«Il faut savoir dire stop!»
L'initiative «Pas de Suisse à 10 millions!» de l'UDC divise également... les immigrés

La Suisse compte plus de deux millions d'immigrés. Que pensent-ils de l'initiative de l'UDC soumise au vote le 14 juin? Blick a posé la question à cinq d'entre eux.
La Suisse votera le 14 juin sur l'initiative de l'UDC.
Photo: Keystone
Simone_Steiner_Redaktorin Politik_Blick_2-Bearbeitet.jpg
Simone Steiner

Les immigrés sont au coeur de la campagne pour l'initiative «Pas de Suisse à 10 millions!». Mais comment perçoivent-ils eux-mêmes l'initiative de l'Union démocratique du centre (UDC)? Dans la dernière ligne droite avant le scrutin du 14 juin, Blick est allé posé la question à cinq d'entre eux.

1

Rifat Çetin, Turquie: «On met tout sur le dos des étrangers!»

«Je suis venu en Suisse pour vivre dans un endroit où je peux m'exprimer librement», dit Rifat Çetin.
Photo: Simone Steiner

Rifat Çetin, 41 ans, a quitté la Turquie pour fuir l'oppression politique et religieuse. Ce Kurde vit en Suisse depuis huit mois et se trouve actuellement en procédure d'asile. «Je suis venu en Suisse pour vivre dans un endroit où je peux m'exprimer librement», confie-t-il.

Il se dit blessé par les débats autour de l'initiative «à 10 millions». Refuser l'entrée à des personnes en quête de protection constitue, selon lui, une violation de la Convention de Genève relative au statut des réfugiés. Il rappelle qu'il n'est pas venu ici par choix. «Cela fait trois ans que je n'ai pas vu ma femme et mes enfants, ils me manquent terriblement.»

L'objet de la votation le laisse perplexe. «La Suisse a besoin de la main-d'œuvre étrangère, que ce soit dans la construction, la santé ou la restauration», souligne-t-il. Rifat Çetin a lui-même travaillé dans la logistique par le passé. Il assure que les domaines dans lesquels il pourrait s'investir sont nombreux.

«En Suisse, on met tout sur le dos des étrangers», déplore-t-il. Une aberration à ses yeux. S'il comprend l'agacement suscité par les routes engorgées et la grave pénurie de logements, l'initiative de l'UDC «pour la durabilité» n'est, selon lui, pas la bonne réponse. «Au lieu de freiner l'immigration, il faudrait investir massivement dans les infrastructures.»

Alan Christopherson, République dominicaine: «Nous devons préserver la Suisse»

«La Suisse, c'est est un rêve», s'enthousiasme Alan Christopherson.
Photo: DR

Attiré par la promesse de perspective meilleures, Alan Christopherson, 38 ans, a quitté la République dominicaine il y a 13 ans pour venir s'installer en Suisse. Les premières années ont été rudes, admet-il, notamment en raison de la barrière de la langue. Il a alors enchaîné les emplois dans le bâtiment, travaillant successivement comme constructeur de routes et comme peintre.

Le vent a tourné lorsqu'il a rencontré sa femme. Après avoir suivi une formation continue dans l'informatique, il est aujourd'hui diplômé et officie comme responsable des ventes diplômé au sein d'une entreprise de logiciels, tout en s'engageant comme pompier volontaire. Sa femme et lui possèdent leur propre maison dans le canton de Soleure.

«La Suisse, c'est un rêve», s'enthousiasme Alan Christopherson. Il l'assure: ici, tout est propre, sûr et ordonné, la nature y a ses quartiers, et l'eau est potable. Un contraste saisissant avec son pays d'origine, où ses enfants n'auraient pas pu se rendre seuls à l'école. «Nous devons protéger la Suisse!», martèle le trentenaire.

S'il est parfaitement conscient d'avoir lui-même profité de l'ouverture des frontières helvétiques, il estime qu'«à un moment donné, il faut savoir dire stop». Pour lui, la Suisse doit d'abord régler ses propres problèmes avant de se pencher sur ceux des autres.

Engagé politiquement au sein de l'UDC, il reconnaît que ses positions sur l'immigration sont parfois plus radicales que celles de ses collègues de parti. «C'est parce que je sais ce que cela signifie de vivre dans un pays où plus rien ne fonctionne», justifie-t-il.

Illiana Kyriazi, 40 ans, Grèce: «Un but contre son camp pour la Suisse!»

«J'ai toujours voulu vivre Suisse», assure Illiana Kyriazi.
Photo: DR

Voilà plus de huit ans qu'Illiana Kyriazi vit en Suisse avec sa famille. Ce déménagement, motivé par une opportunité professionnelle de son mari, lui a aussi permis de réaliser son rêve de s'établir un jour sur le sol helvétique.

