Le premier centre de recyclage de textiles de Suisse aurait dû ouvrir ses portes cette année. Et pourtant, les pelleteuses n'ont pas creusé le moindre trou sur le site de St. Margrethen, dans le canton de Saint-Gall. Tell-Tex a suspendu son projet de construction. C'est ce qu'a appris Blick auprès de spécialistes du secteur. En cause: l'absence, à ce stade, d'un véritable marché pour les matériaux recyclés. De son côté, Tell-Tex n'a pas souhaité prendre position sur le sujet.
Son projet était pourtant ambitieux: l'entreprise prévoyait d'investir plus de 40 millions de francs dans la construction de l'usine de recyclage. Les textiles usagés, qui ne pouvaient pas être revendus, étaient censés être découpés en petits carrés afin d'être transformés en fil. En somme, faire du neuf avec du vieux. Sauf qu'il fallait que l'usine soit rentable.
Un changement de système s'impose
Mais comment expliquer un tel manque de rentabilité, alors que les centres de collecte en Suisse recueillent plus de 60'000 tonnes de vêtements usagés par an? «Certes, la quantité collectée augmente, mais la qualité diminue», explique Sascha Sardella, directeur d'exploitation à Tell-Tex. Dans le système actuel, les vêtements sont censés être collectés et réutilisés. Mais au total, 10 à 15% d'entre eux finissent à la poubelle – une tendance à la hausse. En raison de la mauvaise qualité de la fast fashion, Tell-Tex gagne de moins en moins d'argent en vendant des vêtements.
C’est pourquoi Tell-Tex a dû, dans un premier temps, résilier certains contrats, notamment avec des partenaires comme le Haut-Valais, afin d’éviter de creuser ses pertes. «Nous luttons pour notre survie et avons besoin d’un changement de système», avertit Sascha Sardella. A moyen terme, le modèle actuel risque de s’effondrer. Dans ce contexte, l’entreprise comptait justement se doter d’un nouveau pilier avec la construction de son usine de recyclage.
Autre obstacle: il n’existe quasiment aucune incitation pour les fabricants à intégrer des tissus recyclés dans leur production. Les matières neuves coûtent parfois jusqu’à trois fois moins cher. Dans ces conditions, les entreprises qui visent des marges élevées privilégient rarement les textiles recyclés.
Une motion pour créer une base
Les politiques se sont emparés de la problématique. La conseillère nationale du Parti libéral-radical (PLR) Regine Sauter a déposé jeudi dernier une motion qui a recueilli un large soutien. Elle souhaite créer une base pour aboutir à une solution du recyclage des textiles – analogue au recyclage du PET. «Avec cette motion, nous voulons créer les conditions pour que les matériaux textiles puissent être systématiquement réintroduits dans le circuit», explique la Zurichoise.
L'alliance Fabric Loop – qui compte aujourd'hui 38 membres, dont Switcher et PKZ – est déjà dans les starting-blocks. Son objectif: instaurer un système de collecte, de tri et de valorisation de qualité des textiles, en collaboration avec les entreprises.
La motion exige aussi un taux de recyclage de 60%. Des organisations comme Caritas soutiennent cette idée, à condition que les textiles soient recyclés en Suisse. L'organisation milite pour un changement de paradigme, les vêtements usagés ne devant plus être considérés comme des déchets, mais comme des ressources.
Les consommateurs à la caisse?
Pour financer un tel système, le secteur interprofessionnel propose d'instaurer une contribution de recyclage par vêtement. Les consommateurs suisses payeraient ainsi quelques centimes supplémentaires lors de l'achat de vêtements, comme c'est déjà le cas pour les articles électroniques. «Nous avons besoin d'un financement équitable. Pour que cela devienne réalité, la motion doit être rapidement mise en œuvre», souligne Simone Alabor, directrice de Fabric Loop.
Jusqu'à présent, la collecte des textiles était uniquement financée par la revente des vêtements. Aujourd’hui, de plus en plus d'acteurs plaident pour une contribution financière qui passe par les taxes sur les déchets, autrement dit par les impôts.
Zalando, Temu et Shein pourraient payer
Les fournisseurs étrangers pourraient eux aussi passer à la caisse. En effet, un tiers des vêtements vendus en Suisse provient des trois grands commerçants en ligne étrangers: Zalando, Temu et Shein. Il faudra donc une base légale applicable à tous.
Avec cette motion, Fabric Loop vise également à élargir le champ de la collecte. En plus des vêtements ménagers, les textiles d’intérieur – linge de lit, éponge – ainsi que les vêtements de travail pourraient aussi être triés et recyclés.
«Nous souhaitons que tous les textiles collectés en Suisse soient triés sur place d'ici 2035», soutient Simone Alabor. La part des vêtements destinés aux boutiques de seconde main devrait passer de 1% à 15%; les 85% restants seraient recyclés, idéalement à proximité, de préférence dans une usine de recyclage de textiles en Suisse.