A 20 ans, Abdel Saiah donne l’impression d’avoir traversé plusieurs vies. Une victoire devant le Tribunal fédéral, des campagnes électorales marquées par des attaques racistes, un engagement politique devenu central... Mais derrière la posture du jeune élu socialiste d’Yverdon-les-Bains qui aime les belles choses et particulièrement les vêtements élégants, il y a un garçon issu d’un milieu précaire, un fils élevé par une mère admirable qui s’est battue pour offrir ce qu’il y a de mieux à ses enfants.
Quand il ouvre à L’illustré la porte de l’appartement familial situé dans le quartier populaire des Moulins, l’image du politicien en représentation permanente s’efface derrière un naturel chaleureux. Abdel parle vite, rit facilement, passe d’un souvenir à une anecdote sans transition. On profite d’une de ses respirations pour observer brièvement son environnement. Dans son salon, des photos de famille et des icônes religieuses sont accrochées sur les parois jaunes et blanches. Une bougie parfumée à la fleur de coton se consume sur la table à manger dressée devant un petit balcon décoré avec soin.
Là, les discussions politiques croisent les souvenirs d’école, les jeux vidéo et les histoires de quartier. Abdel Saiah est né le 13 juillet 2005. Il a grandi dans ces murs où il vit encore avec sa mère. Dans ce coin de la cité thermale, tout le monde se fréquente. Il y a arpenté chaque rue, chaque parc et chaque terrain de basket. La vie entière du vingtenaire s’est construite ici.
Victoire par KO contre Borloz
L'histoire qui le fait connaître du grand public démarre en 2023. A l’époque, Abdel est apprenti employé de commerce au Centre professionnel du Nord vaudois (CPNV). A quelques semaines des élections fédérales, il propose d’organiser un débat politique dans son école. Rien de bien spectaculaire: des élus de gauche et de droite, un modérateur externe, des discussions autour des préoccupations des jeunes. La direction refuse, invoquant une directive du conseiller d’Etat libéral-radical (PLR) Frédéric Borloz, chargé de l’Enseignement.
L'Yverdonnois aux idéaux déjà bien affûtés ne comprend pas. «On dit toujours qu’il faut motiver les jeunes à voter mais, dès qu’ils veulent participer, ça devient compliqué», s’agace-t-il. La frustration se transforme rapidement en combat. Avec l’aide d’un ami avocat, Me Gaspard Genton, il décide de déposer un recours. Puis un autre. Les refus s’enchaînent: direction, Tribunal d’arrondissement, Tribunal cantonal.
A chaque étape, il pense que sa lutte va se stopper net. A sa plus grande surprise, le Tribunal fédéral finit par lui donner raison il y a quelques semaines, les juges de Mon-Repos voyant dans la décision de Frédéric Borloz une atteinte disproportionnée aux libertés fondamentales.
Ampleur nationale
L’affaire prend soudain une dimension nationale. Les médias s’en emparent. Des contemporains et des plus âgés lui écrivent. Certains le remercient. D’autres lui glissent qu’ils n’auraient jamais imaginé qu’un étudiant puisse aller aussi loin contre une mesure de l’Etat. L’élu à la rose garde le souvenir d’un moment un peu irréel: «Je crois que beaucoup de jeunes ont compris qu’ils pouvaient aussi prendre leur place.»
Malgré l’évidence, la politique, chez Abdel, n’a rien d’un projet construit depuis l’enfance. Au collège Léon-Michaud, il préside le conseil des élèves, contribue au journal de l’école, s’implique dans des associations locales, organise des projets. «J’aime faire bouger des choses», appuie-t-il. A 14 ans, il rejoint le Parti socialiste après avoir fait quelques recherches. Il apprend en observant. Les stands du samedi matin, les débats qu’il ne comprend pas toujours, les premières campagnes. «Au début, j’étais complètement perdu, lâche-t-il dans un éclat de rire. J’ai suivi mon instinct et je ne le regrette pas.»
