Une explosion politique, diplomatique et sécuritaire. Quels que soient les motifs réels de l'afflux massif de jeunes migrants sur l'enclave espagnole de Ceuta, au Maroc, depuis le 30 juillet, son impact est maximal. Même si ce bout de territoire espagnol en terre africaine, héritage de l'histoire, ne fait pas partie de l'espace Schengen et se trouve de l'autre côté de la Méditerranée, la crise migratoire qui le déstabilise démontre que la gouvernance européenne en la matière demeure très vulnérable. Avec des incidences majeures pour la Suisse, qui a intégré l'espace Schengen depuis le 12 décembre 2008, sans être membre de l'Union européenne (UE).
La première explosion est politique. L'Espagne, l'Italie, le Maroc, mais aussi les Etats-Unis en sont responsables. A elles deux, les exclaves (en fait, des enclaves extraterritoriales situées de l'autre côté de la mer) espagnoles de Ceuta et Melilla couvrent environ trente kilomètres carrés, soit presque six fois moins que le canton de Genève! Comment de tels confettis peuvent-ils faire exploser l'espace Schengen de 4,6 millions de km² et 450 millions d'habitants, ressortissants de 29 pays?
Absence de confiance migratoire
La réponse est simple: malgré l'entrée en vigueur du Pacte européen sur la migration et l'asile le 12 juin 2026 (après son adoption en mai 2024), et malgré l'adoption définitive d'un nouveau règlement «retour» par les pays de l'UE le 17 juin, l'espace Schengen ne dispose toujours pas d'une gouvernance adaptée. Ses Etats membres restent, en dernier ressort, responsables de l'application de ses règles. Logique? Oui. Souhaitable? Sans doute, car il ne s'agit pas d'un espace fédéral.
Mais, dans le cas de Ceuta, la preuve est de nouveau faite que le système est bancal. L'Italie a aussitôt annoncé la suspension de la libre circulation des personnes avec l'Espagne et demandé son exclusion pure et simple. La Finlande et le Danemark ont renchéri. La Suisse ne s'y est pas associée.
Comment demeurer ensemble, sans frontières, si la confiance migratoire n'est plus au rendez-vous, alors que chaque pays régularise les migrants illégaux selon ses impératifs politiques domestiques (Madrid vient de clôturer, le 30 juin, un appel à régularisation de près de 500'000 clandestins; Rome a accordé 450'000 permis de séjour à des travailleurs migrants entre 2023 et 2025) et que l'Agence de protection des frontières extérieures (Frontex) n'intervient pas?
Responsabilité marocaine
La seconde explosion est diplomatique. C'est là que le Maroc, les Etats-Unis, mais aussi Israël sont concernés. Or, sur ce point aussi, la gouvernance de Schengen vient d'exploser sous l'assaut des 60'000 jeunes migrants, majoritairement marocains, entrés à Ceuta puis repartis, pour la grande majorité d'entre eux.
Les images montrent en effet que les jeunes assaillants ont été convoyés à proximité de Ceuta, avec la complicité de la police marocaine. Rien d'étonnant: c'est ainsi, en novembre 1975, avec la «marche verte» de 350'000 civils marocains sur l'ex-Sahara espagnol, que le roi Hassan II a procédé pour faire céder Madrid! Or Rabat exige le retour de Ceuta et Melilla, respectivement aux mains des Espagnols depuis 1415 et 1497!
Deux éléments nouveaux changent toutefois la donne. Le premier est la colère du Maroc devant la normalisation en cours (sur fond de commandes de gaz par Madrid) des relations entre l'Espagne et l'Algérie, où le Premier ministre socialiste Pedro Sánchez s'est rendu le 21 juillet. Le second est le soutien diplomatique des Etats-Unis et d'Israël (lié au Maroc par les accords d'Abraham signés le 24 novembre 2021) dans cette crise avec l'Espagne, pays honni par Donald Trump et Benjamin Netanyahu.
Pedro Sánchez tient tête à Trump au sein de l'OTAN (l'Alliance atlantique dont l'Espagne est membre) en refusant d'augmenter considérablement ses dépenses de défense. Le socialiste a plusieurs fois qualifié l'offensive d'Israël à Gaza de génocide, et il plaide pour la suspension de l'accord d'association entre l'Union européenne et Israël. Or que fait l'Union européenne? Rien. Elle accueille pourtant 70% des exportations marocaines. Le Maroc est par ailleurs «partenaire stratégique» de l'UE. La contradiction est flagrante.
Schengen ne répond plus
La troisième explosion est sécuritaire et migratoire. Il est juste de dire que les exclaves de Ceuta et Melilla ne font pas partie de l'espace Schengen et que les dizaines de milliers de migrants qui affluent ne sont pas éligibles à l'asile européen. Soit! Mais que faire si cette pression migratoire intenable, alimentée par le Maroc, devait durer?
Et que dire de l'absence de coordination entre les pays membres de Schengen, dont certains décident de régulariser des centaines de milliers de clandestins (ce que vient de faire Madrid, en privilégiant souvent les Latino-Américains), leur ouvrant de facto les frontières européennes?
La réalité est qu'en matière de migrations, les politiques aux antipodes conduites par les pays européens contredisent l'idée même d'un espace de libre circulation commun. Est-ce acceptable? Pas si une politique commune et efficace de rapatriement des clandestins, ou de traitement des demandes d'asile hors de Schengen (l'Italie avait proposé l'Albanie), n'est mise en place.
L'ironie est que la crise de Ceuta survient alors que les instruments légaux européens existent désormais, en particulier grâce au règlement «retour». Reste la logistique: qui renvoie? Comment? Avec quels avions? Comment gérer les recours juridiques? Plus les coups de boutoir comme celui de Ceuta se multiplieront, plus l'édifice Schengen sera fragilisé. Au risque de s'écrouler.