. 

Il offrait les «cadeaux» dont l'élite rêvait en secret

Ainsi que le note «The New York Times» Epstein tendait à couvrir ses nouveaux «amis» d'inestimables cadeaux: des sacs de luxe, des baskets dernier cri, des voyages en jet privé, un rôle dans le dernier Woody Allen (cherchez l'erreur), une «grande blonde très jeune»... La liste est aussi longue que concernante. 

«De nombreux individus ont continué à le soutenir, même après son incarcération de 2008 pour crimes sexuels, ou celle de 2019 pour trafic sexuel, note la journaliste Molly Jong-Fast, dans les colonnes du média américain. A cette époque, la douleur des victimes était reléguée à l'arrière-plan, sans doute parce que les privilèges, comme l'accès à des élites susceptibles de booster une carrière, l'accès à des jeunes filles et une dose illimitée de cadeaux, leur étaient encore disponibles. C'est la nature même des Epstein files: on y trouve une liste de ce que les plus accomplis, privilégiés et vaniteux de la planète voulaient se voir offrir.» 

Il donnait à son entourage l'impression de figurer au centre de l'univers. Pour Catalina Woldarsky, psychologue et psychothérapeute FSP spécialisée en thérapie centrée sur les émotions, ce point évoque un biais cognitif nommé l'effet «in-group»: celui-ci définit les traitements de faveur que se réservent les membres de certains groupes sociaux, obnubilés par leur sentiment d’appartenance et leurs points communs. «Y compris le désir d'exercer un pouvoir en dominant des êtres humains vulnérables, des filles sélectionnées pour être exploitées en faveur de leur plaisir», déplore notre intervenante. En d’autres termes, les personnes invitées à une soirée d’Epstein se félicitaient d'être in. «Et pour certains hommes, cela représentait l'un de leurs plus grands objectifs», ajoute la psychologue. 

Il comblait un besoin profond d'appartenance

Même des hommes déjà puissants et largement admirés ressentaient donc le besoin profond d'appartenir à un groupe et de gravir autant d'échelons que possible, jusqu'à atteindre une sorte de firmament social: «Avec son immense réseau, Epstein a créé un redoutable pouvoir invisible, poursuit notre experte. Sa capacité impressionnante à sélectionner et contrôler les membres de son club reflète le profond besoin humain d’appartenir et d’être choisi, notamment dans les cercles déjà débordants d’argent et de pouvoir.» Une fois le réseau formé, les non-membres devenaient donc fous, par principe, à l'idée de ne pas y figurer. 

Et il semble d'ailleurs qu'Epstein lui-même ressentait le besoin d'être validé et valorisé. Toujours dans «Vanity Fair», une autre de ses ex déclarait: «Il doutait tellement de lui-même, il avait constamment besoin d'avoir un mannequin à son bras. Il était émotionnellement enfantin, rabougri, sans monde intérieur.» Misait-il donc sur la même vulnérabilité, chez ses alliés, pour les amadouer?

Il incarnait l'ère de gloire du patriarcat

Pour se sentir en sécurité, assurés de leur position, les membres du club fermaient les yeux sur des comportements inacceptables, dont l'abus sexuel: «Le fait que tous ces individus aient accepté d’être mêlés à ce scandale reflète aussi le résultat de siècles de socialisation patriarcale, ayant enseigné aux hommes que leur valeur découle de leur domination et de leur supériorité sur les autres, en particulier sur les femmes», pointe Catalina Woldarsky. 

Selon notre experte, les participants cherchaient le frisson, la joie de se livrer à des comportements contraires à l'éthique et qu'ils n'auraient jamais adoptés en public, mais qui leur étaient présentés sur un plateau par Epstein. «Il y avait donc probablement aussi la satisfaction de se sentir puissants et invincibles, puisque personne ne pouvait les arrêter, tant qu'ils faisaient partie du club. Les participants couraient à ces fêtes, car elles correspondaient à leur idée d’une élite patriarcale à laquelle ils devaient appartenir.»

Mais la manipulation efficace du leader n'excuse évidemment pas la complicité des participants: «A mon sens, il est extrêmement perturbant qu’autant d’individus puissants aient jugé si important d’appartenir à un petit club exclusif, au détriment de leurs valeurs et du respect des femmes, qu'ils traitaient comme des objets et échangeaient entre eux, ajoute notre intervenante. Pour moi, cela reflète un manque de valorisation de soi, un besoin de trouver une validation ailleurs. Sans oublier une profonde misogynie.»

Il savait créer des alliances autour du secret

Une fois qu'ils avaient posé ne serait-ce qu'un orteil dans la toile d'Epstein, il devenait impossible pour ses «amis» de s'en détacher. Les participants en étaient marqués à vie, ainsi qu'en témoignent actuellement les révélations du dossier. Et c'était probablement fait exprès. «Vanity Fair» précise, là encore, qu'Epstein tenait à contrôler son environnement jusqu'au moindre détail, préférant «socialiser» chez lui, où il avait la maîtrise du menu, de la conversation et même de la température. Rien ne pouvait se dire ou se produire sans qu'il ne soit au courant. «Ce qu’il se passait dans le groupe d’Epstein devenait une sorte de secret utilisé comme une menace, analyse Catalina Woldarsky. Y participer revenait, en quelque sorte, à prêter un serment d’allégeance. Car en plus de la peur d’être dévoilé, il y avait aussi celle du rejet.» 

Encore une vulnérabilité perçue, comprise et utilisée par un homme que «Vanity Fair» décrit comme «un monstre déguisé en homme de mystère». Un monstre tentaculaire, qui n'a laissé sur son passage que le chaos. Et qui n'est plus là pour l'assumer. 

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