Une mère qui a joué tous les rôles
Son histoire familiale explique aussi une partie de son engagement. Sa mère est Serbe, son père est Algérien. Deux cultures, deux religions, deux trajectoires radicalement différentes qui ont semé des graines au printemps de son existence. Après le divorce de ses parents, alors qu’il a 7 ans, son père disparaît progressivement de sa vie. Il en parle sans colère particulière, ni souffrance visible. «C’est quelque chose avec quoi j’ai dû composer», souffle-t-il. La figure centrale, c’est sa mère. Milanka Djordjevic, 59 ans. Une femme arrivée en Suisse avec un diplôme universitaire obtenu dans son pays d’origine, mais dont les études n’ont pas été reconnues au sein du territoire helvétique. Pour faire vivre la famille, elle enchaîne les petits boulots: ménage, restauration, travail précaire.
Brutalement, un cancer du sein vient tout bouleverser. Abdel, qui a choisi la religion orthodoxe et qui parle le serbe, était encore enfant. «Je l’ai vue se battre tout le temps, se remémore-t-il. Elle s’est sacrifiée pour nous. Je ne le lui dis pas assez, mais je l’aime et je suis infiniment reconnaissant. C’est un modèle, je suis très fier de ma mère!» Chez lui, les souvenirs des difficultés financières passent par des détails simples. Les périodes où il fallait compter. Les cadeaux modestes à Noël. L’inquiétude silencieuse autour de l’argent. «Une année, j’avais reçu des stylos sous le sapin. Et, honnêtement, j’étais content! Je n’ai jamais manqué de rien.»
La précarité comme boussole
Aujourd’hui encore, il assure que cette période influence sa manière de voir les choses. «Quand on a grandi là-dedans, on comprend ce que veut dire la précarité», relate-t-il. Ce n’est certainement pas un hasard s’il travaille désormais au Centre social régional basé à Yverdonles-Bains. Il y accompagne des personnes confrontées à des difficultés administratives ou sociales. «J’aime être concrètement utile, répète le jeune homme. Et je refuse l’idée qu’il y ait des citoyens de seconde zone. Même si des gens traversent une période compliquée, ils ont du mérite et de la valeur. Il n’y a jamais de honte à avoir besoin d’aide.»
Son ascension politique a été rapide. D’abord «vient-ensuite», il rejoint finalement le Conseil communal (législatif ) avant de devenir coprésident du Parti socialiste local. Une progression qui s’accompagne aussi d’une visibilité nouvelle et parfois impitoyable. En 2023, lorsqu’il se présente au Conseil national sous la bannière de la Jeunesse socialiste, les réseaux sociaux se révèlent extrêmement violents. Insultes racistes, messages haineux, menaces...
«Au début, ça m’a choqué. Vraiment. J’avais peur de sortir de chez moi et que des individus s’en prennent à ma famille.» Pendant un moment, il pense arrêter la politique. «J’en suis arrivé à la conclusion que si j’abandonnais, ça voulait dire que mes détracteurs avaient réussi à me faire taire. J’ai donc décidé de prendre le taureau par les cornes et de faire face à mes angoisses.»
«Step by step»
Il évoque aussi le choix de raccourcir son prénom. Abdelmalek devient Abdel. «Abdelmalek, c’était le prénom imposé par mon père. Je ne me reconnaissais pas vraiment dedans. Abdel, c’est naturel pour moi. Tout le monde m’appelle ainsi.» Malgré son engagement aussi chronophage qu’énergivore, celui qui sort seulement de l’adolescence tient à rappeler qu’il mène également une vie de jeune adulte relativement classique. Il adore les jeux vidéo, spécialement «The Last of Us» et «Red Dead Redemption». Il collectionne les montres Omega X Swatch. Il sort avec ses amis, aime les cocktails et les longues soirées qui finissent tard.
Ce mélange entre un engagement très sérieux et un quotidien assez ordinaire donne parfois le sentiment d’un équilibre fragile. C’est assumé. Surtout, Abdel ne parle jamais de «carrière politique». Lorsqu’on lui demande jusqu’où il veut aller, il répond toujours la même chose: «On verra. Step by step.» Un battant à la fois doux et déterminé, qui avance malgré les obstacles sans jamais oublier d’où il vient.
Cet article a été publié initialement dans le n°21 de L'illustré, paru en kiosque le 21 mai 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°21 de L'illustré, paru en kiosque le 21 mai 2026.