De nouveaux mails révélés
Sur Epstein, ces Français savaient et ils se taisent

Le volet français de l'affaire Epstein s'arrête-t-il avec la démission de Jack Lang de l'Institut du monde arabe? Très peu probable: à Paris, le prédateur sexuel connaissait beaucoup de monde…
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Jeffery Epstein a été retrouvé mort dans sa cellule le 10 aout 2019 à New York.
Photo: keystone-sda.ch
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Richard WerlyJournaliste Blick

Ils savaient. Ils connaissaient les fréquentations parisiennes et françaises de Jeffrey Epstein dans les années 2008-2019. Pourquoi ces deux dates? Parce qu'elles séparent la condamnation de Jeffrey Epstein pour racolage et prostitution de mineurs en Floride (à 18 mois de prison suite à un accord judiciaire, ce qui conduira le financier à rester seulement treize mois en détention) de sa disparition, le 10 août 2019, dans sa cellule de prison à New York.

Epstein, retrouvé mort pendu à 66 ans, avait été arrêté le 6 juillet 2019 dans un aéroport du New Jersey, à sa descente d'avion en provenance de Paris. Il passait, durant cette décennie, plusieurs mois par an dans la capitale française, dans son appartement de 800 m² de l'avenue Foch, à proximité de l'Arc de Triomphe. C'est pour cette raison que suite à son décés, attribué à un suicide, une enquête préliminaire avait été ouverte par la justice française. Laquelle ne l'a pas cloturé, ouvrant la voie à une reprise de la procédure sur la base des nouveaux éléments divulgués par le Département américain de la Justice.

Qui savait? D'abord, les personnalités citées dans les millions d'emails mis en ligne par la justice américaine, et parfois retirés, comme cela semble être le cas pour un document concernant Jack Lang, l'ancien ministre de la Culture français qui a démissionné le 8 février de la présidence de l'Institut du monde arabe. Un ancien diplomate français, en poste aux Etats-Unis avant d'être rapatrié, avait aussi entretenu des liens étroits avec Jeffrey Epstein entre 2010 et 2017.

Personnalités habituées

On sait également que des personnalités publiques comme l'ancien ministre des Finances Bruno Le Maire ont été approchées par Epstein, sans suite semble-t-il. Les soirées du milliardaire, durant lesquelles brillait sa complice et ex-compagne Ghislaine Maxwell, née en France et de nationalité française (mais aussi britannique et américaine), étaient connues de l'élite parisienne. Impossible, dès lors, que des dossiers n'existent pas sur le prédateur sexuel qui fait, post mortem, trembler une partie de l'élite mondiale.

Les premiers à disposer sans doute d'un dossier sur Epstein, ses relations, ses contacts et l'étendue de son réseau en France sont sans doute les services de renseignement français. Personne ne les évoque depuis la mise en ligne des millions de documents, mais la DGSI, la Direction générale de la sécurité intérieure, chargée du contre-espionnage, a sûrement surveillé Jeffrey Epstein. On sait aussi qu'une enquête de Tracfin, l'organisme de lutte contre le blanchiment de capitaux du ministère français des Finances, avait été déclenchée à propos d'un virement reçu par Jack Lang en provenance d'une société offshore contrôlée par Epstein.

Surveillance étroite

Dans toutes ces enquêtes, une composante est essentielle: la surveillance. Surveillance électronique, mais aussi surveillance physique des allées et venues au 22, avenue Foch, le domicile parisien d'Epstein, perquisitionné suite à sa mort le 23 septembre 2019, soit un mois après sa pendaison. Ce qui laissait largement le temps de faire disparaître des preuves éventuelles. L'hebdomadaire Marianne affirme pour sa part, ce 11 février, que la perquisition en question avait permis à la justice française de mettre la main sur des ordinateurs contenant d'énormes quantités d'emails de Jeffrey Epstein...

L'autre source d'informations pour l'heure peu citée est la police du 16e arrondissement de Paris où se trouvait l'appartement d'Epstein. La règle, sur cette avenue très fréquentée par les grandes fortunes et les dirigeants étrangers, notamment africains, est de mettre en place une surveillance discrète. L'avenue Foch est par ailleurs bardée de caméras de vidéosurveillance dont, pour l'heure, le contenu n'a jamais été révélé ou diffusé.

Caméras vidéo

Il est très probable que les entrées et les sorties dans la résidence d'Epstein étaient filmées. Ces images pourraient resurgir si une nouvelle enquête était ouverte. Dans le cas du diplomate français proche du milliardaire, le ministre des Affaires étrangères vient justement de saisir le parquet. Une enquête préliminaire pour blanchiment aggravé de fraude fiscale a aussi été ouverte contre Jack Lang, à la suite des révélations sur une société offshore créée pour financer l'acquisition d'œuvres d'art par ses soins.

Impossible que Jeffrey Epstein, qui se rendait régulièrement à Genève en prenant le train depuis la gare de Lyon, n'ait pas été escorté et protégé. Il avait autour de lui du personnel à Paris. Il y avait des témoins, en plus des participants à ses soirées. Il y avait des employés. Il y avait Ghislaine Maxwell, contre laquelle aucune procédure n'a pour l'heure été ouverte en France. On connaît aussi les liens étroits du duo Epstein-Maxwell avec l'agent de mannequins Jean-Luc Brunel, retrouvé lui aussi mort pendu dans sa cellule alors qu'il se trouvait en détention provisoire à la prison de la Santé le 19 février 2022, dans le cadre d'une enquête pour proxénétisme. Compagnon de route de Jeffrey Epstein, qu'il avait souvent accompagné, Brunel avait été interpellé en décembre 2020 à Paris, puis mis en examen en France pour «viols, agressions sexuelles, trafic d’êtres humains et criminalité» organisée dans le cadre d’une instruction liée au réseau du financier américain.

Pourquoi aucun témoignage ne fait-il surface? Pourquoi le silence demeure-t-il? Le volet français de l'affaire pourrait donc, si des enquêtes sont ouvertes et que la pression continue de monter, révéler bien des surprises.

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