Dans les rédactions de la SRF, à Zurich, à Bâle et à Berne, les employés ressentent une profonde frustration. La SSR doit réduire ses coûts, des emplois sont menacés et l’avenir de l'entreprise se joue au fil de dizaines de réunions. Derrière le programme d’économies nommé «Enavant», les collaborateurs voient se dessiner une centralisation accrue, avec davantage de pouvoir au sommet et moins d’autonomie pour les régions.
La colère se cristallise autour de la directrice générale de la SSR, Susanne Wille. Des collaborateurs lui reprochent d'avoir ignoré une lettre dans laquelle ils dénonçaient le licenciement de formateurs en expression orale. Un e-mail envoyé à la rentrée a également fait grincer des dents. Alors que les mesures d'économies se multiplient et que l'intelligence artificielle est désormais invoquée pour justifier des suppressions de postes, Susanne Wille racontait ses lectures de l’été sur le thème de l’IA. Un décalage qui passe mal en interne.
En septembre, les premiers départs ont été annoncés. Le plus marquant est celui de Tristan Brenn, rédacteur en chef de la télévision, dont la position était déjà fragilisée. La polémique autour du traitement médiatique de l’affaire Patrick Fischer, l’ancien entraîneur de l’équipe nationale suisse de hockey sur glace, a encore réduit ses chances de rebondir au sein de la SSR.
Discrimination liée à l’âge?
Parmi les départs marquants figurent aussi ceux de Susanne Brunner, journaliste à la radio, et de Karin Bauer, réalisatrice de documentaires, comme l'a rapporté CH Media. A la mi-novembre, l’Université de Fribourg remettra à Susanne Brunner un doctorat honoris causa saluant «un journalisme radio professionnel, engagé et courageux». Karin Bauer, elle, a signé plusieurs enquêtes primées, notamment sur les pratiques de Migros ou et la crise du logement à Zurich. Autant de voix critiques que la SSR semble aujourd’hui moins disposée à entendre.
Un autre élément interpelle: de nombreux départs concernent des collaborateurs expérimentés. En interne, certains dénoncent ouvertement une «discrimination liée à l’âge». La SRF rejette ces accusations: «Nous contestons le reproche de discrimination liée à l’âge. Les mesures concernant le personnel touchent toutes les catégories d’âge.»
Des émissions face à plusieurs économies
La SSR assure que, d'ici à 2029, 95% des économies proviendront des structures et des processus, contre seulement 5% de l’offre éditoriale. Mais ces 5% se concrétisent peu à peu sur le terrain.
Le budget de l'émission à succès «Samstagsrundschau» qui reçoit chaque semaine des invités du monde politique, sera ainsi réduit de plus de 10%. L'émission ne sera plus diffusée que 40 fois par an, pour une économie d'un peu plus de 10'000 francs seulement. La SRF justifie cette décision par la volonté de se concentrer sur «les 40 semaines les plus efficaces de l’année».
L’émission télévisée «Reporter» disparaît, elle aussi, de la programmation. «La SRF laisse les reporters sur le carreau, déplore une source interne. Officiellement, on explique que le format va évoluer vers le numérique.» Dans les faits, les sociétés de production externes qui fournissaient jusqu’à présent des sujets ne peuvent actuellement plus en proposer.
La SRF confirme que le rendez-vous régulier à la télévision appartient désormais au passé. La chaîne assure toutefois que «des reportages passionnants continueront d'être proposés», citant notamment la série de Christoph Franzen consacrée à la Russie. Elle précise vouloir poursuivre le développement de «Reporter» sur ses plateformes digitales et rassembler sous cette marque d'autres contenus, qui seront ensuite publiés. Reste à savoir ce que cela impliquera concrètement.
Perte de qualité à l’antenne?
Le nouveau modèle de direction, qui repose sur des «managers de pool», suscite lui aussi des critiques. Au siège de la SRF, certains les surnomment les «maîtres nageurs». En interne, des journalistes s'inquiètent également d'une baisse de la qualité des contenus. «Autrefois, il fallait se battre pour obtenir une place dans l’émission «Echo der Zeit». Aujourd’hui, il est facile de passer à l'antenne», déplorent plusieurs d’entre eux.
D'autres dépenses passent particulièrement mal. La SSR a notamment consacré des sommes importantes à des consultants externes. La SRF a fait temporairement appel au cabinet PwC, tandis que la SSR a mandaté Oliver Wyman. Selon une source interne, ce dernier aurait facturé des honoraires «largement supérieurs au million de francs».
Alors que la SSR possède ses propres locaux, elle a récemment tenu une réunion à l'extérieur, à l’hôtel Kreuz, situé à Berne. L’entreprise explique avoir quitté son siège principal de la Giacomettistrasse 1, à Berne, et occuper «actuellement des locaux provisoires». Elle précise que les frais liés à la location de salles de réunion externes sont «en principe négligeables» et que ce type de dépenses ne survient que dans des cas exceptionnels.
La nouvelle rédaction en chef, composée d'Ursula Gabathuler et de Beat Soltermann, essuie elle aussi des critiques. Dans une lettre interne, des collaborateurs déplorent que «les bons contenus soient considérés comme allant de soi, plutôt que comme quelque chose qu’il faut aussi préserver en période d’économies.» Ils mettent en garde: «Sans contenus de qualité, nous perdrons de notre importance.» La rédaction en chef a néanmoins indiqué qu'elle souhaitait discuter de cette question avec les équipes à leur retour de vacances.