Combien sont-ils de cinéastes, à travers le monde, à pouvoir se vanter de créer l’événement avec chacun de leur film? A vue de nez, les doigts d’une main suffisent à les compter: Martin Scorsese, Steven Spielberg, James Cameron et Christopher Nolan. Quatre hommes de plus de 50 ans, capables d’attirer autant les foules que les critiques positives, avec des films populaires qui promettent du spectacle mais aussi quelques réflexions.
Voire, pour le dernier, des nœuds au cerveau. Car dans ce triptyque, Christopher Nolan occupe une place à part. Celui qui vise toujours plus haut en termes de grand spectacle, à la manière d’un James Cameron, mais sans viser un public franchement familial ni vouloir susciter l’émerveillement.
Le plus jeune du quatuor est aussi certainement celui qui regarde le plus le passé en termes de techniques. Méfiant à l’égard des technologies, et notamment des effets spéciaux, il est connu pour n’aimer que le réel, même dans ses films les plus fantastiques.
Le dernier en date, «L’Odyssée», sorti ce mercredi, promet de nouveaux records d’entrées mais surtout toujours plus de débats sur ce qui fait le succès de ce «super-auteur» comme Hollywood en compte très peu. Et derrière le cinéma, la personnalité même de Christopher Nolan semble nous renseigner sur ce qui plaît chez les génies artistiques: la folie des grandeurs, indéniablement, mais aussi un jusqu’au-boutisme qui paraîtrait difficilement acceptable dans n’importe quel autre domaine.
«Fournisseur de superproductions intelligentes»
Pour comprendre le phénomène Christopher Nolan, il faut revenir en juillet 2008. Ce mois-ci, «The Dark Knight», deuxième volet de ce qui sera à la fin une trilogie sur les aventures de «Batman», arrive dans les salles nord-américaines.
Et c’est un raz-de-marée comme l’industrie du cinéma en connaît très peu. En moins d’une semaine sur le site spécialisé IMDB, les spectateurs le classent quatrième meilleur film de tous les temps. Pendant un mois, le long-métrage de super-héros trône au sommet du box-office, pour finir par devenir le troisième plus gros succès commercial de tous les temps, derrière «Titanic» et le troisième volet du «Seigneur des Anneaux».
Ce phénomène est d’autant plus remarquable que le film, qui oppose Batman au Joker dans une Gotham City aux allures de Chicago, est extrêmement sombre et invoque une atmosphère post-11 Septembre étouffante.
Très violent, recouvert par l’ombre de la mort de l’interprète du Joker, Heath Ledger, quelques mois plus tôt, c’est aussi un film de super-héros qui sort de tous les carcans du genre, interroge la notion sacrificielle des hommes en cape et en collants, ainsi que celles de justice et de vengeance. Christopher Nolan devient alors le «premier fournisseur de superproductions intelligentes», selon le magazine «Empire». Et ce n’est pas près de s’arrêter.
De «Interstellar», son odyssée spatiale, à «Oppenheimer», biopic de l’inventeur de la bombe atomique, de «Inception», film de science-fiction qui explore les rêves et les temporalités, à «L’Odyssée», récit fragmenté adapté d’Homère, en passant bien sûr par le film de guerre «Dunkerque» et le proto-James Bond «Tenet», Christopher Nolan s’impose comme celui qui gère des budgets colossaux pour produire des récits souvent originaux (il a beaucoup écrit seul ou avec son frère romancier, Jonathan Nolan) ou jamais vus («L’Odyssée» est une oeuvre très peu adaptée à l’écran).
Rêves d’enfant
Mais avant d’en arriver là, ce fils d’un publicitaire et d’une professeure d’anglais, né à Londres et élevé entre la Grande-Bretagne et l’Illinois (il possède les deux nationalités, britanniques et américaines), a commencé comme la plupart des cinéastes: avec trois bouts de ficelle, beaucoup d’envie, et quelques modèles.
En l’occurrence, «Star Wars» et «2001, Odyssée de l’espace», vus à l’âge de 7 ans seulement, et qui lui donnent le goût de l’aventure épique, option prise de tête. L’envie lui vient, quant à elle, lorsqu’il emprunte la caméra Super 8 de son père et en profite pour remonter des images de lancement de fusées, rapportées par un oncle qui travaille avec la Nasa. De là naissent deux certitudes: Christopher Nolan deviendra cinéaste et maniera la pellicule.
