Ecole prisée des influenceurs
«J’ai survécu à une semaine de kung-fu en Chine»

Les vidéos de kung-fu enchaînent les millions de vues sur les réseaux sociaux. L’art martial sert à promouvoir une image positive de la Chine en ligne. Le journaliste neuchâtelois Amit Juillard s’est inscrit dans une école prisée des influenceurs, à 400 km de Pékin.
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Le journaliste neuchâtelois a fait une immersion dans une école de kung-fu prisée des influenceurs.
Photo: Dimitri Nassisi
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Amit Juillard
L'Illustré

J’ai un bâton en bois de 2 mètres enfoncé à la base du cou, à l’endroit fragile où on pratiquerait une trachéotomie. Je dois tenter de le faire plier sans m’aider de mes mains. Je me suis porté volontaire. J’y mets tout mon poids, penché en avant, muscles bandés, toutes veines dehors, respiration arrêtée, pas loin de l’étouffement. A l’autre bout, le shifu Shi Yanjun, mon maître de kung-fu chinois, met fin au massacre, hilare comme à son habitude: «No kill!» L’une de ses phrases préférées, exprimée en anglais approximatif: «Ne te tue pas!» Même chose avec le bâton dans mon bas-ventre. Brûlante douleur. Il fait 37°C, non loin de la petite ville de Xingtai, dans le Hebei, Etat voisin de Pékin.

A deux doigts de la trachéotomie sous 37°C: Amit Juillard s'est porté volontaire pour faire plier ce bâton à la force de son cou.
Photo: Dimitri Nassisi

Comment en suis-je arrivé là? Comme beaucoup ici: par Instagram et YouTube. Les vidéos du genre «J’ai survécu à une semaine chez les moines Shaolin en Chine» y empilent des millions de vues. Yanjun compte 160'000 followers sur Instagram et son école en particulier – Shaolin Temple Yunnan, de son nom originel – a accueilli des influenceuses et influenceurs du monde entier.

Le «Bruce Lee valaisan» Sacha Wenk, 5 millions de fans sur les réseaux, l’a fréquentée. Le vingtenaire a depuis ouvert sa propre académie internationale dans l’Empire du Milieu et publié un livre auprès d’une prestigieuse maison d’édition anglophone en 2025.

L’essor du kung-fu est lucratif. Mieux: cet art martial spirituel – le yin, le yang, etc. – est un outil clé du soft power chinois, servant à promouvoir une image positive du pays et de son parti unique. Que vit une personne lambda qui s’inscrit dans une telle école? Les entraînements ressemblent-ils vraiment à ceux de Kill Bill? Je me lance dans l’aventure avec Dimitri Nassisi, photographe de ce reportage, mais sans aucune expérience.

Cinq jours et six nuits: 360 francs

Echange d’e-mails avec un certain Shi Yanbo. Entre autres éléments demandés lors de l’inscription: un électrocardiogramme et «un investissement symbolique» de 160 francs par tête. Ajoutez 200 francs par personne pour cinq jours, un lit dans une chambre double en pension complète, un t-shirt et un uniforme. Horaire: taï-chi à 6h, déjeuner à 7h 0, corvée de nettoyage à 8h. Deux heures et demie de pratique le matin et l’après-midi. Souper à 18h, extinction des feux à 22h.

Lundi, 8h. Les ponts en pierre du village traditionnel de Mei Hua se rient des nénuphars, des saules pleurent. Une pagode typique, un mur de lanternes rouges: bienvenue chez Mulan, guerrière travestie en homme immortalisée par Disney en 1998. Shi Yanbo est en vérité Andrea, une imposante Roumaine. Maître elle aussi, cette naturalisée Britannique dirige le centre avec Yanjun.

J’étrangle mon pantalon bouffant gris à la va-vite comme un gigot au niveau des tibias. 8h30, l’heure du: «Line uuuuuup!» L’appel. Plusieurs portent leurs armes factices – lances, sabres... – dans le dos. Andrea traduit la leçon de Yanjun: un «étudiant alcoolique» a été viré durant le week-end.

Chaque élève crie son numéro en mandarin. Ryan, un Américain, crâne rasé à 3 millimètres, corps d’athlète, ici depuis six mois, me souffle le mien: «Seu-cheu-ar.» Quarante-deux. Lui hurle le sien: «Seu-cheu-san!» Adieu tympans. La moyenne d’âge doit être de moins de 30 ans, des jeunes des Etats-Unis, d’Inde, d’Europe, d’Amérique latine. Pas mal de femmes.

«
Je suis lessivé. Je lave mon t-shirt et mon slip dans le lavabo
»

Après un tour de chauffe, toutes les jambes droites se lèvent et atterrissent sur une surface plus ou moins élevée, selon le niveau de souplesse. Ce tout petit muret m’ira bien. D’autres sont en grand écart face à un mur. Chaque seconde est braillée en chœur, en mandarin. J’imagine que «yi bai» veut dire cent. Deux fois cent secondes par gambette.

Fin du stretching individuel. Enfin. Début du stretching en duo. Enfer! Adam, un Israélien trapu, me pousse la jambe vers le haut, toujours plus. Trois fois vingt secondes par guibole. Sous les arbres, Yanjun donne ses instructions. Il faut déchiffrer. Apprentissage du coup de pied papillon, par étapes. Je ne vole pas beaucoup, je suis en nage.

