S'il fallait résumer Ryan Murphy en une phrase, sûrement faudrait-il se tourner vers Greg Berlanti, réalisateur et producteur américain, qui est aussi l’un de ses plus proches amis. La formule est assurée, directe, parlante: «Un mélange entre Hitchcock et Madonna.»
Le parallèle avec Alfred Hitchcock est évident. Comme le cinéaste britannique, Ryan Murphy aime les crimes sordides, qu’il a explorés dans ses séries anthologiques («American Crime Story» depuis 2016, «Monstre» depuis 2022). Comme lui aussi, il s’attache à des actrices, à l’image de Sarah Paulson, devenue l’un des piliers de ses fictions, de «Nip/Tuck» à sa création la plus récente, «All’s Fair», en cours de diffusion sur Disney+, en passant par «Ratched».
L'Amérique bousculée
La comparaison avec Madonna ne parlera qu’aux initiés. Pour la comprendre, il faut se remémorer les nombreuses réinventions de la chanteuse, qui a toujours adoré passer d’un genre à l’autre sans jamais cesser d’être elle-même et, surtout, d’avoir du style jusque dans le trash.
Qu’il s’exprime dans la série médicale ou dans le true crime, dans le genre horrifique ou dans la comédie pour ado, Ryan Murphy impose toujours une esthétique reconnaissable au premier coup d'œil. Et tout comme la «reine de la pop» a durablement marqué la musique, le showrunner a profondément marqué de son empreinte la télévision américaine.
Tous deux ont bousculé les codes et l’Amérique corsetée, en proposant aussi un autre rapport à la sexualité et aux représentations, plus libre, plus moderne, plus démesuré.
La révolution «Nip/Tuck»
La révolution initiée par Ryan Murphy prend racine en 2003. A l’époque, la télévision américaine a déjà connu de grandes heures («A la maison blanche» ou «Les Soprano» datent des années 1990) mais rien ne l’a préparée à ce qu’elle s’apprête à voir débouler.
Du sexe, des personnages odieux, bouffis, immoraux, et une dissection au scalpel (c’est le cas de le dire) de la société américaine. Avec «Nip/Tuck», l’histoire de deux chirurgiens esthétiques confrontés à des cas improbables et en proie à leurs démons intérieurs, Ryan Murphy plonge tête la première dans le mauvais goût. Et le fait avec brio à seulement 38 ans et peu d’expérience en télévision.
Dans la mise en scène comme dans l’usage de tubes sur des scènes dantesques, «Nip/Tuck» imprime les rétines. Qu’importent les cris d’orfraie de certaines associations américaines conservatrices, la série est un modèle du genre.
Des plans à trois
Rien ne prédestinait pourtant Ryan Murphy à s’adonner à un tel plaisir gourmand en montrant des plans à trois ou des opérations aussi sensationnalistes que la séparation chirurgicale de siamois. Elevé dans une famille catholique d’origine irlandaise, il grandit dans l’Etat conservateur de l’Indiana, fréquente l’Église du coin et sa chorale.
A l’adolescence, pourtant, ses parents le voient s’écarter franchement du chemin traditionaliste tout tracé pour préférer les hommes aux femmes. «Je ne sais pas ce qui m’est arrivé ou par quel don de Dieu j’ai réussi à être aussi confiant, mais j’ai pris en main le sujet de ma sexualité très tôt», raconte Ryan Murphy à NPR. «J’avais 15 ans et je l’ai annoncé un peu comme ça. Et comme j’étais assez populaire et surtout que je trainais avec des jeunes populaires, notamment mon meilleur ami (qui est toujours l’un de mes meilleurs amis) quarterback, on m’a accepté.»
Ses parents, une mère dans l’édition et un père dans la distribution de journaux qui n’a jamais osé passer l’examen pour devenir avocat, l’envoient tout de même en thérapie en espérant qu’il retrouve ses esprits. Au bout de deux sessions, le psychothérapeute qui l’encadre remet les pendules à l’heure: être gay ne se soigne pas. «[Mes parents] ont en quelque sorte accepté et ça n’a pas fait de drame.»