Mais comme il n’aime rien faire comme tout le monde, l’enfant devenu jeune adulte s’oriente vers des études de lettres. Tout en passant le plus clair de son temps à l’University College de Londres dans les sous-sols, qui abritent des salles de montage. Il y prépare ses premiers courts-métrages et y rencontre Emma Thomas, qui deviendra sa femme, la mère de ses quatre enfants et sa productrice.
Tournés avec des amis, en noir et blanc parce qu’il en est aussi le directeur de la photographie alors qu’il est daltonien, les premiers films servent de rampe de lancement pour un long-métrage, «Following». C’est à ce moment-là qu’une troisième certitude naît chez Christopher Nolan, qui n’obtient, comme il le raconte au «Guardian», aucun soutien mais «des piles de lettres de refus» de l’industrie cinématographie anglaise: sa carrière se fera de l’autre côté de l’Atlantique.
Une ambition débordante
De fait, à l’exception de «Dunkerque», qui raconte une histoire profondément britannique (la fuite de soldats acculés par les nazis sur une plage française pendant la Seconde Guerre mondiale) et pour lequel le cinéaste a attendu des fonds européens à la hauteur, c’est l’Amérique qui déroule le tapis rouge à Christopher Nolan. Difficilement au début: «Memento», film noir sorti en 2000, dont le héros n’a plus de mémoire, et qui raconte donc son histoire de façon antéchronologique, n’obtiendra de distributeur américain qu’avec l’intervention du réalisateur Steven Soberbergh, fan de ce cinéma novateur.
La suite sera plus simple, parce que Christopher Nolan est réputé pour faire des films qui font des entrées tout en respectant à la lettre le budget alloué. Dès lors, les plus gros studios, notamment la Warner pour la trilogie Batman, et désormais Universal sur «L’Odyssée», lui accordent des moyens à la hauteur de ses ambitions. Et elles semblent sans limite. «Chris n’est pas satisfait de ce qui a déjà été fait. Il veut réaliser des choses inédites, à une échelle inédite», résume Scott Fischer, superviseur des effets spéciaux, dans le making-of de «L’Odyssée». «Son objectif, c’est d’améliorer l’expérience cinématographique.»
Pour repérer un décor pour «Interstellar», il traverse à la nage un lac glacé en Islande, et toute son équipe le suit. Pour une scène dans «Tenet», il a crashé un véritable Boeing 747 dans un entrepôt. Pour pouvoir tourner intégralement «L’Odyssée» en caméra IMAX 70mm, un engin certes avec pellicule mais très encombrant et surtout trop bruyant pour pouvoir capter les dialogues, il a fait construire un caisson insonorisé sur-mesure pour y enfermer son matériel.
Les (nombreuses) scènes de bateau ont par ailleurs été tournées dans l’océan et non, comme il est d’usage pour un tournage de film, dans une piscine. Résultat: les dauphins qui nagent sous les yeux de Matt Damon en Ulysse sont des vrais, apparus par hasard pendant le tournage. Revers de la médaille: des dizaines de figurants ont vomi sur une mer agitée… ce que Christopher Nolan s’est empressé de filmer.
L’obsession du vrai
C’est que l’homme est un peu l’équivalent, pour sa profession, de ces acteurs qui ne veulent simuler aucune gifle – à l’instar de Heath Ledger, qui avait demandé à son partenaire Christian Bale dans «The Dark Knight» de lui frapper réellement la tête contre une table lors d’une scène d’interrogatoire. Il déteste les fonds verts et reste très méfiant à l’égard des effets spéciaux numériques, utilisés en dernier recours. Un jusqu’au-boutisme salué par tous ceux qui travaillent avec lui.
«C’est le film le plus ambitieux de ma carrière», se réjouit Matt Damon, plus de trente ans d’activité à son actif, dans le making-of de «L’Odyssée». «C’est un homme en mission», abonde le directeur de la photographie Hoyte van Hoytema, fidèle collaborateur depuis «Interstellar», dans le «Guardian». «Personne ne se dit qu’il est fou, mais juste que c’est important, qu’il faut le faire comme ça.»