Ambiance colonie de vacances et parc à thème

Repas de midi au réfectoire. Tofu, soupe, légumes, nouilles sautées à la viande. Le silence imposé est relatif, la règle du «pas de short ni d’orteils apparents» pas respectée. L’ambiance est plus colonie de vacances que monastère. Une musique lancinante et chinoise me réveille de ma sieste. 

Appel en mandarin. Stretching en solo. En duo. Les après-midi sont dédiés aux «formes», des chorégraphies. Dans la fournaise, mes pas de sanda, ou boxe chinoise, dégoulinent. Des touristes des quatre coins du pays nous prennent en photo. Comme mes congénères, j’ai signé une décharge et renoncé à mon droit à l’image. En fait, cette paisible bourgade remise à neuf a été rachetée: c’est désormais un parc à thème.

Apprendre le kung-fu, c'est apprendre des chorégraphies. Chaque geste cache une parade d'auto-défense ou une technique d'attaque.
Photo: Dimitri Nassisi

Vers 20h, les enceintes de l’amphithéâtre, juste à côté du dortoir, postillonnent des décibels. Un spectacle met piètrement en scène une bataille sino-japonaise. Feux d’artifice. Grand final vers 21h15. Je suis lessivé. Je lave mon t-shirt et mon slip dans le lavabo.

«
J’ai des bleus et des cernes de plus en plus noirs. Mon clin d’œil à Kung Fu Panda.
»

La nuit a été humide et fraîche, mon t-shirt et mon pantalon le sont aussi à l’heure de commencer la leçon facultative de taï-chi, à 6h pétantes, en plein air. Brianna, une Etats-unienne non bilingue mais douée, traduit les instructions de Shi Yu, l’un des trois autres shifu. Les mouvements sont lents, mais pas inutiles: ils ont des applications concrètes. Dans une chorégraphie, chaque geste cache une parade d’autodéfense ou une attaque.

Les journées vont se répéter, la fatigue s’accumuler, je manquerai plusieurs fois la leçon de taï-chi de 6h. A coups de deux appels et séances d’étirements par jour, je sais rapidement compter jusqu’à mille en mandarin. Les courbatures empirent: le troisième jour, je boite.

Roué de coups

Le «tie bu shan» ou l'épreuve de la chemise de fer consiste essentiellement à se faire violemment rouer de coups.
Photo: Dimitri Nassisi

Ça tombe bien: le mercredi, c’est «tie bu shan», l’épreuve de la chemise de fer. Je fléchis les genoux. Pendant vingt-cinq secondes, quatre camarades me rouent de coups de poing très rapides et violents dans les pectoraux, dans les épaules et dans le dos. Petite pause. C’est reparti pour un tour. Tous mes organes vibrent. Etours, étoiles. Je souffle comme un buffle. Il me reste encore à subir deux fois vingt-cinq secondes de frappes dans le ventre, les dorsaux et sous les aisselles, les mains derrière la tête.

«Protège-toi les boules.» Cette fois, ce sont 25 coups de pied à l’intérieur et à l’extérieur des cuisses, en rythme et en… comptant à haute voix. Je peine à tenir sans bouger, je perds l’équilibre, je ne supporte plus la douleur. Je sens chaque tendon, 23, 24, 25! Encore trois rounds!

L'objectif est d'endurcir ses muscles, ses os, sa peau.
Photo: Dimitri Nassisi

Juste avant l’épisode du bâton dans le cou, il faut encore se frapper soi-même les avant-bras contre un arbre. Michaël, un Français, la quarantaine, me glissera que les moines Shaolin renforcent ainsi leurs os afin de mieux pouvoir briser ceux de leurs adversaires ou de leur arracher des lambeaux de peau. In fine, «le kung-fu sert à tuer».

«Moi, je suis mort»

Tous les soirs, la même guerre pyrotechnique. Tant pis pour la méditation, autant manger des crêpes sur un stand et écouter les ragots. Qui ne respecte pas l’interdiction de sexe? Il est dans un mariage ouvert? Elle est lesbienne, elle aussi?! J’ai des bleus et des cernes de plus en plus noirs. Mon clin d’œil à Kung Fu Panda, dessin animé que nous regardons un soir en groupe sur l’écran plat de nos pénates.

Jamais obtenu un diplôme aussi facilement et avant les examens pratiques. Ici les quatre «shifu»: Xiaofei, Yanjun, Yu et Henggang (g à d).
Photo: Dimitri Nassisi

Comme mercredi, une partie du jeudi matin est consacrée aux poteaux. Pensez à l’émission Koh-Lanta: il s’agit de rester en équilibre sur des pieux en bois plus ou moins hauts. Après le repas, pendant la remise des diplômes, Yanjun appuie entre deux notes philosophiques sur l’importance – ô surprise! – du stretching, capable selon lui d’allonger la vie de dix ans.

Vendredi après-midi, les examens. En groupe ou en solo, chaque adepte présente ses acquis de la semaine. Tout le monde (se) filme. Chloé, une Grecque, disciple de Yanjun, éblouit par son niveau. Beaucoup s’entraînent très sérieusement, paient pour des cours privés, et ça se voit. Mais sans parler mandarin et sans expérience préalable, impossible d’accéder aux académies plus «authentiques». Moi, je suis mort, je peine à plier les genoux au moment du shooting photo. L’heure de m’étirer de là…

Un article de «L'illustré» n°20

Cet article a été publié initialement dans le n°20 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 mai 2026.

Cet article a été publié initialement dans le n°20 de «L'illustré», paru en kiosque le 13 mai 2026.

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