Dans la série «Glee», que Ryan Murphy créée alors que «Nip/Tuck» se termine, au crépuscule des années 2000, l’un des personnages principaux, Kurt, est gay et doit le faire accepter à son père, Burt, un ouvrier qui travaille dans un magasin automobile. Un arc narratif ouvertement autobiographique, qui évite le cliché du rejet systématique.
Pape de la queerness
«Glee» raconte la mise sur pied d’une chorale étudiante bigarrée, qui réunit tous les losers du campus et les jeunes populaires, les geeks et les pom-pom girls, les premières de la classe et le quarterback. Lancée en 2009, la série réunit 9,18 millions de téléspectateurs américains pour sa première saison.
Ils seront plus de 11 millions pour la deuxième. Et là encore, Ryan Murphy mène une révolution sous couvert de divertissement. Jusqu’ici, il existait bien des personnages LGBT+ à la télévision. Mais les séries qui en montrent plusieurs dans leur quotidien, comme «The L World», sont cantonnées à des chaînes payantes. Avec «Glee», diffusée sur la Fox, c’est dans le salon de tous les Américains que s’invitent Kurt, Blaine, Unique ou Santana. Ils et elles sont gay, trans, lesbiennes, en plus d’appartenir parfois à des minorités (Santana est hispanique, par exemple).
«J’ai toujours voulu prendre les personnages qui, dans les fictions des autres, n’auraient été que faire-valoir, des marginaux dont on se serait moqué, pour les replacer au centre», explique Ryan Murphy au «New York Times». Cette révolution des représentations ne s’est pas faite en un jour.
Au début de sa carrière à Hollywood, au milieu des années 1990, le scénariste galère. «C’était très dur parce que je voulais écrire des personnages gays, féminins, ou d’autres minorités, et des mecs hétéros puissants qui portaient des boots venaient me dire que personne ne voulait voir ça.» Pourtant, «Nip/Tuck», déjà, montre un personnage trans. Quinze ans plus tard, en 2018, Ryan Murphy est encore à la pointe des représentations avec «Pose», merveilleuse série sur le voguing et la ball culture, une sous-culture LGBT au sein de laquelle des «maisons» se lancent dans des compétitions de danse.
La fiction marque les esprits aussi parce qu’elle réunit le plus grand casting trans de l’histoire. Ryan Murphy, qui s’est toujours rêvé pape dans sa jeunesse, devient celui de la queerness, terme qui désigne le fait de sortir de la norme hétérosexuelle. Les critiques voient dans son travail un signe du camp, ce mauvais goût kitsch assumé. Lui préfère imposer dans le «New Yorker» le terme «baroque».
L'attrait du gore
Sortir de la norme, dévier, voilà la véritable obsession de cet obsessionnel compulsif, qui admet, beau paradoxe, utiliser une règle lorsqu’il fait son lit pour aligner parfaitement ses draps, parce qu’il «aime les angles droits». Le showrunner aime le gore, le glauque, le crime. Cela n’a pas toujours été le cas. Dans sa première vie professionnelle, Ryan Murphy fut journaliste.
Son premier stage dans le Tennesse l’emmène sur les lieux d’un fait divers, le cambriolage d’un commerce d’alcool lors duquel le voleur a trébuché sur son arme et s’est tiré dans le visage. «Je me suis retiré et je suis allé vomir», raconte-t-il au «New York Times». Mais chassez les influences, elles reviennent au galop. Aujourd’hui encore, le showrunner se souvient des «Dracula» avec Bela Lugosi que sa grand-mère l’emmenait voir au cinéma quand il était petit.
Avec «American Horror Story», lancée en 2011, Ryan Murphy a réhabilité le genre horrifique sur petit écran. Maison hantée, asile psychiatrique, sorcières et foires aux monstres: le créateur n’a peur de rien et touche à tout. Suivant le même principe de série anthologique, «American Crime Story» revient sur des faits divers bien réels.