Cette obsession pour les décors naturels, pour le vrai (l’IMAX est l’objectif qui se rapproche le plus de l'œil humain) et le tangible d’une pellicule, participe indéniablement de l’aura de Christopher Nolan. Le public aime les génies absolutistes, voire control freak, et en l’occurrence, il est bien servi. Le cinéaste est l’un de ceux qui n’utilise jamais de seconde équipe, ce qui permettrait de tourner plusieurs scènes à la fois avec des assistants réalisateurs, et donc de gagner du temps sur un tournage.
Il préfère tout faire lui-même. Ce fan de l’équipe de football anglaise – il a regardé la Coupe du monde jusqu’à 4 heures du matin avant de s’adonner au devoir des interviews promotionnelles – et de thé – il en boit toute la journée dans des thermos – a aussi interdit la cigarette sur ses plateaux, tout comme les téléphones.
Lui-même le répète à longueur d’interviews: il n’utilise ni emails, ni smartphone. «Je sais que je deviendrais complètement accro si j’en avais un», explique-t-il au «Telegraph». «Je passerais mon temps à regarder des trucs dessus. Par ailleurs, je ne suis capable d’avancer sur mes projets que dans ces moments où tout le monde se rue sur son téléphone: en attendant un train ou un avion, en attendant assis au restaurant que quelqu’un d’autre arrive. Ce sont des moments que j’utilise pour travailler.» Nulle mention, en revanche, de la ou les personnes qui sont forcément obligées de prendre le relais pour que l’un des réalisateurs les plus sollicités au monde reste joignable…
Critiques
Ce jusqu’au-boutisme s’exprime partout parce que Christopher Nolan rejette en bloc l’idée de faire du mieux possible, pour lui préférer celle de faire le mieux tout court. «Faire des films est un boulot difficile», confie-t-il à «People» dans une interview qui encapsule bien son état d’esprit.
«Je n’ai jamais essayé de descendre dans une mine, donc je ne peux pas dire que ce soit le boulot le plus difficile de tous, mais je trouve ça difficile. Cela prend des années, vous devez mettre tellement d’énergie dedans, mettre au contraire beaucoup d’autres pans de votre vie sur pause pour ne vous concentrer que sur cela. Le faire sans avoir l’ambition de créer quelque chose de vraiment mémorable, de révolutionnaire, cela me paraît impensable.»
Sans surprise, se revendiquer révolutionnaire attise des critiques. Dès la diffusion de la bande-annonce, des historiens se sont étranglés devant «L’Odyssée», notamment ses costumes anachroniques, plus proches des clichés perpétués par Hollywood sur la Grèce antique que des véritables armures portées pendant la Guerre de Troie.
«Pourquoi est-ce que tout le monde porte des pantalons? Les Grecs n’en portaient pas», s’insurge sur son compte Instagram l’archéologue Annelise Baer. «Et visiblement, peut-être grâce à une machine à voyager dans le temps, ils ont emprunté des accessoires à des Romains.» Entre le bleu trop bleu des robes d’Anne Hathaway (qui joue Pénélope), les casques à crêtes qui n’existent qu’au cinéma et un film globalement très gris alors qu’il est censé se dérouler sur les côtes de la Méditerranée, le dernier blockbuster de Christopher Nolan ne fait pas que des heureux. Et si les historiens ont l’habitude de voir le septième art malmener le passé, ils ont la dent moins dure avec des cinéastes qui ne revendiquent pas autant d’attachement au réalisme.
Sur cet aspect aussi, finalement, le cinéaste britannico-américain s’impose comme une figure du génie à l’ancienne: objectivement talentueuse mais pas toujours capable de se remettre en question. Reste qu’à la fin, «L’Odyssée» ne souffrira sûrement ni des critiques des historiens, ni de celles d’une partie de l’ultra-droite sur les réseaux sociaux, qui lui reproche trop d’inclusivité dans le casting (l’acteur trans Elliott Page, l’actrice noire Lupita Nyong’o pour jouer Hélène de Troie).
Au-delà de ses fans les plus acharnés, Christopher Nolan a su rassembler autour de lui une large partie du public qui sera toujours au rendez-vous. Après «Oppenheimer», qui a presque rapporté un milliard de dollars au box-office en 2023 malgré la concurrence de «Barbie», «L’Odyssée» devrait engranger près de 220 millions de recettes dans le monde dès ce week-end.