En bref
- Une majorité des Suisses estiment que prévenir l'obésité relève de la responsabilité individuelle. Ce jugement est plus fort chez les hommes et moins marqué en Suisse romande
- Pour les enfants, la responsabilité du surpoids est davantage perçue comme collective, et les solutions plutôt communautaires
- Bien que 90 à 91% des participants se disent bien informés sur l’alimentation et l’activité physique, seuls 26% appliquent régulièrement ces principes
Si vous êtes en surpoids en Suisse, beaucoup penseront d’abord que c’est votre faute. Le constat ressort en creux d’un sondage de l’institut GfK, commandé par l’assureur Groupe Mutuel. 51% des personnes interrogées estiment que le surpoids s’explique avant tout par le comportement individuel, et 77% jugent que le prévenir, c’est prendre ses responsabilités en main. En somme: être gros est un choix.
Mais ce réflexe accusateur s’efface dès qu’il s’agit d’enfants: soudain, l’école, les parents, l’offre sportive et l’éducation nutritionnelle redeviennent prioritaires. Comme si, passé un certain âge, le poids ne relevait plus d’un environnement, mais d’une faute personnelle.
Cliché porté surtout par les hommes alémaniques
Cette lecture est encore plus marquée chez les hommes, à 56%, et chez les 55-74 ans, à 57%, contre 43% chez les 15-34 ans. En Suisse romande, ce prisme est un peu moins fort qu’outre-Sarine, mais il reste bien présent.
Si le sondage ne mesure pas directement la stigmatisation, il met en revanche au jour un imaginaire social très clair. Chez les adultes, le surpoids est encore largement lu comme le signe d’un manque de volonté, d’une mauvaise discipline ou d’une santé mal gérée. C’est, au fond, le vieux raccourci qui continue de peser: si l’on est gros, c’est qu’on ne se prend pas suffisamment en main.
«A toi de te bouger»
Cette logique se retrouve presque mécaniquement dans la manière dont les Suisses envisagent la prévention. A l’échelle nationale, 77% des personnes interrogées estiment que c’est d’abord à chacun d’assumer la prévention du surpoids.
L’industrie agroalimentaire n’arrive qu’en deuxième position, à 45%, loin derrière. C’est en Suisse romande que le tableau se nuance un peu. La responsabilité attribuée à l’individu tombe à 72%, tandis que celle mise sur les fabricants grimpe à 54% et celle attribuée à l’État à 34%. Il n’empêche, même là, la prévention est d’abord pensée comme une affaire privée. A l’adulte en surpoids, on continue donc surtout de dire: «à toi de corriger ta trajectoire».
Pour les enfants, pensée inverse
Ce qui frappe, c’est que ce discours change dès qu’il s’agit des enfants. Là, le ton se transforme. Les répondants ne parlent plus prioritairement de responsabilité individuelle, mais d’environnement, d’encadrement, d’offres concrètes. Pour aider les enfants à garder un poids sain, 75% citent d’abord l’importance d’offres suffisantes de sport et de mouvement. Viennent ensuite une alimentation saine dans les écoles et les crèches, à 73%, le soutien et l’information aux parents, à 69%, puis l’éducation nutritionnelle précoce, à 64%.
D’un coup, la prévention redevient collective. Elle sort de la seule sphère de la volonté personnelle pour s’ancrer dans l’école, la famille, l’offre publique et les habitudes construites dès le plus jeune âge.
Cette bascule a, quelque part, un fond logique. Un enfant ne choisit ni seul son alimentation, ni l’organisation de ses repas, ni l’accès à un club de sport, ni le contenu de son assiette à la cantine. On admet donc sans difficulté qu’il faut agir autour de lui.
L’adulte aussi fait partie d’un système
Mais ce constat dit aussi autre chose: si l’on reconnaît si facilement, pour les enfants, le rôle décisif du milieu, de l’éducation et des structures, pourquoi l’oublie-t-on si vite pour les adultes? Car un adulte non plus n’évolue pas dans le vide. Il compose avec ses horaires, ses revenus, ses habitudes familiales, son environnement alimentaire, son état de santé, sa charge mentale et son accès au mouvement.
Le fait que cette complexité soit reconnue pour les enfants, mais beaucoup moins pour les grandes personnes, suggère qu’un fort stigmate continue de peser sur les corps en surpoids. L’écart entre les réponses sur les adultes et celles sur les enfants souligne ce système de pensée.
Dur d’appliquer ses propres principes
D’autant que le reste du sondage montre bien que la question ne se résume pas à une simple opposition entre savoir et laisser-aller. Presque toute la population se dit bien informée en matière d’alimentation et d’activité physique: 90 à 91% estiment disposer de bonnes connaissances. Mais seuls 26% disent réussir à appliquer ces principes de manière régulière ou systématique dans leur quotidien.
Et quand on regarde en détail, l’écart est vertigineux: parmi ceux qui jugent leur niveau d’information très bon, 66% disent mettre ce savoir en pratique «toujours» ou «très souvent». Chez ceux qui s’estiment mal informés, ils ne sont plus que 1%.
Les habitudes d’information racontent par ailleurs une société qui ne se repose pas uniquement sur la médecine. Pour s’informer sur la nutrition ou le mouvement, 51% des répondants se tournent d’abord vers Internet, 43% vers leur entourage et 33% vers des spécialistes. L’âge introduit ici une fracture nette: les 55-74 ans sont 42% à se référer aux médecins et autres professionnels, contre 26% chez les 15-34 ans, pour qui les réseaux sociaux comptent parmi les sources majeures. Là encore, comment faire peser toute la responsabilité sur l’individu quand l’espace informationnel lui-même est si contrasté.
Où trouver le temps?
En Suisse, toujours selon le sondage, une majorité de personnes se perçoit en assez bonne santé, avec 61% jugeant leur condition physique bonne ou très bonne et 66% qui disent se sentir bien mentalement. Evidemment, cela reflète la qualité de vie au-dessus de la moyenne qu’offre la Suisse à ses habitants. Les personnes interrogées déclarent pratiquer quatre heures de sport par semaine, c’est même 42 minutes de plus qu’un an auparavant.
Mais 22% restent totalement inactives, et les principaux freins invoqués demeurent le manque de temps, à 51%, et le manque de motivation, à 47%. Autrement dit, les personnes concernées ne sont ni ignorantes, ni passives par essence, ni même négligées. Elles savent, mais se heurtent aussi à des obstacles concrets, notamment la vie professionnelle, la vie de famille, et souvent, le fait de jongler avec tout cela.