La première saison, consacrée à l’affaire O.J. Simpson et sortie en 2016, est d’une foudroyante virtuosité. Car il y a là certes des qualités d’écriture et d’interprétation (Sarah Paulson est épatante dans le rôle de la procureure) mais aussi un regard acéré, via un procès intervenu en 1994, sur une Amérique déchirée autour de la question raciale.
L’horreur et le fait divers sont d’ailleurs souvent, pour Ryan Murphy, l’occasion d’exposer les contradictions et les péchés de son pays. «Personne n’a capturé de la même façon le croisement entre la beauté, la mort, l’horreur et la corruption», résume auprès du «New York Times» l’un de ses co-auteur, Jon Robin Baitz.
Sortie par surprise sur Netflix en 2022, «Dahmer», qui va devenir la première saison de l’anthologie «Monstre», sur des tueurs en série, fait un carton. Un succès public qui n’empêche pas de virulentes critiques, notamment de la part des proches des victimes du tueur cannibale Jeffrey Dahmer, qui reprochent à Ryan Murphy de ne jamais les avoir contactées.
«Un problème d’hubris»
Car le showrunner le plus productif outre-Atlantique est aussi très critiqué. Longtemps, lui et ses proches y ont vu de la pure jalousie. Il faut dire que son aisance à signer le contrat le plus juteux de l’histoire avec Netflix (300 millions de dollars sur cinq ans, signé en 2018) avait de quoi faire des envieux.
Mais Ryan Murphy n’est pas non plus, de l’aveu même de ses proches collaborateurs, facile à vivre. Complètement workaholic, celui qui estime que même dormir est une perte de temps peut se montrer froid, distant, cassant. Lui répond surtout qu’il est timide, et que c’est aussi pour cela qu’il travaille souvent avec les mêmes personnes.
Reste que celui qui a toujours une vingtaine de projets en cours commence aussi à lasser par ses excès et sa versatilité. Dès «Nip/Tuck», d’ailleurs, les observateurs voient dans l’affaissement progressif de la série une preuve que son showrunner hyperactif a tendance à ne jamais aller au bout de ses créations. «J’ai un problème d’hubris», admet-il auprès du «New Yorker». «Je pense toujours que je l’ai dépassé, mais je ne l’ai pas dépassé.» Le terme, d’origine grecque, désigne une démesure, souvent d’orgueil et d’arrogance.
Ciao Netflix!
En 2023, Ryan Murphy quitte Netflix pour Disney+ mais emporte son hubris avec lui. «Grotesquerie», sortie l’an dernier, camoufle derrière ses tentatives baroques des faiblesses d’écriture. Mais ce n’est rien par rapport à «All’s fair», en cours de diffusion en ce moment même. L’histoire d’un cabinet d’avocates spécialisé dans la défense des femmes, avec Kim Kardashian dans le rôle principal.
Du trash sans fond, des costumes clinquants qui ne parviennent à dissimuler ni l’absence totale de scénario, ni la nullité du casting, et une série qui n’existe que par ses punchlines. Pire, celui qui a révolutionné les représentations parvient à se prendre les pieds dans le tapis de tous ses arcs narratifs, depuis celui d’un viol jusqu’à celui d’un suicide, en passant par la sororité de façade censée unir ses personnages.
Qu’est-il donc arrivé à l’empereur de la télévision américaine? Précisément cela: l’obtention d’un titre qui donne le droit de tout faire, y compris n’importe quoi. «Dites que je suis fou, dites que je suis dingue, dites que je suis extrême, dites que je suis erratique», lançait-il, bravache, au «Time» en 2019, juste après la signature de son contrat record avec Netflix. «La seule chose que vous ne pouvez pas dire, c’est que je n’essaie pas.»
Six ans plus tard, cette citation a mal vieilli. A voguer d’un projet à un autre sans jamais terminer ce qu’il commence, à préférer l’atmosphère au propos, Ryan Murphy en a oublié d’essayer de refaire une bonne série.