«
La Suisse tire un immense profit de l'expertise des expatriés
Illiana Kyriazi
»

Comme son compagnon, elle est active dans le secteur bancaire. «On y trouve de nombreux spécialistes étrangers très qualifiés.» Un constat qui s'applique, selon elle, à d'autres secteurs de pointe comme l'industrie pharmaceutique ou technologique. «La Suisse tire un immense profit de l'expertise des expatriés», analyse cette juriste de formation.

Une tendance qui ne fait pas les affaires de la Grèce, un pays sujet à une importante fuite des cerveaux (brain drain): de nombreux travailleurs qualifiés s'expatrient en quête de revenus plus avantageux. Pour Illiana Kyriazi, l'initiative «Pas de Suisse à 10 millions!» s'apparente à un véritable «but contre son camp». Alors que les femmes n'ont plus que 1,3 enfant en moyenne, l'absence d'immigration mettrait en péril l'économie et le système de retraites.

L'échéance du 14 juin l'inquiète profondément. «Si les citoyens acceptent cette initiative, je me sentirais nettement moins la bienvenue ici», avoue-t-elle. Un sentiment largement partagé dans son cercle d'amis, au point que l'une de ses connaissances envisage même de quitter le pays.

Goran Trujic, ex-Yougoslavie: «De l'esclavage moderne»

«Mes parents travaillaient comme saisonniers à Bâle,» rappelle Goran Trujic.
Photo: DR

Elevé par ses grands-parents dans les Balkans, Goran Trujic, 55 ans, est venu en Suisse pour la première fois à l'âge de 8 ans, afin de rendre visite à ses parents, alors travailleurs saisonniers. Il n'en garde pas un bon souvenir. «La peur d'être découverts par la police des étrangers était omniprésente», se souvient-il. Avec sa sœur, ils devaient constamment se cacher.

C'était dans les années 1970. A l'époque, ses parents avaient été embauchés dans l'agriculture et la restauration. Les conditions de vie étaient précaires: ils logeaient dans des baraquements et, travaillant pour des employeurs différents, n'avaient pas le droit de résider sous le même toit. Le travail était épuisant sur le plan physique et les salaires très faibles.

En vertu du statut de saisonnier de l'époque, la main-d'œuvre étrangère ne pouvait séjourner en Suisse que neuf mois par an. Il fallait ensuite quitter le territoire pendant trois mois avant de pouvoir y revenir. Cette instabilité contrainte dissuadait beaucoup d'employés de dénoncer leurs conditions de travail déplorables.

«Avec un oui à l'initiative 'pour la durabilité', nous ferions un bond en arrière vers cette époque», alerte Goran Trujic. Une fois le plafond démographique atteint, les travailleurs étrangers ne seraient à nouveau autorisés à vivre et travailler en Suisse que de manière temporaire – soit moins de douze mois. «Ce serait de l'esclavage moderne!», s'indigne l'homme de 55 ans, qui plaide farouchement pour le rejet du texte.

Roshiha Watti, Syrie: «L'intégration a besoin d'espace!»

«Enfant, le quotidien était plus fatigant pour moi que pour mes amis suisses», explique Roshina Watti.
Photo: zVg

Roshina Watti, 21 ans, est arrivée en Suisse en tant qu'enfant réfugiée de Syrie. Dans son pays, sa famille a été menacée et attaquée en raison de ses origines. A l'âge de 8 ans, elle a dû faire ses valises en toute hâte et quitter le pays. «Je suis incroyablement reconnaissante envers la Suisse de nous avoir accueillies à l'époque», dit-elle aujourd'hui.

En tant que Kurde, elle s'est souvent sentie comme une étrangère en Syrie. Ce n'est qu'en Suisse qu'elle a trouvé une véritable terre d'accueil. Mais tout n'a pas été facile à l'arrivée: alors que ses camarades de classe profitaient de leur congé après les cours, Roshina Watti devait suivre des cours d'allemand pour allophones. «Aujourd'hui, toute ma famille est très bien intégrée ici», dit fièrement la jeune femme de 21 ans. Elle-même étudie actuellement le droit à la Haute école des sciences appliquées de Zurich.

Pour la jeune femme, cette intégration n'a été fructueuse que parce qu'il y avait suffisamment de capacités. Mais aujourd'hui, cela ne serait plus possible, estime-t-elle, surtout dans les classe disposant d'une majorité d'étrangers. Selon elle, les enseignants sont surchargés et le niveau de formation en pâtit à long terme. «Cela n'apporte rien à personne!» Roshiha Watti, qui est également membre des Jeunes UDC, entend donc voter oui à l'initiative de l'UDC.

Articles les plus lus