Tanja Ringgenberg est à bout de forces. L'infirmière doit s'occuper d'un homme dont les dents n'ont pas été brossées de toute la journée, puis d'une jeune femme dont les blessures sont restées trop longtemps non diagnostiquées. Lorsqu'un patient décède, elle n'est même pas autorisée à s'en occuper: «Parce qu'il n'y a plus d'urgence», lui dit-on.
Pour Tanja Ringgenberg, un sentiment prédomine après une telle journée de travail: la culpabilité. L'idée oppressante de n'avoir rendu justice à personne la hante. Il y a trop de patients, et pas assez de personnel. «Je dois choisir entre le mal et le pire, dit-elle. Travailler ainsi est insupportable.»
Investir dans la formation
Depuis la pandémie de Covid-19, la sensibilisation du public aux besoins de la profession infirmière a fortement augmenté. Soudain, des foules se rassemblaient aux fenêtres et sur leurs balcons pour les applaudir. Par la suite, l'initiative en faveur des soins infirmiers a été acceptée à une large majorité de 61%. Le mandat adressé au gouvernement fédéral était clair: la profession infirmière doit être mieux protégée.
Une initiative de formation a donc été lancée dans un premier temps. Le gouvernement et les cantons ont investi près d'un milliard de francs suisses dans ce projet. Le programme vise notamment à pallier la pénurie critique de personnel qualifié dans le secteur. Selon les chiffres officiels, près de 14'000 postes d'infirmiers étaient à pourvoir à la fin de l'année dernière.
40% quittent la profession prématurément
«Cette initiative de formation est certes louable. Mais il ne sert à rien de former des jeunes s'ils quittent la profession après seulement quelques années à cause d'un environnement de travail toxique», déclare Tanja Ringgenberg.
Selon une enquête structurelle de la Confédération, 40% des infirmiers quittent la profession de manière prématurée. Une enquête de Scohpica montre par ailleurs que 45% d'entre eux se sentent stressés dans leur travail quotidien.
Tanja Ringgenberg cite plusieurs raisons: une charge physique et psychique très élevée, la difficulté de concilier vie professionnelle et vie privée, ainsi que des salaires relativement bas. L'infirmière parle d'expérience: «Il y a eu des périodes où ce métier m'épuisait tellement que je passais tout mon temps libre au lit, déprimée, confie-t-elle. Même si j'aime mon travail, j'ai moi aussi décidé de le quitter.»
Le Conseil fédéral veut changer les choses
Afin d'enrayer l'exode massif de la profession, le Conseil fédéral entend, dans un second temps, améliorer les conditions de travail. Il a élaboré un projet de loi fédérale sur les conditions de travail des infirmiers (LFTC) qui sera soumis au Parlement.
Pour les syndicats, la proposition ne va pas assez loin. L'Alliance des professions de la santé a donc déposé lundi un appel, fort de 190'000 signatures, pour rappeler au Conseil national l'importance de mettre en œuvre l'initiative relative aux soins infirmiers. «J'espère sincèrement que le Parlement ne réduira pas davantage ce projet de loi déjà insuffisant, déclare Christina Schumacher, membre de cette coalition. Ce serait un mépris flagrant de la volonté du peuple.»
«Applaudir et dire merci ne suffit pas»
C'est précisément ce qu'il s'est passé ce mardi. Les partis de gauche ont mis en lumière la précarité des conditions de travail dans le secteur infirmier et ont plaidé pour le maintien de la proposition du Conseil fédéral.
«Les conditions de travail sont essentielles à la qualité, à la sécurité et à la pérennité de notre système de santé», a déclaré la ministre de la Santé, Elisabeth Baume-Schneider. «Applaudir et dire merci ne suffit pas», a souligné de son côté Farah Rumy, conseillère nationale socialiste.
«Un manifeste syndical»
De son côté, la droite a souligné la valeur sociétale du personnel infirmier, tout en estimant que les exigences du Conseil fédéral allaient trop loin. «Cette loi ressemble à un manifeste syndical», a scandé Andreas Glarner, conseiller national de l'Union démocratique du centre (UDC).
Les critiques ont ainsi affirmé que le texte représentait une intervention disproportionnée dans les conditions de travail, avec des inquiétudes marquées concernant les coûts supplémentaires. «On ne parle pas de quelques millions de francs, mais de coûts supplémentaires se chiffrant en milliards», a de son côté souligné la conseillère nationale Diana Gutjahr, elle aussi membre de l'UDC.
Le statu quo maintenu
En conséquence, la majorité bourgeoise a choisi de maintenir le statu quo sur plusieurs points. Elle a notamment rejeté la réduction de la durée maximale du travail de 50 à 45 heures, la durée hebdomadaire normale restant fixée à 42 heures maximum. La Chambre basse a également refusé toute réduction à 40 ou 38 heures.
Les parlementaires se sont par ailleurs opposés à l'obligation de rémunérer les heures supplémentaires avec une majoration d'au moins 25%. En revanche, pour le travail les dimanches et jours fériés, ils ont retenu une majoration d'au moins 25%, contre 50% initialement envisagés.
Des améliorations ont néanmoins été apportées concernant les heures supplémentaires: elles devront désormais être compensées soit par un congé d’une durée au moins équivalente, soit par une majoration salariale d'au moins 25%. Toutefois, le Conseil national a supprimé la disposition donnant la priorité au congé. Selon lui, les pauses et les temps de changement de poste seront désormais considérés comme du temps de travail rémunéré.
La Chambre du peuple a également décidé que les employeurs devront annoncer les plans de service au moins quatre semaines à l'avance. En cas d'écart, les employés recevront une compensation d'au moins 25% du temps de travail effectué. Enfin, en cas d'infraction à la nouvelle loi, les autorités d'exécution pourront prononcer des sanctions allant jusqu'à 30'000 francs.
«Je me sens trahie»
Malgré certaines améliorations, les parlementaires ont donc bel et bien rejeté ou affaibli plusieurs mesures proposées par le Conseil fédéral. Tanja Ringgenberg se sent «trahie» au terme du débat. «Le peuple a voté pour une amélioration des soins infirmiers. Avec cette mise en œuvre laxiste, le Conseil national ne répond pas du tout à cette demande!»
La semaine prochaine, Tanja Ringgenberg effectuera son dernier service de nuit. Cette décision a été très difficile à prendre pour elle. C'est pourquoi elle ne souhaite pas faire d'adieu définitif. «Si les conditions de travail s'améliorent un jour, je retournerai avec plaisir au chevet des patients.»